LB BOUTON SUR LE NEZ
Moi ! un bouton sur le bout du nez I Ce n'était pas possible ! Mais je fus très inquiet. Est-€e que, véritablement, j'avais ce qu'elle disait, où elle disait? Mon alarme fut si grande que j'oubliais tout à fait ce qui m'avait incité à suivre Jacqueline, à la rejoindre dans le petit jardin de banlieue. Je m'attendais à l'entendre appeler sa mère, ou sa bonne ! Je n'avais pa& imaginé qu'elle pourrait me dire que j'avaisun bouton sur le nez. Je n'en avais pas. Je ne pouvais pas en avoir. Je me précipitai vers la maison. J'entrai dans la chambre de maman. Je me regardai, anxieusement, dans la psyché. Non, non, pas de bouton du tout. Aucun bouton. J'étais bien le joli petit garçon que j'avais coutume de voir dan» la glace.
D'ailleurs, je rompis avec Jacqueline. Elle s'était mal conduite avec moi. Je Toublierais.. Je Toubliai.
Mais il m'est demeuré quelque chose, toujours, de cette* aventure ancienne, et jamais,, adolescent, jeune homme, homme mûr, vieillard, je ne me suis agenouillé, suppliant, devant une que j'aimais, sans craindre en la
voyant rire (quelques-unes ont ri, ou souri), qu'elle ne s'écriât : « Tiens ! c'est drôle ! Vous avez un bouton sur le bout du nez ! »
L'Irréfutable Réplique
Oui, oui, il allait faire un malheur ! Car, — oh ! c'était certain, oh ! il n'y avait pas à dire le contraire ! — elle l'avait trompé, sournoisement, lâchement trompé, avec cet homme ni beau, ni jeune, ni célèbre, avec le premier venu, avec celui qui passe ! Elle avait fait cette chose abominable de se livrer à un autre. Un autre lui avait baisé les bras, la gorge, les lèvres, Pavait tenue entre ses bras, Tavait sentie défaillir dans le spasme suprême. Misérable créature ! Quel châtiment serait égal au crime? Il venait au désespéré, parmi le trouble de son esprit, des réminiscences étranges : dans certains pays, on enterre les épouses coupables, vivantes, dans la boue des places publiques, afin que tout le monde marche sur leurs corps infâmes ; en d'autres contrées, on enfonce des tiges effilées sous les ongles des
femmes adultères, et leur sang coule tandis qu'elles hurlenjt. Ces supplices, pourquoi ne les faisait-on pas subir à celle-ci, qui les avait mérités? Il aurait voulu être, lui seul, toute la foule qui tasse de ses pas lourds la fosse comblée et remuante encore. Vengeance adorable ! que n'était-il le bourreau qui fait entrer les pointes de bambou, délicatement, avec une lente barbarie, dans la rose chair des petits doigts frêles !
Elle, cependant, sous cette colère, courbait le front, ne niait pas, sanglotait, demandait grâce, déchevelée. Hélas ! c'était vrai, dans un moment de folie, elle s'était donnée à cet inconnu, à ce passant, qu'elle n'aimait pas.
Mais combien elle regrettait sa faute à présent! Si elle se connaissait méprisable, elle se jugeait digne de pardon, à cause de son sincère et cuisant repentir. Oh ! qu'il se souvînt, l'amant toujours adoré, de leurs heures de délices, de leurs bouches unies, de leurs cœurs battant l'un contre l'autre. Est-ce que la reconnaissance d'un long amour n'attendrirait pas la rancune d'une courte trahison ? Ne l'avait-elle pas chéri ardemment, fidèlement,
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durant beaucoup d*années? Et, suppliant ainsi, elle pleurait, les yeux baissés, les main» tendues.
Mais rien n'était capable d'apaiser le redoutable amant. Exaspéré par ce repentir méme^ qui affirmait la faute, il frappa sa maîtresse au visage, en lui jetant le mot hideux dont frémissent les plus basses prostituées.
Alors, elle se leva.
Elle était très pâle, elle ne pleurait plus^ elle dit d'une voix haute :
-— Puisqu'il en est ainsi, puisque rien, n£ supplications, ni larmes, ne peut triompher dela rage de ton orgueil, puisque tu outragescelle dont le remords t'implorait, eh bien ! jV renonce à la prière, à l'humiliation. Je me^ redresse, je te regarde en face, et je te dis qu'il y a ici deux coupables : toi et moi ; mais le pire des deux, c'est toi-même; et je prétendsque tu me demandes un pardon que je ne t'accorderai pas !
isidérait, terrible encorCy.
t pas, elle marchait par ir à l'autre, très vite, et fébrile.
— Ah ! ça, ce que vous valez, vous autres, , hommes, vous croyez donc que nous l'ignorons, nous autres, femmes ? Oui, sans doute, il nous arrive, parfois, de trahir celui à qui nous appartenons ; elles sont rares, je l'accorde, celles qui vivent fidèles à leurs premiers serments, et les spectres de beaucoup de baisers divers errent sur les lèvres des mortes. Nous ne savons pas toujours repousser les tentations qui nous obsèdent, quand l'époux ou Tamant n'est pas là, ou lorsque son indifférence est pareille à l'absence ; dans d'autres cas encore, le désir d'une étreinte inconnue nous trouble, nous emporte. Nous pouvons, quoique aimantes, tromper qui nous aimons.
Ceci n'a rien d'anormal, ni d'énigmatique, et l'avouer équivaut à dire qu'une femme est une femme. Mais, du moins, il nous faut," à nous, pour faillir, une occasion rencontriée, non cherchée, qui nous y convie, qui nous y contraigne presque; nous attendons, pour tomber, que quelque chose d'irrésistible nous attire ou nous pousse ; nous n'avons pas le parti pris, la préméditation de la chute; longuement circonscrites, ou brusquement atta-
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quées, — siège méthodique ou furieux assaut, — nous ne cédons qu'à de patients efforts ou qu'à la brusquerie^ de l'imprévu ; nous ne voulons qu'après avoir été obstinément ou impétueusement voulues ; les plus criminelles d'entre nous ne sont en réalité que des victimes. Mais vous, vous, les hommes, pour trahir vous n'avez pas besoin d'en être sollicités I L'occasion que nous fuyons si souvent, vous la cherchez, vous la faites naître ; même quand on vous aime, même quand vous aimez, vous êtes les mâles errants en quête ; vous êtes le rut, toujours prêt ; l'irrésistible, pour vous, c'est le possible. Ah ! tenez, vous êtes infâmes ! et si nous feignons presque toujours de l'ignorer, si, par un volontaire aveuglement, nous nous persuadons à nous-mêmes que nous l'ignorons en efiFet, c'est que, instinctivement résolues à la constance, nous ne voulons pas trouver, dans la constatation de votre infidélité, un prétexte de revanche. Mais, au fond de nos âmes, nous savons qui vous êtes, — et je vais te le dire ! Quel est celui d'entre vous, qui, voyant une belle fille, ne la convoite pas, parce qu'il a une exquise maîtresse ou une
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adorable épouse? Où est rhomme qui considère Vamour qu'il a comme un obstacle au plaisir qu'il lui serait possible d*avoîr? I^ soir^ au théâtre, dans une loge, qu^ind vous croyez que nous regardons la scène, c'est vous que nous regardons, et pas un des désirs allumés dans vos yeux par quelque cabotine en maillot n'échappe à notre désespérée jalousie. Oui, là, tandis que notre bras touche votre bras, tandis qu'on est si près l'un de l'autre qu'on pourrait presque, sans tourner la tête, se baiser sur les lèvres derrière l'écran levé, vous ne pensez, un peu haletants, qu'aux jambes et à U gorge de cette fille, et vous voudriez bien que nous ne fussions pas là pour aller sur le théâtre, dans l'entr'acte, pour la voir de près, pour lui dire : « Viens souper avec moi. » Où serait le mal ? vous rentreriez un peu tard, voilà tout, avec de la poudre de riz sur la manche de l'habit et une odeur de patchouli dans la barbe, et si vous nous trouviez éveillées encore, le cou dans Toreiller, l'œil grand ouvert sur un livre froissé, vous en seriez quittes pour nous dire tranquillement : « Ck)mment? tu ne ^ors pas encore, ma
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mignonne ? » Mais vous ne vous borne» pas à ces convoitises, qui nous sont déjà cruelles* Il vous faut, après toutes les viles chimères, tous les vils accomplissements. Nous qui rêvons aussi, peut-être, nous savons résister, presque toujours, à nos rêves, par respect, par amonr des honnêtes réalités. Vous, jamais* Que vous importent nos tendresses, nos attentes ! Ce sera toujours assez bon pour nous, vos lèvres, après d'autres baisers. Mémo le lendemain du jour où j'aurais cédé, pour la première fois, à un homme qui m'aimerait enbre toutes, je ne le laisserais pas seul, dans mon boudoir, avec mon amie, car, si elle voulait, si, même ne voulant pas, elle résistait mal, il la prendrait, oui, là, chez moi, sur la même chaise longue. Oh ! puisqu'il faut tout dire, je dirai tout, et tu n'oseras pas jurer que je me trompe ! Quelques jours avant son mariage avec la plus chaste et la plus charmante des jeunes filles, un fiancé rencontre uue mattresse de jadis, une cocotte pas belle, vveiili^, qu'il n'a pas vue depuis un an, qu'il n'a jamais aimée. 11 pourrait se détourner ou sdner froidement, presser le pas. Non, il
s'arrête, ils causent, ils s'égayent : il y a cent & parier contre un que, si la fille n'a rien de mieux à faire, ils s'en iront dîner ensemble dans quelque restaurant, comme autrefois, par plaisanterie. Quelle plaisanterie en effet ! ils parodiront d'avance, sur quelque sale canapé, les divins mystères du lit nuptial ! Ah ! vous êtes monstrueux, oui, oui, monstrueux, — et imbéciles. Vous pensez que nous ne savons pas où vous allez, les soirs, quand, profitant d'une querelle, vous avez pris votre chapeau, et nous avez baisées au front, froidement, avec dignité ? « Laissons cela, mignonne, il est tard, à demain, je rentre chez moi.» Chez vous?
Allons donc ! C'est chez elle que vous allez. Chez elle, vousdis-je, si vous avez eu le temps dans la journée, de préméditer une trahison, de donner un rendez-vous, ou, sinon, chez elles — c'est-à-dire chez les filles, chez celles qu'on rencontre, ou chez celles que l'on sait où trouver. Ceci n'est-il pas horrible, abject, au-dessous de tous les mépris? Il eût suffi d'une parole pour nous faire heureuses et souriantes ; vous n'avez pas voulu la dire, sachant bien qu'elle eût suffi, ayant d'autres projets.
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et VOUS êtes partis ; et, le plus souvent, quelqu'un qui vous suivrait, — oh ! nous voudrions le nier à nous-mêmes, mais nous le savons, nous le savons ! — quelqu'un qui vous suivrait, vous verrait marchant vite le long des murs, le collet de Thabit relevé, entrer dans Tune de ces sombres rues où des portes toujours entr'ouvertes mettent des bandes de clarté sur la boue. Mais si, le lendemain de cette vilenie, Fun de vous apprend que celle dont il est aimé, après une longue résistance, ou dans l'effarement d'une surprise, s'est abandonnée, coupable, pitoyable aussi, à un autre que lui-même, il se dresse, comme un implacable justicier, la tue, si elle est sa femme, sûr de l'impunité, se borne à l'insulter et à la battre, si elle est sa maîtresse, par peur de l'échafaud. Ainsi, vous vous arrogez le droit d'être des juges, vous les coupables sans excuse et sans repentir, vous qui donnez volontairement, froidement, tous les exemples du mal et jamais celui du remords? En vérité, c'est absurde, autant qu'horrible. Et, pour nous punir d'une erreur momentanée qui, sans doute, ne se renouvellera plus, vous n'attendez
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pas toujours cette espèce d'oubli de vos bas^ sesses personnelles, qui vous vient pourtant si vite 1 Tiens, tout à Theure, dans ia main que tu m'as mise sur la joue, il y avait une infâme odeur de inusc ! Hé ! lavez-vous donc avant de nous frapper*
Effets sans Causes.
Je crois bien quUl y a des ombres qui ne sont les ombres de rien. Je crois aussi que l'on peut voir dans les glaces des reflets qui ne sont les reflets de rien. Pourquoi Tombre et le reflet n'existeraient-ils pas par eux-mêmes? parce que les mots dont on les désigne impliquent qu'ils n'ont pas de personnalité première et sont seulement des images d'êtres ou de choses? c'est un raisonnement médiocre.
Les mots peuvent se tromper. De même qu'il y a des personnes mal nommées, des lâches qui s'appellent Achille, des catins qui s'appellent Marie, il y a peut-être des objets qui ont d'incomplètes ou même d'absurdes représentations verbales. Les vocabulaires ne sont pas infaillibles. D'ailleurs, remarquez-le, si, pour l'expression de toutes les substances et de toutes les qualités, de tout ce qui existe, nous de-
vGooçle
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vionsnous.en rapporter uniquement aux syllabes écrites ou parlées, qu'arriverait-il de notre raison le jour où quelque académicien, élu souverain universel du monde, et un peu troublé par cette exaltation soudaine, s'aviserait de déclarer que, jusqu'à la première minute de son omnipotence, les langages humains s'étaient radicalement trompés, justement parce qu'ils semblaient suivre une loi, et que, désormais, le parfait hasard serait la seule correspondance logique entre le sens et le son proféré par la voix ou figuré par l'écriture ; puis, ayant découpé un à un tous les mots du dictionnaire, d'une part, et, de l'autre, toutes les définitions que le dictionnaire en donne, ayant mis ceux-là dans un sac, celles-ci dans un autre sac, et faisant tirer comme au sort par la personne la plus innocente de la société, — soit un vaudevilliste absolument ignorant des lexiques et des syntaxes, — d'un sac un mot, de Tautre, une définition, décréterait incontestables les nouvelles associations de l'idée et du terme ? Sans doute, nous ne laisserions pas, d'abord, d'être un peu inquiets, comme des
gens qui changent d'appartement meublé ; mais nous ne tarderions guère à nous installer fort commodément en notre nouveau garni.
Admettons même que, par quelque rencontre antithétique de laloterie,les éternelleschoses, les étemelles pensées, les étemels sentiments fussent dorénavant exprimés par des vocables qui, naguère, en exprimaient lecontraire précisément, cela ne changerait rien du tout au train eoutumier de la réalité, ni de nos rêveries, ni de nos passions. Si «indigestion» signifiait «bon appétit», nous n'en serions pas moins affamés de pain, de viande, et des diverses choses que l'on sert à l'heure du déjeuner ou du dîner.
Nous rêverions encore si à « Idéal » s'était substitué : « Ordure ! » et c'est avec une infinie tendresse que, tombant à genoux devant la seule qui nous sera chère à jamais, nous lui dirions : « Je te hais ! » Il ne faut donc pas attacher une trop grande importance aux mots eux-mêmes. Je vous l'ai déjà dit, il y a des ombres de néant, des reflets de non-être. Je le crois du moins. Et je vous conterai à ce propos deux histoires, qui sont assez singulières, puis une troisième histoire, plus étrange
encore. Une fois que je me promenais, la nuit, le long d'un fleuve d'acier très sombre, sans déchirure de noyade d'étoiles entre les hauts peupliers pareils à des poteaux noirs, je vis sur l'eau un géant étendu avec une couronne de pierreries légères, comme s'il lui était tombé au front la fusée d'une fête foraine. Tout de suite, j'eus peur. Je suis très enclin à avoir peur ; c'est parce que ma mère, quand j'étais petit, me couchait dans une chambre sans lumière ; je m'éveillais au milieu des ténèbres, glacé de sueur, en une épouvante, de quoi?
du jour peut-être. De sorte que j'eus grand'peur. Mais je me raisonnai, comme on dit, « Voyons, pensai-je, il est impossible qu'un géant couronné de pierreries soit couché sur l'eau, de Bougival à l'île de Croissy. Il y a, ici, une espèce de mirage, ou bien c'est le reflet, dans l'eau, de quelque tourelle de villa, avec celui des lampes de la table où l'on prend le café. » Très méticuleux, comme je le suis, je regardai derrière moi, à ma gauche, à ma droite... Je ne découvris rien qui fût une réelle ressemblance du géant étendu sur la Seine. D'ailleurs, il s'était évanoui. Il avait
été là, cependant. J'ai souvent pensé à ce vaste corps sombre, le front lumineux, — espèce d'énorme et mystérieux macchabée. L'autre histoire d^te d'un voyage que je fis en Bretagne, avec Villiers de TIsle-Adam. Nous étions partis ensemble pour aller rendre visite à un parent qu'il avait dans une bourgade marine: un curé, que Villiers appelait l'oncle Victor. L'oncle nous reçut très cordialement dans son presbytère, masure très vaste près de la petite église. Il fut convenu que je coucherais dans une chambre au premier, où il n'y avait qu'un lit, une chaise et un petit miroir de bonne, acheté à quelque foire, sur la cheminée de bois peint de jaspures de marbre. Il faut que je le dise : j'avais, ce soir-là, l'esprit assez disposé aux terreurs de la merveille, parce que Villiers, au dessert, m'avait raconté l'aventure d'un chat en ce même presbytère, précisément. Comme Villiers, après un jour de chasse, rentrait dans la grande cuisine, il vit, parmi le crépuscule, le petit chat maigre du curé, sans poils, tout petit, si maigre, un chat très vieux, très désolé, un sqtielette de chat, assis sur son derrière, sous la haute
cheminée sombre, devant le noir et le rouge de deux tisons en croix. Et Villiers était entré lentement, sans faire de bruit. Et le chat, le tristechat, était seul, ou du moins se croyait seul devant la croix des tristes tisons. De sorte que, renonçant à la discrétion muette dont, pour on ne sait quelle raison, depuis tant d'âges, les animaux font preuve devant les hommes, le chat lamentable ouvrit sa petite gueule, ^t bâilla, et bâilla encore, et dit :« Ah ! que je m*ennuie ! » Mais, tout à coup, ayant aperçu Villiers, il s'était échappé, comme honteux d'être surpris en flagrant délit de parole.
Je songeais encore, presque ironique, pas tout à fait, à cette aventure, lorsque j'entrai dans ma chambre, au premier étage du presbytère. En levant le bougeoir, je vis le lit, je vis la chaise, et, dans le petit miroir, sur la cheminée, je vis un chat maigre, pelé, si pauvre ! « Bon ! me dis-je, pour me rassurer (car, je le répète, personne, plus que moi, n'e«t enclin à la peur), c'est le chat dont Villiers m'a parlé. Bien sûr, il ne va pas dire :« Ah ! que je m'ennuie ! » d'abord parce que les chats ne parlent point, et puis parce que ce ne serait pas poli
devant un hôte. Il doit être sur quelque meuble, et je vois son reflet dans la glace. » Maïs il n'y avait pas d'autre meuble que le lit et la chaise. Même, ayant regardé, cherché, fureté partout, je ne découvris aucun chat. Pourtant, dans la glace, il y en avait un. Je me plaçai devant le miroir. Le reflet de mon corps cachait la bête, mais, dès que je m'écartais, soit à droite, soit à gauche, je voyais le reflet du chat — du chat qui n'existait point ! J'étais vraiment fort malade d'épouvante. Mais comme je ne m'acharne jamais à l'explication des mystères et que je préfère m'y soumettre, en frissonnant, j'allai vers le lit, et, l'ayant atteint, soufflai la bougie, me couchai très vite. Plus dune fois, avant le sommeil, il me sembla voir, dans le miroir de bonne, plus haut que la cheminée de bois marbré, l'étincellement d'une agathe ouverte. J'ai eu depuis des insomnies en songeant à cette image de chat, sans chat. Mais il faut que je me hâte de vous conter la troisième histoire. Vous serez bien obligés de reconnaître, l'ayant lue, que, souvent, l'extraordinaire se produit pour le seul plaisir d'être extraordinaire. Nous voici bienloin de la Breta-
gne, pays que hantent les légendes. J'avais manqué, un après-minuit, le train pourChatou ; je dus passer la nuit à Tiiôtel Terminus. A peine couciié entre le téléphone et le cadre où sont peinturées les conditions, aller et retour, d'un voyage à Londres, je vis une forme assise dans le fauteuil tout près du lit ; — une forme à la fois anguleuse et vague, Tair d un spectre sous les longs plis d'un voile blême. Tremblant d'ailleurs, — à cause de ma peur accoutumée, — mais fort expert en les choses appelées surnaturelles, je n'hésitai pas à deviner que c'était un revenant ; à coup sûr,* si la forme se fût levée, j'aurais entendu un bruit de ferrailles tramées. Elle ne se leva pas. Alarmé, mais poli : « Qui êtes-vous ? » demandai-je.
« Un revenant, » dit la forme. Je l'aurais juré ! Je repris : « Sans nul doute, vous êtes le spectre de quelque pauvre homme qui fut assassiné dans cette chambre. Loin de moi la pensée de désapprouver que vous reveniez ici en l'espoir de tourmenter votre assassin demeuré, peut-être, impuni. Mais je vous ferai remarquer que j'exerce, au Journal^ les fonctions de poète lyrique et de critique dramati-
que, lesquelles, d'ordinaire, s'allient mal avec celle d'escarpe ; je ne suis donc pas votre meurtrier ; et vous voudrez bien reconnaître que, résolu à payer ma nuitée, j'ai le droit de dormir paisiblement, sans fantôme, en cette chambre. » La Forme dit : « Vous m'étonnez !
Quoi ! vous pensez que je fus naguère un assassiné, ici ? Point du tout. Jamais on ne commit de crime, dans la maison où vous voici voyageur et où me voici spectre. Mais j'exerce ma profession. Il y a, ainsi que dans le monde réel, des fonctions spéciales dans le monde surnaturel. Je suis Revenant, de même qu'on est employé au ministère ou troisième rôle au Théâtre de la République. Je n'ai pas du tout besoin d'avoir été victime, pour être vengeur ! je tire les draps d'infiniment de gens qui ne furent pour rien dans aucun linceul. A bien voiries choses, je ne Reviens pas, — je viens. Je suis un mort qui n'a jamais vécu, et, — puisque nous sommes près de la gare Saint- Lazare, — un retour qui ne fut jamais un aller. Cela ne m'empêche pas d'être formidable et d'agiter des bruits sinistres que vous prendrez tout à l'heure pour l'ébranlement du train
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d'Asnières, revenant, lui ! C'^t notre différence. Oui, monsieur, il y a des apparitions de vivants jamais apparus ; des Hamlet père qu'on n'empoisonna point ; des Banquo morts qui ne furent point des Banquo vivants. La providentielle loi dont vous ne savez rien nous emploie à répouvante des criminels ; mais, quand il n'y a pas de criminels, nous nous montrons comme s'il y en avait ; tels les sergents de ville se promènent déjà dans les quartiers où il n'y a pas encore d'attaques nocturnes. Cependant, si ma présence vous gène, je consentirai volontiers à aller exercer mon métier de Revenant dans l'appartement voisin. » J'en fus d'accord, avec empressement : le revenant s'évanouit, et je dormis fort bien. Mais mon réveil garda la certitude que, terrible, charmant, farce même, le Mystère n'a pas besoin de Cause.
Curieuse Aventure d'un Chapeau
Je m'éveille en sursaut. La pendule, justement, sonne trois heures — trois heures du matin. Nul jour encore ne glisse par la fente des volets. La chambre se teint partout du ^acillement douteux de la veilleuse... J'essaie Mie me rendormir. Je ne puis. Je regarde autour de moi, ici, là, fixement, pour fatiguer •mes yeux, pour les obliger à se clore. Au contraire, ils s'écarquiHent. Ah ! par exemple, voici qui est singulier : mon chapeau se promène dans la pénombre, tout seul, à la hauteur à peu près où il se tiendrait s'il coiffait la tête d'un homme de taille moyenne. Mais il ne coiffe aucune tête. Au-dessous de lui, il n'y a rien. Et il se promène dans la chambre. Il a un air digne, serein, cérémonieux même, étant un chapeau haut de forme. Et c'est tr^s curieux, très curieux vraiment, ce chapeau que
TLô porte personne, et qui se promène. Est-ce que, inconsciemment, je me suis rendormi, et si c'est que je rêve? point du tout. Je me pince . le bras, je touche le marbre frais de la petite table, je pense à un livre que j'ai lu, à un roman que je fais; je suis bien éveillé-, en pleine possession du peu de raison qui me fut départi. Et je vois aller et venir le chapeau haut de forme. Pourtant, je me rappelle parfaitement l'avoir accroché, en rentrant, à la patère. D'ailleurs, ne l'eussé-je pas accroché, l'eusséje même jeté n'importe où, au lieu de le suspendre, cela n'expliquerait en aucune façon qu'il se tienne en l'air, — et qu'il se promène. A vrai dire, je suis extraordinairement poltron. Mais tant de choses étranges m'advinrent depuis que je prends garde aux choses qui m'arrivent, que j'ai, enfin, l'habitude de l'inexplicable. Je réussis donc à ne point frissonner de terreur, et, descendu de mon lit, je marche vers mon chapeau, afin d'observer de plus près sa bizarre conduite. Or, loin de me fuir, comme quelqu'un ou quelque chose qu'on surprend en flagrant délit de miracle, mon haut de forme s'avance vers moi, oui, vrai-