‹ Le carnaval fleuriChapitre 9 sur 41 · CURIEUSE AVENTURE D*UN CHAPEAU · texte numérisé non relu

CURIEUSE AVENTURE D*UN CHAPEAU

ment, vient à ma rencontre, — et me salue.

Je veux dire qu'il se penche comme s'il était mû par la main d'un invisible, très poli, qui me saluerait. Tout à fait surpris, je l'avoue, je tombe assis dans uii fauteuil. Mon chapeau descend en même temps que moi-même ; et le voici, en face de moi, à la hauteur de ma tête, à peine un peu plus haut. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que, pour un visiteur entrant sans avoir été averti, ce serait un spectacle propre à lui causer quelque étonnement, celui d'un homme à peu près nu, assis dans un fauteuil, en face d'un chapeau haut de forme, isolé de tout, dans la pénombre !

Cependant, cette situation, passablement ridicule, ne saurait se prolonger. Je veux tirer les choses au clair. Je parle à mon chapeau. Je lui demande : « Voyons, soyons sérieux. Comment se peut-il faire que vous soyez là, entre plancher et plafond, sans soutien visible, au lieu de vous trouver à la patère où, en rentrant, je vous ai accroché? car j'ai le plus net souvenir de vous y avoir accroché. » Alors mon chapeau s'agite, se lève par devant, comme si des cheveux, sous lui, se héris-

saient. Il est évident que ma question lui a paru déplacée, et qu'il s'irrite. Fort courtois >de ma nature, je me dispose àm'excuserd'une interrogation peut-être indiscrète... il ne m'en laisse pas le temps. Il est remonté à la hauteur, à peu près, où il se tiendrait s'il coiffait un homme de taille moyenne. Je* me lève à mon tour. Il se dirige vers la porte, je le suis comme on fait pour reconduire un hôte. Il «'arrête. Il me salue, prenant congé. Mais, après un mouvement en arrière, pour sortir, il se rapproche brusquement, et je le sens sur ma tète. Je me vois dans une glace, et j'éclate de rire. Et il y a bien de quoi, je vous assure. Car c'est tout à fait comique, un homme en chemise, sous un chapeau de soie noire, haut de forme.

Le Voyage avant Dîner

Au quatrième étage de cette belle maison neuve, dans la salle à manger de noyer ciré, vaste, claire d'une rayonnante suspension de cuivre à deux lampes et à douze bougies, les convives ont déjà pris place — ce sont, avec leurs dames ou leurs demoiselles, deux notaires, un avoué, un négociant retiré du commerce de la soierie, un architecte et un inspecteur des finances, — autour de la table blanche de linge damassé et d'argenterie vivace, lorsque le maître de la maison, Thôte, M. Gauron-Delesmes, notable commerçant, ailjoint au maire, se hâte de replier sa serviette à demi-ouverte, et dit : «Je vous demande bien pardon ; mais je ne saurais m'empécher d aller faire, avant le potage, une petite promenade de l'autre côté de la terre. » !1 ajoute en souriant : <f Je rapporterai pour ces dames

quelques fleurs exotiques, on peut bien le dire.

— En efi'et, dit madame Gauron-Delesmes, c'est une habitude que mon mari a prise depuis quelque temps ; il ne peut pas dîner de belle humeur s'il n'a été faire un petit tour de l'autre côté de la terre. » L'un des notaires dit : € Excellente habitude. » Le négociant retiré du commerce de la soierie : « Il n'y a rien de tel que l'exercice... — pour vous- mettre en appétit», achève l'inspecteur des finances.

M. Gauron-Delesmes reprend: « Du reste, soyez tranquilles, je tarderai peu. Vous me verrez de retour avant qu'on ait apporté la soupière.

— Prenez votre temps, prenez votre temps, mon cher monsieur ! » dit l'architecte. Déjà la chaise où est assis .le maître delà maison s'est enfoncée par le plancher vers l'étage inférieur. M. Gauron-Delesmes traverse, de haut en bas, une salle à manger d'acajou, très élégante, très lumineuse, où une dizaine de personnes commencent de dîner. « Ah ! cher voisin, dit M. Gauron-Delesmes, pardonnez-moi de vous déranger ainsi. — Il n'y a pas de mal, cher voisin ! il n'y a pas de mal I Nous sommes accoutumés à votre petite visite. Bon voyage. —

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