CHESTER
doises et de charbon de terre couronnées de ruines grises, à l'herbe desquelles s'accrochaient des troupeaux de moutons à têtes noires.
Je suis bien aise de voir ce pays se réhabiliter dans mon estime par son paysage. Pour le premier venu, qu'est-ce que veut dire Chester? Chester n'amène pas d'autre idée que celle de fromage, et subitement voilà tout un pays emprosaïsé. Mais quand j'aurai le temps, je m'amuserai à faire une variation sur ce thème : « Comme quoi le fromage touche à la poésie. »
Oh! oui, c'est écœurant, cette idée-là ; mais pour la comprendre il suffit que votre imagination remonte de l'effet à la cause par une sorte d'échelle de Jacob qui relie la terre au ciel. Pour faire le fromage il faut du lait ; le lait vous fait songer à la brebis, à la vache ; vous les voyez s'enfoncer dans les prairies grasses, si chères aux peintres, aux poètes ; leurs troupeaux remontent en été sur leurs montagnes, et pour peu qu'il vous plaise d'être le berger idéal de ces producteurs de poésie sans le savoir, vous voilà sur les hautes cimes ; vous
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avez l'homme sous vos pieds, vous n'avez plus que Dieu sur votre tête.
Nous voici pour la seconde fois à Birmingham. Nous sommes allés au théâtre ; on donnait le Secret de la femme (the Wife's Secret)^ joué par M. et M"^ Kean. Ils ont de grandes qualités, delà poésie et de l'exaltation ; j'ai été les complimenter après le spectacle.
Vendredi 27 Octobre. — Je me lève avec un rhume, j'ai grand peur pour le concert de ce soir. — Résultat meilleur que je ne l'espérais. Duo de YElisire d'amore avec Lind, Quel plaisir d'être soldat! et la romance de Balfe, bissée. J'ai donc chanté en trois langues.
Samedi 28. — Arrivée à Londres. Il y a beaucoup de gardes nationaux à Londres. 11 n'est pas beau, leur uniforme, et sa vue m'a fait battre le cœur : c'est une manifestation de la patrie, cela suffit.
Lundi 30. — Brighton Concert dans le jour. La salle est toute pleine de femmes. A peine trois habits noirs ; aussi nos morceaux s'achè-
vent presque sans applaudissements ; l'enthousiasme a les mains trop petites, il est trop bien ganté ; nous n'aimons pas ces succès en peau de chevreau.
Après l'ouverture de la Gazza ladra^ à grand orchestre, silence complet. Nous sommes consternés. Balfe entr'ouvrelaportede notre foyer, allonge mystérieusement la tête, et, avec cette prononciation grimacière qu'ont les bouffes italiens, nous dit : Fanciulli, che furore che abbiame fatto! Cela nous a un peu déridés. L'air de la. Dame blanche, la Romance anglaise, et Jenny Lind surtout, avec l'air de la. Noî^ma, ont fini par enlever ces dames.
Mercredi 1" Novembre. — Le soir, Sonnambula. La salle n'est pas pleine, quoique ce soit la plus petite de celles que nous ayons eues pendant la tournée. Lind est d'une humeur affreuse; le public est froid; pourtant l'opéra marchait mieux que jamais : j'avais un peu de mon rhume de Birmingham, j'ai manqué mon ré bémol de Falcetto, dans Tair final : Ah! perche 7ionposso odiarti!
l68 CARNET d'un TÉNOR.
Ah! comme Rubini enlevait cela!...
Vendredi 3 . — LaFigliaclelReggimento . — Plus de monde et de chaleur qu'à la Somnainbule. Au dernier acte, pendant la ritournelle du rondo final, Lind me dit tout bas : (( Ecoutez bien ceci , Roger , ce sont les dernières notes que vous entendrez de moi au théâtre. » — Je reste stupéfait.
Est-il vrai ? Sa carrière est finie ! A l' apogée de ses succès , elle renonce au théâtre ! — Je n'ai pas le temps de lui demander une explication , — elle chante , — le public enivré l'applaudit, il ne sait pas qu'il la perd; — et puis, c'est à moi de chanter, et il faut que j'aie l'air heureux, puisque je l'épouse... mais, vrai, j'avais le cœur navré.
Samedi i . — Dîner chez Lumley, à Bedforthôtel. On porte des toasts à Jenny Lind et à mon retour. — Toast en accord, c'est-à-dire que chacun, suivant son aptitude, sur un ton donné et le mot hurrali ! place sa note , à la cave, au rez-de-chaussée, au premier ou au
grenier, dans une savante improvisation harmonique.
L'orchestre arrive, nous sommes au complet, on danse furieusement jusqu'au souper. Au miheu de l'attendrissement causé parles toasts, cette chère Jenny détache de son doigt une bague, un diamant de la plus belle eau, et me dit avec solennité : « Je désire, Roger, que chaque étincelle lancée par ce brillant vous rappelle un de mes vœux pour votre bonheur.» Il y a dans cette phrase toute la femme, et un coin de la Suède.
Dimanche 5. — La tournée est finie. Je monte à cheval avec Lind et M""^ Lablache. Cette nuit, nous ne nous étions séparés qu'à trois heures, et nous voilà, à dix heures du matin, galopant en pleine campagne par un vent frais et un beau soleil. J'étais triste cependant; l'idée de terminer cette journée si heureuse me gâtait mon plaisir. Quelle fière mine elle a, à cheval, cette femme, avec ses cheveux blonds au vent et ses grands yeux bleus! Elle a en moi un rude champion ! Pourquoi donc quitte-
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t-elle le théâtre ? Est-elle fatiguée de faire du bien? Tant qu'elle a été artiste, elle a mené la vie d'une sainte. On parle d'un évéque qui lui a mis en tête quelques scrupules. Que Dieu le juge !
Je sais qu'on se demande à Paris : « Pourquoi ne vient-elle pas chez nous faire consacrer sa réputation? » Elle a peur, sans doute, des comparaisons et des souvenirs.
Eh bien, non ! elle n'a rien à redouter. Elle a dans le cœur, sans doute , un peu de ressentiment de l'indifférence, pour ne pas dire plus, avec laquelle le dernier directeur de l'Opéra a accueilli son désir de s'y faire entendre, lorsque son talent sortait tout jeune encore des mains de Manuel Garcia. Mais, depuis, Meyerbeer a écrit pour elle; l'Allemagne, la Suède, l'Angleterre, ont mis le sceau à sa réputation. Nous n'y pouvons rien ajouter, nous ne pourrions que la compromettre.
Il y a pour l'artiste deux façons de faire constater sa valeur : par les hommages qu'il reçoit, par les sommes qu'il exige. Laissons de côté la question d'argent; pour ses artistes la France
est pauvre. Lorsqu'elle les paye autant que ses maréchaux, elle crie au scandale... Question réservée.
Quant aux hommag'es, que lui donnerionsnous? Partout, à l'étranger, si elle arrive, une partie de la ville va au-devant d'elle; quand elle sort du théâtre, cinq à six cents personnes l'attendent avec des flambeaux ; on se dispute les feuilles de laurier de ses couronnes, on la reconduit chez elle, et des sérénades s'organisent sous ses fenêtres.
A Paris, une fois le rideau tombé, l'émotion cesse, l'artiste n'existe plus. Chacun cherche une pièce de dix sous pour son paletot ou son petit banc. Il faut ensuite trouver un fiacre, grosse affaire! On va prendre une glace, fumer un cigare, coucher les enfants. Les sérénades? On n'a jamais vu cela que dans le Barbier de Séville. Pourquoi se singulariser? C'est mauvais genre. Quant à reconduire l'artiste^ on sait bien que la Malibran trouvera son chemin toute seule.
Lundi G. — Je fais demander une loge pour
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Haydéeh. Covent-Garden. Lind accourt nous y voir. Bonne et affectueuse , elle vient seule pour nous dire adieu. Je la reconduis dans sa loge, et nous nous trouvons face à face avec Delafield qui se sauve à l'orchestre.
Quand Jenny, à qui je fais enfin le dernier adieu, est partie, je dis à M""^ Lablache, en lui montrant Delafield : « Vous allez voir la comédie.» Puis je descends à l'orchestre, et, d'un pas lent, je vais m'asseoir à côté de lui. Il se retourne. Tableau ! Tête de Méduse ! Enfin il me tend la main, la conversation s'engage, et il me donne rendez-vous pour demain à 3 heures.
Mardi 7. — Il ne vient pas au rendez-vous. Naturellement !
Jeudi 9. — Je quitte TAiigleterre après quatre mois et denii de séjour ; nous passons par Follvestone, Boulogne, et nous sommes à Paris à onze heures. Fanny est folle de joie ; moi, je suis d'une gaieté... relative. Pourquoi? Je n'en sais rien... Je regrette peut-être cette vie agitée , ces grandes salles , ce public renouvelé chaque jour, ces luttes du chanteur avec des partitions nouvelles ; l'admiration sans bornes que je ressentais pour cette femme fantasque, mélange de bonté et de sécheresse, d'égoïsme et de charité, que l'on peut ne pas aimer, mais qu'il est impossible d'oublier.
Et puis, j'ai si souvent dans ce voyage
I7l CARNET d'un T11\0R.
évoque le souvenir de mon chez-moi, du home! Il me S'.unble ne l'avoir quitté qu'il y a huit jours; en marchant dans Paris, j'ai quelque peiiio à me contenter de ce que j'admirais, à me replonger dans ma nationalité, qui me déplaît presque, à moi si bon Parisien. Je trouve que les manières sont devenues communes et que les hommes sont devenus sales ; il y a du trouble dans les esprits et de la révolution dans l'air.
Vendredi 10. — Je suis allé voir Duponchel, mon directeur. De ce ton léger et badin avec lequel le renard s'exprime sur le compte des raisins qu'il ne peut avoir, il s'est mis à me dire toute sorte de mal de Jenny Lind. Ah ! dame, je vous l'ai relevé!
Je suis passé chez Meyerbeer, qui m'a reçu à bras ouverts. Sa conversation est charmante ; il a une manière toute à lui de dire avec douceur, l'œil tendre et les lèvres en avant comme pour un baiser, les choses les plus mordantes.
Il s'excuse presque de m' avoir fourni l'occasion de quitter l'Opéra-Comique, ce théâtre
PAP.IS, ISi8. 175
qui m'a donné dix ans de succès ; mais il a confiance :
« Voilà deux ans qu'il m'étudie ; les Moiis- « qiietawes QiHaydée sont de véritables grands « opéras; il est allé à Rouen, à Lyon, m'en- « tendre dans la /««"ré", les Hugiioiots... il est « fixé ; laissons dire nos ennemis, continue- « t-il, et faisons de notre mieux. »
J'ai été fort surpris ; j'ignorais avoir à mes trousses une police si active et si illustre.
Lundi 13, — Le cœur me battait bien fort, ce matin. J'avais rendez-vous avec Meyerbeer, qui devait me faire entendre le deuxième acte du Prophète. Voilà près de deux ans qu'on parle de cet ouvrage. C'était tantôt Duprez, tantôt Mario, et quelques autres encore, qui devaient créer le rôle du ténor. La presse bien informée en découvrait un chaque jour dans les ateliers ou les brasseries ; maintenant, il n'y a plus à en douter, c'est moi ; j'arrive bon premier.
Quelles trouvailles mélodiques, quelles richesses harmoniques nouvelles vais-je en-
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tendre? L'instant était solennel; le jour était trop vif, le domestique a dû tirer les rideaux. Nous étions seuls ; le maestro s'est assis devant un piano carré , d'assez pauvre apparence; le clavier était couvert d'une planche en sapin, tâchée d'encre, sous laquelle ses doigts savaient retrouver les touches sans qu'il lui fût possible de les voir. Il a déposé ses feuillets lentement, un à un, sur le pupitre. Moi, je bouillais.
Enfin il a commencé. Qui sait? il avait peutêtre autant d'émotion que moi. Il débutait devant son premier ténor. Avec un souffle de voix un peu tremblant, il m'a fait entendre un récit, un songe admirable , une romance difficile en diable, mais empreinte d'un sentiment exquis, mélange d'amour et de rusticité ; d'autres grands récits et un immense quatuor qui donnent à cet acte seul l'importance et la fatig"ue d'un opéra entier.
C'est neuf, c'est grand, c'est ce que j'attendais. La tâche sera rude, si les trois derniers actes ressemblent à celui-ci. Mais le sort en est jeté. Quand une cathédrale est achevée, il
faut bien qu'un ouvrier hardi aille planter sur le faîte le coq doré de Saint-Pierre ; il monte et chacun lui prédit malheur ; il va se briser les os, risquer sa vie !... Moi de même, qu'importe ! mon devoir est tracé, et mon admiration me soutiendra; on en glosera, on me plaindra. Je me casserai ce que le bon Dieu voudra... mais je planterai le coq.
Mardi 14. — Vu la seconde représentation du Val d'Andorre] la première a eu lieu samedi dernier. J'ai renoncé à y assister, le directeur de rOpéra-Comique m'ayant assuré que cela le contrarierait beaucoup qu'on m'aperçût dans la salle ; la presse et le public pourraient lui faire un reproche de n'avoir pas su me retenir à ce théâtre.
Ce reproche serait injuste : c'est bien moi qui ai voulu partir. M. Perrin a fait, au mois de mai, tout ce qu'il a pu pour me séduire. Mais on ne trouve pas deux Prophètes à créer dans sa vie.
C'est ravissant, ce « Yal d'Andorre. » J'en suis enchanté pour Halévy et Saint-Georges, à qui
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j'ai dû le succès des Mousquetaires. Depuis Planard^ il n'y a que Saint-Georges pour trouver et savoir traiter ces sujets qui doivent Icui intérêt plutôt aux douces surprises du cœur ému qu'à celles plus ou moins ingénieuses de l'esprit. Pourtant je ne regrette pas énormément la création du beau Stéphane. La pièce m'a été lue, et, par suite de mon engagement à l'Opéra, le rôle est échu à Audran qui y est très bien; mais, en vérité, il est^trop aimé, cet homme-là.
Ils me déplaisent, au théâtre, ces bellâtres que les femmes se disputent. Entre plusieurs amoureuses, le joli monsieur a toujours l'air de jouer aux quatre coins et de rester dans le milieu.
Mercredi 15. — Vu le Domino Noir par M"" Ugalde. Voilà une jeune femme qui ira très loin; elle est née comédienne et cantatrice. Un timbre de voix ravissant. Le haut de la figure rappelle celui de M"" Damoreau. C'est un sujet de surprise cl de satisfaction de voir une fille assez heureusement douée pour
arriver presque en deux ou trois ans d'études à la sûreté d'exécution qui a demandé tant d'années de travail à M""^ Damoreau; mais c'est aussi une des grâces de la nature de remplacer les hommes par d'autres qui les valent ou qui valent mieux, et chaque génération a ses talents et ses plaisirs au moment où l'on désespère de les voir renaître.
Ainsi donc j'assiste en spectateur au Domino Noir, dix ans après l'avoir chanté pour la première fois à ce théâtre ; je suis là comme un vieux, jugeant la force des jeunes , et jetant un regard de regret sur ces dix dernières années qui ont eu leurs joies et leur gloire, années 011 j'étais ardent, surtout à désirer.
J'ai souhaité la réputation, j'ai aujourd'hui l'ohjet de mes désirs, et il me semble moins digne d'envie; ma position me gêne ^ la responsabilité me fatigue. Quelle folie ! N'avoir guère plus de trente ans , et me croire vieux ! Voyons, est-ce que je vais me jouer à moimême la comédie de l'homme blasé? Mais non, puisque je sens bien que renoncer à tout ce que je suppose m' être à charge serait presque
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mourir. Le fond de tout cela, c'est qu'il est triste d'avoir un passé.
La plume est bonne, laissons aller les sous'enirs.
Je l'ai pris, ce rôle d'Horace de Massaréna à la 73" représentation, et je l'ai chanté plus de cent fois avecM°" Damoreau. Couderc, le créateur, quittait l'Opéra-Comique, je ne sais plus pour quelle mauvaise raison ; mais si ce fut pour le public un malheur, ce fut pour moi une circonstance favorable. Etait-il assez charmant! Quelle verve dans le jeu, quel esprit dans le mot! Glaner après lui était difficile : il ne laissait pas grand'chose dans le sillon. J'ai fait de mon mieux : mais, ce dont je suis surtout fier, c'est d'avoir eu, comme lui, la conscience. Combien j'étais heureux de croire que tout cela était arrivé! Que de vraies larmes j'ai versées dans cette scène du couvent !
Filles du ciel ! priez pour un pauvre insensé !
Ah! j'étais bien sûr de toucher le public, j'y allais de trop bon cœur !
Maintenant, il y en a d'autres que moi dont
la mission sur la terre sera d'aimer Inésille. — Xy pensons plus, ça me fait de la peine.
Dimanche 19 Novembre. — Répété chez Meyerbeer à deux heures. Il est très content de moi. Fait visite à M"^ d'Audeville. Il y avait chez elle M. et M""^ Pastret, ses amis de Londres; puis, est venu M. Blanche fils que nous avons aussi vu à Londres. Tous ces exilés des mêmes salons se retrouvent à Paris, dans leur pays, et à la veille, à ce que dit chacun, d'une nouvelle révolution ! Les candidatures Gavaignac et Bonaparte sont sur le tapis : triste sujet de conversation.
Lundi 20. — Il est venu une jeune fille, presque borgne, me demander de lui dire franchement si sa voix lui permettrait d'aborder le Lhéàtre. Fanny lui a répondu, avec ménagements, que son œil s'y opposerait.
Eté à l'Ambigu voir les Sept Péchés Capi- !anx. Cette troupe de l'Ambigu était, il y a six ms, la plus mauvaise de Paris. Grâce à Béraud, elle est aujourd'hui une de nos meilleures
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troupes. Montdidier a un ton excellent, une diction simple et claire, M"" Guyon de la sympathie et de la chaleur, Laurent et Ménicr du comique.
Mercredi 22. — Été à l'Opéra. On joue Jeanne la Folle. Nous sommes au balcon.
Pendant que je sors dans Tentr'acte, Mcyerbeer vient se placer auprès de Fanny : cela fait révolution dans la salle.
Arnal était à ma gauche et Castellan dans la loge du couloir. Lefort débute ; il est joli garçon ; il a une bonne voix, un peu faible ; il a quelque succès et fait deux couacs.
Mercredi 29. — J'ai cru qu'il y aurait répétition ; je suis allé chez Meyerbeer ; je m'étais trompé. Il a été malade; on lui a ordonné... il boit... du fiel de bœuf!!! Pauvre homme! avoir vidé toutes les coupes de la félicité humaine et en arriver au fiel ! mais il a confiance en son remède, et il s'invite à dîner chez moi dans une quinzaine de jours ; il veut absolument que je lui fasse manger la fameuse salade
de Boursault, que nous avons mangée ensemble chez la belle-mère de Kastncr et que j'ai débaptisée pour lui donner le nom de « salade Meyerbeer. » Afin de compléter ses jouissances, je lui ai promis de déterrer pour lui, derrière les fagots, une bonne vieille bouteille de fiel de bœuf, premier cru, année de la comète.
Lundi i Décembre. — Revu Othello kVOjiéra, par M"" Delagrange et Duprez. Aujourd'hui, dans le duo avec lago, Duprez nous a tous électrisés. Quel courage ! Quelle grande âme ! Quel vieux lion rageur ! Comme il vous jette bien ses entrailles à la face du public ! Car ce ne sont plus des notes qu'on entend ; c'est comme l'explosion d'une poitrine broyée sous le pied d'un éléphant ; c'est son sang, sa vie qu'il pousse hors de son corps pour arracher au public un de ces bravos que les Romains accordaient au belluaire mourant.
Cela me fait l'effet d'un tableau de torture espagnole, effrayant et sublime... Je dis bien... sublime, car malgré les inégalités d'une voix rongée par la passion plus encore que par le
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temps, le style, la grande école ne disparaissent point, et il trouve dans ses défaillances mêmes le moyen de rester pur. Quand cet homme aura disparu, je doute que le monde soit appelé à en entendre un pareil.
Ils m'ont bien amusé, ce soir, MM. les juges du foyer, les petits professeurs de n'importe quoi, qui font la roue dans les couloirs, et jugent de l'art et de l'incendie avec un cœur en amiante. Ils trouvent que Duprez ralentit trop, qu'il respire partout... qu'il ouvre trop la bouche... que sais-je? Qu'est-ce que ça me fait, à moi ? Dans ce large moule du rythme, il sait mettre du bronze, et s'il ouvre la bouche trop grande, au moins on lui voit le cœur.
Samedi 23. — J'ai donné ce soir un beau dîner pour le rétablissement de la santé de Meyerbeer. Je l'ai eu pour convive, avec Berlioz, ïïalévy et Adam. La littérature était représentée par Alexandre Dumas, Méry, Fiorentino, Antony Béraud, et Anicct Bourgeois. J'ai remarqué combien il est maladroit d'avoir
le même jour à sa table des hommes d'esprit de cette force. Chacun d'eux, dans un louable et rare esprit de modestie, laisse à son collègue le soin de tirer le feu d'artifice ; on s'observe, on se tait, on se rabat sur la nourriture.
La première partie du festin a été triste. Heureusement que la table était longue et que je les avais largement espacés, de sorte que, lorsque mes causeurs se sont décidés à parler tous à la fois, il y en a eu pour tout le monde. Je ne suis pas un fort causeur, surtout dans les grandes réunions, mais je sais faire causer. Chaque homme d'esprit a un ou plusieurs dadas qu'il aime à enfourcher ; il s'agit de les connaître et de les leur présenter. Il faut amener tout doucement à Dumas, Shakespeare, M. de Kératry, l'Académie et la Révolution de 1830.
A Méry, l'Angleterre, Horace, Virgile, les Indes et les tigres.
A Fiorentino, les actrices et les directeurs de Paris.
Berlioz donne à Dumas la réplique sur Shakespeare, parle De omni re scibili, et quitus-
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dam aliis^ et fait éclater les calembours les plus insensés. Ceux-ci sont les orateurs à voix •haute, et qui finissent par être étincelants dans la conversation générale.
Les autres, Halévy, Adam, Anicet Bourgeois, ont Tesprit doux et confidentiel, ils parlent pour leurs voisins, et les voisins ne sont pas à plaindre.
Béraud a toutes sortes d'histoires amusantes ; seulement il les dit dans son assiette, il se rattrape après diner avec ses admirables dessins à la plume.
Nous avions réussi supérieurement la salade Meyerbeer. J'ai promis la recette à son parrain ; il l'aura demain. Dumas, qui s'y connaît, l'a trouvée splendide. — Je la transcris ici. — La postérité a droit aux œuvres du génie ; et, en temps de révolution, un peu de cuisine, ça repose.
Cette salade est calculée pour quinze personnes. Elle est encore meilleure le lendemain, mais il est rare qu'il en reste. Prenez une balance et la pose majestueuse de la Justice, telle qu'on la voit sur le papier timbré ; et,
PARIS. I8i8. 187
pénétré de la gravité de votre mission, pesez sans partialité ni erreur les espèces suivantes :
Grammes.
Raiponce, la racine coupée à un pouce et lu
feuille coupée fin 37
Céleri \\6
Cornichons confits dans le vinaigre C'î
Câpres fiO
Oignons confits 42
Betterave blanche cuite 10
Betterave rouge id 79
Trufles cuites, noires et blanches 100
Cœur de chicorée 8H
Escarole 430
Laitue ordinaire (petit cœur). 30
Haricots blancs cuits 130
Id. verts id 83
Anchois 90
Achards (blés de Turquie, estragon, capucines) , 33
Poivre long confit (gros comme une noisette). »
Choux-fleurs cuits 70
Pommes de terre cuites 130
Fourniture (Estragon, cerfeuil, pimprenelle,
hachés fin) 23
Tout se met dans le saladier, par couches, dans l'ordre ci-dessus, excepté les câpres, les
beUeraves et la fourniture, qui se mettent dessus.