RETOUR VERS LONDRES
Dimanche 8 Octobre. — Nous avons fait la traversée du canal Saint-Georges sur VEsmerald. Tout le monde a été malade, excepté moi, j'en suis fier. Je ne peux me rassasier du spectacle de la mer. Je ressens je ne sais quel orgueil à me trouver sur quelques morceaux de bois assemblés par la main de l'homme, et à m'y livrer, la face au vent, confiant dans la force et le génie du marin, tandis que, plus bas, dans le sillon du vaisseau, se joue la vague, dont l'écume vient mourir en lueur bleuâtre.
Cette lumière de soufre, si c'était l'âme des pauvres gens que la mer a engloutis et qui se
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tordent après les navires pour y guetter quelque parent et en implorer un souvenir? Je me figure aussi que c'est ma volonté qui imprime au bateau son mouvement et sa course ; avec ce genre [d'idées on peut braver le mal de mer, à moins que le mal de mer ne vous empêche de les avoir. Tant que nous avons été garantis par la côte que termine Holy Head, la mer a été charmante ; mais une fois dans le canal, la vague est devenue dure et j'ai été m'étendre dans ma cabine et dormir tant bien que mal. A sept heures du matin, le soleil brillait à l'arrière, au-dessus de l'eau verte dont l'agitation se calmait ; en face dans les nuages de l'horizon la silhouette des côtes d'Irlande ; nous entrons bientôt à Queen'stown qui est le port de Dublin, et à Dublin même, après dix minutes de chemin de fer.
La ville n'est pas triste le dimanche comme en Angleterre et en Ecosse, on sent ici une population catholique.
Mardi 10 Octobre. — Répété / Puritani.
Promené dans une foule de rues curieuses ;
nous y avons vu une mendiante à la Callot : chevelure mal cardée, qui n'avait littéralement sur le corps qu'une couverture de laine. Vue de dos, rien à dire ; mais vue de face ! ! ! Oh ! mon Dieu!
J'avais aperçu dans Sackville street l'enseigne d'un coiffeur français, Boisserat. J'y entre pour me faire couper les cheveux. Un garçon irlandais se présente ; je demande à être opéré par M. Boisserat lui-même. Le garçon me répond très sérieusement : « He cannot, sir^ dead.-)) Il ne peut pas, monsieur, il est mort!... Je n'ai pas insisté.
Le soir : Sonnamhula ; salle comble, Balfe m'avait vanté la chaleur du public irlandais en me prévenant d'une chose, c'est que le sifflet est ici une marque d'approbation ; quand on est fatigué d'applaudir, ou qu'on est trop serré pour cela, on emploie pour marquer son contentement tout ce qui est sonore, les chants, les cris, les trépignements, les sifflements, etc. Avonsnous été siffles, mon Dieu !
Mercredi 11. — Promenade en calèche dé-
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couverte avec M. Balwin, membre du parlement. Le Phœnix Park est charmant, avec ses grandes pelouses, ses bruyères et ses aubépines en arbres. Derrière leurs troncs noueux se distingue parfois la ramure vénérable d'un cerf blanc. Toute la route circule au milieu de troupeaux de daims, de chevreuils, mêlés aux bœufs et aux graves corbeaux.
Passé la soirée chez Jenny Lind, avec Lumloy, madame Groote, Lablache et Belletti. — llermann, Nadaud, Piatti et Lévy ont joué des quatuors d'Haydn. Voilà comme il faut entendre cette musique : en petit comité, entre artistes. Hermann a trop de chaleur peut-être pour les amateurs du vieux style ; moi, je trouve qu'il joue à merveille. A la fin du souper, Lind fait le tour de la table en nous versant le Champagne. Nous buvons au plaisir de nous revoir l'année prochaine à Dublin.
Lumley, qui n'aurait pas demandé mieux, souriait. Lind, assez embarrassée, a répondu quelque chose de très nuageux : « Oui, ici ou au bout du monde. »
On est passé dans le salon, et Lind s'est mise
à danser avec un entrain merveilleux. J'ai dansé la première valse avec elle. On a dit et fait mille folies.. . puritaines ; nous avons improvisé la scène des deux danseurs qui viennent demander un engagement au directeur : chacun cherche à l'emporter sur son rival par l'originalité de sa danse. Le directeur qui, comme toujours, s'applique à les peu payer, cherche à rabaisser leur talent, et leur démontre en dansant qu'il est bien plus fort qu'eux. Lumley s'est bien acquitté de son rôle, il a dansé avec la grâce d'un ours qui n'est pas sans avoir reçu quelque éducation.
Jeudi 12 Octobre. — Retourné au Phœnix Park, où nous rencontrons Lind en amazone. Elle part avec son cavalier et nous faisons le tour avec M"^ Groote.
Le soir, les Puritahis. J'ai eu seulement une répétition hier, et ça marche supérieurement. Il n'y a que l'air final oii j'ai raté le mi de tête, c'est-à-dire que je l'ai donné doux au lieu de le donner fort comme la tradition l'exige et comme je le donne sans peine chez moi ; mais
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à ce moment, en scène, l'émotion me gagne au point que je sens un poids sur mes notes , comme si la salle me tombait sur la poitrine. Fanny n'est pas contente.
Dimanche 15 Octobre. — Lavigne, le hautbois, est venu déjeuner avec moi. Il m'a parlé de ce qui semble défectueux dans ma manière de chanter, au point de vue anglais . On se plaint que je soigne trop chaque phrase, que je donne trop de valeur aux choses de sentiment et de style, et pas assez aux feux d'artifices d'exécution. Ici, une note tenue à perdre haleine, un trille démesuré forcent l'applaudissement. Du moment que vous chantez à un public une langue qui n'est pas la sienne, l'interprétation fidèle de la parole est lettre à peu près close pour lui. Le son, la surprise, l'étonnement, voilà le véritable élément du succès. Ils payent mieux que personne, il faut faire à leur goût.
C'est très vrai, mais plus difficile qu'on no pense ; se condamner à ne pas rendre chaque passage suivant sa valeur, pour faire briller la fin d'un morceau qui, souvent, n'est qu'une ba-
nalité ! On essayera. Cher Paris ! ce n'est pas chez toi qu'on me ferait une telle observation, et surtout que je m'y soumettrais.
Samedi 21 Octobre. — Concert le soir au Rotondo, dont le nom indique assez la construction. J'étais bien en voix et pourtant je ne sais quel ennui de chant a fait que j'ai dit assez mollement la romance de Balfe. Nous y comptions beaucoup à Dublin, patrie du compositeur, mais il paraît, dit Balfe, qu'on a changé le public depuis qu'il l'a quitté.
Dimanche 22. — Nous nous sommes imaginés avec Rémusat de faire les fameuses bulles de savon, gonflées de fumée de cigarettes que nous faisions avec Vivier à Londres. Que voulez-vous? Gaminerie, paresse et nostalgie. Nos bulles ont fait scandale dans la ville. Un dimanche ! jour consacré au Seigneur! for shame! employer cet esprit et cette bouche, qui devraient murmurer des prières, à gonfler du savon! C'est ce que semblaient dire nos voisines d'en face, troupeau de jeunes et sveltes girls ,
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Eh, mon Dieu! mesdemoiselles, qui de vous, 3armi les meilleures, et même le dimanche, n'a gonflé sa bulle d'amour, de jalousie, de désirs moins innocents, et ne l'a suivie dans le ciel de l'imagination, parée des couleurs les plus riantes et de caractères bizarres où le nom du Seigneur ne se lisait pas? Mieux vaut rire, le nez au vent, devant une bulle de savon irisée que penser à humilier une rivale, convoiter le mari d^une amie, et cela le nez dans la Bible.
Mardi 24 Octobre. — Figlia del Regcjimento. C'est notre dernière soirée à Dublin. On a jeté à Lind une couronne énorme qu'elle a donnée à la femme de service qui balaye sa loge, et qui deviendra folle de joie et d'orgueil.
Mercredi 25. — Départ de l'hôtel à dix heures et embarqué sur le Bradshe^ navire du gouvernement, et un des meilleurs marcheurs de la marine anglaise. Il fait un temps superbe ; plusieurs milliers de personnes de la ville sont venues pour voir notre embarquement et saluer Jenny Lind une dernière fois. Aussi, quand le