ASSAISONNEMENT
Deux cuillerées à café de moutarde de Bordin ;
Une cuillerée de mignonnette ;
Petite cuillerée à bouche de sel ;
Neuf cuillerées de vinaigre à l'estragon;
Onze cuillerées d'huile d'olive d'Aix.
Cet assaisonnement se fait dans un bol à part ; on mêle bien le tout et on le verse sur la salade, bien également, religieusement, avec une cuiller, mais sans remuer. On laisse le tout reposer et s'imbiber trois heures, sans y toucher, ayant bien soin de le recouvrir d'un grand plat. On ne le remue qu'au moment de servir.
Et maintenant, si on trouve plus tard cette recette dans mes mémoires, et qu'on en plaisante, je m'en console : une salade pareille, c'est une partition, et on ne doit reculer devant rien quand on peut rendre service au pays.
18 JriLLET 1849. — A partir du 24 décembre dernier, le carnet d'un ténor a été in-
terrompu, du moins dans sa forme quotidienne. Chaque jour amenait sa répétition du Prophète, à laquelle assistaient Roqueplan, Deligny, Benoist. De décembre 1848 à avril 1849, l'œuvre colossale du maître a été étudiée, ciselée, fouillée par chacun de ses interprètes : M"" Pauline Yiardot et Castellan ; Roger, Gueymard, Prévost, Alizard et Genibrel. Alizard, malade, dut céder la place à Levasseur dans le rôle de Zacharie.
Ce pauvre Alizard, je me le rappelle encore. Enorme et trapu, mais doué d'une grande organisation et d'une voix splendide, il semblait un Uon enfermé dans une cage trop étroite. Il rugissait des imprécations contre Dieu, contre sa mère qui l'avait fait difforme. Pour combattre une attaque d'apoplexie, on l'avait saigné à blanc, et il n'avait plus de souffle. Quand il venait me voir, il appuyait longuement son énorme poitrine sur la rampe de l'escalier, pour donner un point d'appui à sa respiration haletante. L'anémie ne tarda pas à l'enlever. S'il a retrouvé là-haut sa mère, elle a dû lui pardonner ; il avait bien souffert !
Le Prophète a été donné. — Voir les journaux du temps, consulter le souvenir des ancêtres. Ce qui m'a frappé, ce que je me rappelle avec le plus de plaisir et d'orgueilleuse satisfaction, c'est la façon dont a été conçue et exécutée par Pauline Yiardot et par moi la scène de la cathédrale, l'exorcisme.
Il n'y a pas eu d'études, de conventions préalables ; nous sommes arrivés un beau jour en face l'un de l'autre, et, de la première mesure à la dernière, tous les détails de cette scène immense ont été improvisés et sont demeurés justes et arrêtés.
Jean, qui se dit fils de Dieu, est entré dans la cathédrale pour faire consacrer sa nature divine. Il n'a donc pas de mère terrestre. Mais, à ce moment, une femme s'écrie : Mon fils ! et se précipite vers lui. Le peuple va crier à l'imposture de son Prophète, si celui-ci ne le rassure par un miracle : il déclare cette femme folle, et le miracle consistera à lui rendre la raison. Il ne faut donc pas que le peuple puisse soupçonner le moindre lieu entre le Prophète et la femme. Parmi mes collègues, ceux qui
ont donné un baiser à Fidès, pour la forcer à s'agenouiller, sont dans le faux. C'est la puissance du regard, c'est le passage, visible pour la mère seule, de la physionomie impérieuse à l'expression de tendresse filiale, qui doivent opérer le soi-disant miracle.
Tant que le Prophète, sur quelque mouvement brusque de l'admirable ritournelle, commande à la mère de s'agenouiller, celle-ci, indignée, résiste, et Pauline Viardot, admirablement drapée, avait là des attitudes splendides.
Mais sitôt que Jean, se faisant un rempart de ses bras levés au ciel, peut adresser un regard de tendresse à sa mère, celle-ci comprend. Ce quelafemmechrétienne,laFoi, avaientrefusé à l'imposteur, la mère l'accorde à son fils qui semble l'implorer, et, sous ce regard mouillé de larmes, elle ne se débat plus, elle est vaincue, elle tombe...
Et demain, je me remets en route. L'an dernier, j'étais à Londres. Une nouvelle « tournée» va maintenant me conduire en Allemagne.
Tant mieux pour mon carnet.
A Paris, les compositeurs, les directeurs, mes amis, mes connaissances n'ont pas pour moi le mérite de l'inconnu. En voyage, c'est autre chose, il faut fixer mes souvenirs, et de même que j'ai pris quotidiennement des notes sur mon voyage en Angleterre, je me promets d'en prendre chaque jour sur mon voyage eu Allemagne.
19 Juillet 1849. — Nous montons en wagon à huit heures du soir ; je vais débuter à Francfort. C'est une grosse partie que je joue là ; il va falloir chanter mes rôles en allemand; il y a six mois, je n'y pensais guère : c'est Bâcher qui m'a mis cette idée en tête. Bâcher est une singulière nature : il m'a été présenté par Meyerbeer sous ce titre : « L'Ami des artistes. » En effets il n'y en a pas un, jouissant do quelque célébrité, avec lequel il ne soit lié : on pourrait dire qu'il passe la vie à décrocher les étoiles. Il a fait les engagements -de Jenny Lind, il a présidé à la transformation du Camp de Silésie,
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donné à Berlin, en Wielizka donné à Vienne ; c'est aussi le bras droit de Lumley. Il m'a dit, il y a six mois : « Apprenez donc quelques rôles en allemand : vous débuterez à Vienne, Francfort, Dresde, et Berlin ; votre fortune est faite, j'ai pour vous des engagements tout prêts, «
J'ai sérieusement réfléchi ; je ne devais pas trouver à ce projet de grandes difficultés ; j'étais encore au collège lorsqu'on a introduit l'étude des lang-ues vivantes dans le programme de l'Université. J'ai chanté l'anglais en Angleterre, je parle italien, je viendrai bien à bout de l'allemand : c'est une affaire de bosse, et je l'ai ; je crois même que tout musicien bien organisé doit l'avoir. Il ne faut pas d'abord se laisser effrayer par l'écriture, par ces caractères gothiques, anguleux et secs, d'oii partent de tous côtés des baguettes et qui semblent vous tirer de petits pétards dans les yeux.
Je m'y suis donc mis en commençant par les Huguenots ; j'apprenais tous les soirs deux phrases en me couchant, que je savais parfaitement en me levant; et puis les vers d'opéra ramènent à chaque instant les mêmes mots :
Amour vient rarement sans Retour^ comme Liebe amène Triebe; quand vous voyez venir Herz vous êtes bien sûr que Sei^z n'est pas loin ; Cœur, Douleur, Bonheur sont de bons amis qui ne marchent jamais sans se donner la main. Donc, pendant six mois, j'ai déroulé soir et matin cette bande de mirliton, et je sais Raoul... en allemand.
Cinq heures du soir. — Nous voici à Cologne, hôtel Royal...
Samedi 21. — Nous commençons enfin le voyage du Rhin. Pourquoi n'ai-je pas été profondément ému? Y a-t-il déception forcée dans des beautés trop vantées ? Peut-être mon instrument n'était-il pas suffisamment monté pour le mode admiratif ; et puis j'avais trop de préoccupations à la clef ; je lirai les ballades de Uhland, le Rhin de Yictor Hugo, et je le comprendrai mieux ; ces vieilles tours, ces châteaux en ruine, portent dans l'histoire cette mention :
« Détruits parles Français pendant la guerre « du Palatinat... m
196 CARNET d'un Ténor.
Dimanche 22. — Arrivée à Francfort, hôtel de Russie, sur le Zeil. Visite de mon directeur, IM. Muhling. C'est un petit homme bien aimable, orné d'une paire de lunettes très larges et d'une perruque très courte ; celle-ci a la franchise de son opinion : on se dit tout de suite en la voyant : Eh bien ! pour une perruque, ça, c'est une perruque ! Et pourquoi pas? Quand, pour avoir des cheveux, on a dépensé une certaine somme d'argent, on est bien aise de s'en faire honneur, n'est-ce pas ? il faut que ça se voie.
M. Muhling est très fier de m'introduire en Allemagne ; très bon, très affectueux, il m'embrasse même sur la bouche ; ça m'ennuie, moi, je n'aime pas ça, mais c'est l'usage. Il parle bien le français, il me dit à propos de son associé : « Je vais vous présenter mon collège ». J'ai eu peur un instant, mais il voulait dire : collègue. C'est égal, je lui sais bien bon gré de me faire des pataquès dans ma langue maternelle, j'ai idée que je les lui rendrai joliment quand je parlerai la sienne, — il ne faut rien avoir aux gens.
Vendredi 27 Juillet. — Début à Francfort dans Lîtcia^ je chante en italien, et nos collèges en allemand. Succès magnifique, malgré les restes d'un enrouement apporté de Paris; je manque le 5/ bémol de la fin du premier acte, mais la Malédiction du deuxième et l'air des Tombeaux me font rappeler six fois. Tout le monde est dans le ravissement, excepté moi qui sens que ma voix est en train de me jouer un mauvais tour. Soupe avec le comte de Muline, le baron de ïïaber, et le baron de Herz.
De Haber est un garçon ravissant, doux, distingué, complaisant ; il est fou de musique, il a une jolie voix et pourrait faire un artiste ; malheureusement il aura un jour plusieurs millions : qu'est-ce que vous voulez faire avec ça?
Le comte de Muline, ou Mulinen, aimable viveur, le verbe haut comme la cravate, coiffure à la suédoise, légitimiste enragé, se disant atteint de mélancolie et toujours riant, a dû être élevé par une grand'mère qui avait émigré à Coblentz avec le comte d'Artois ; enfin le type
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des marquis retour de Gand : habit vert à boutons d'or, jambes maigres, excellent cœur et de l'esprit.
De Herz, représentant d'une grande maison de banque de Vienne, aussi distingué et spirituel que financier.
Lundi 30 Juillet, — Lettre à Berlioz : — « Eh parbleu ! mon cher Hector, pourquoi ne commencerais-je point par vous le dire ? On vient de me donner une sérénade après les Huguenots^ que j'ai chantés en allemand. — J'étouffe de bonheur ; il pleut à verse, et mes chanteurs du théâtre étaient là dans la rue avec des lanternes et des parapluies à onze heures! Comprenez-vous? Mais oui, au fait, vous avez eu aussi cet orgueil de tenir éveillés des gens dont les habitudes sont de fer, surtout en ce qui concerne l'heure du souper.
« Je soupais donc tranquillement avec trois ou quatre amis, qui étaient dans le secret, et qui l'avaient gardé (il n'y avait que des hommes) quand la chose a commencé. On m'a chanté trois morceaux : un de Chérubini, d'un carac-
tère religieux, et qui finissait par ces mots : « Tes amis te remercient » ; un autre de Mendelssohn, et le troisième inconnu. Voyez-vous cela? Au milieu de la nuit ! J'étais fou de joie, je descendais dans la rue, je les embrassais, je leur disais en allemand des choses incohérentes, je pleurais. Je crois qu'à défaut de la pluie qui tombait sur ma tête j'aurais pu m'enrhumer avec mes larmes ; je leur ai dit tout ce que j'ai pu trouver : « Allez vous coucher ! Donnerwetter ! C'est ridicule de chanter comme cela, les pieds dans l'eau ; vous êtes de vrais artistes, je ne vous oublierai de ma vie, mais pour Dieu, allez vous coucher ! » Après cette touchante improvisation, trois gros hurrahs sont partis, et tout est rentré dans le silence. Et maintenant je vous écris, après avoir continué le souper interrompu, oii, par parenthèse, j'ai ruiné de fond en comble une assiette de jambon et de langue fumée, fiévreusement, tout nerfs. Le saumon fumé et le vin du Rhin poussent au recueillement et aux souvenirs, et je repasse avec étonnement les détails de cet accueil chaleureux qu'on me fait là, aux portes
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de l'Allemagne ; cette cordialité artistique, dont il reste, hélas ! si peu dans notre beau pays. Ici on vous est reconnaissant de vouloir bien vous laisser adorer.
En somme, la représentation a été belle : j'étais admirablement secondé par ma Yalentine, M"* Anchiitz Capitaine, qui garde les articles où vous avez parlé d'elle, dans de petits tiroirs, avec des sachets par-dessus ; vous irez, par elle, embaumé, momifié, jusqu'à la postérité la plus reculée. Quant à moi, ce qui m'étonnait le plus, était de m'entendre chanter en allemand et d'être compris mieux que les artistes du pays, qui ne se donnaient pas la peine d'articuler. Il ne me reste plus qu'à me réjouir du plaisir que mon succès va vous causer, adieu ! »
Dimanche 5 Août. — Enroulé pour Hombourg. Ma foi, nous faisons bien de nous donner un peu de bonheur ; il faitun temps superbe, nous sommes dans une belle calèche découverte, comme des princes, avec Brididi, notre domestique derrière nous ; nous aspirons le soleil par
tous les pores. — Tout me fait plaisir sur la route : d'abord la vue du paysage qui est devant nous, les pommiers aux branches étayées de perches pour les empêcher de se rompre sous le poids des fruits. Les percepteurs des frais de route sont amusants avec leur mode de perception qui se fait au moyen dun long bâton terminé par une scbille en fer-blanc, qu'ils vous tendent par leur fenêtre, jusque dans votre voiture, sans se déranger.
Les enseignes sont aussi fort curieuses. Ici, l'on vend du charbon de terre, du charbon de bois, du fil et des aiguilles.
Chez une modiste, à côté de chapeaux, dernière mode de Paris, du fromage.
A quatre heures nous arrivons, nous voyons les cinq sources salines.
Le pays est ravissant^ mais Baden-Baden est plus pittoresque. Malgré l'horreur que l'on cherche à inspirer des maisons de jeu et que j'ai longtemps ressentie, je ne sais pourquoi j'ai éprouvé une sensation de plaisir à pénétrer dans ces salons luxueux ; j'y cherche en vain ces faces livides, ces doigts crispés, aux ongles
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entrés dans la chair; ces hâves désespérés, faisant sonner dans leur poche leur dernière pièce d'argent contre le canon d'un pistolet. S'il y en a, ils se dissimulent ; leur rage se montre de bonne compagnie.
Comme je respirais le frais dans ces jardins embaumés de fleurs et de musique, où mon succès récent faisait de ma petite personne un événement, le baron de Rothschild est venu me parler au milieu d'un groupe d'amis.
(( Fous afez tort de fcnir ici, me dit-il, avec son bon sourire et son accent germanique, fous afez un si pon état ! Quand fous chouez, ténor ; fous gagnez à tout coup. » Et il m'a offert sa recommandation pour tous les banquiers des villes dans lesquelles j'irais gagner de l'argent, car « c'est là leprincipal, ajouta-t-il, croyez-moi ! » Oui, certes, bon et excellent baron, 6 vous crois et je voudrais bien vous imiter, vous suivre, même de loin, de bien loin, car je crains fort, à cette course aux écus, que vous ne me dépassiez toujours de quelques longueurs de tête.
vin
19 Mai 1851. — Nous partons pour Metz. Descendus à Thôtel de l'Europe, rue aux Clercs. Vers midi, le directeur est venu nous voir.
Nous nous promenons avec lui h la foire ; puis nous allons entendre Giralda^ chantée par M"^ Nordet, à qui l'on jette une couronne blanche, emblème d'une sagesse d'autant plus méritoire que MM. les officiers de toutes armes ne se sont pas fait faute de l'attaquer ; mais la place a été reconnue imprenable.
MERCREni 21. — La vue est magnifique; ce pays est vraiment celui des lilas ; nous en avons un, dans la cour de l'hôtel, gros comme un
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tilleul ; on ne voit pas une feuille ; rien que des fleurs.
Répété le soir la Favorite pour demain. Répétition insignifiante; l'orchestre ne m'applaudit pas, ça me vexe, je n'aime pas à changer mes habitudes ; après tout, ces braves gens sont pressés d'aller à la foire, à la pipe, à la bière ; la foire, ça n'attend pas. Fait connaissance avec un commandant, qui nous emmène à notre tour à la foire.
Mercredi 28. — Après avoir chanté jeudi la Favorite devant beaucoup d'officiers, j'ai donné dimanche le Prophète et je me suis reposé depuis, en étudiant la Dame blanche en allemand. Dîné avec douze officiers de l'école d'application ; l'invitation m'a été apportée hier par Domenico Lablache. Ce dîner a été curieux ; tous ces jeunes g-ens avaient un charmant esprit naturel ; ils m'ont reçu comme un rayon du grand soleil parisien au milieu des ténèbres artistiques de leur province. A la fin du repas, ils avaient tous l'ivresse poétique, moins gris de vin que de plaisir d'avoir avec
eux un artiste. Je me suis vraiment trouvé heureux dans leur société ; ils parlaient de Byron, de Shakespeare, de Mozart, de Meyerbeer, en vrais poètes qu'ils étaient ; le cousin de Gounod, garçon habituellement doux et tranquille, mais ce soir nerveusement surexcité, me causait un plaisir embarrassant en me parlant trop de moi-même. On a chanté la chanson des artilleurs en Piémont en faisant le tour de la table pour la vérification des pièces, c'est-à-dire pour voir si les verres étaient convenablement vidés.
Lablache a prétendu que, lorsque des artilleurs français ont un hôte distingué, ils doivent, en son honneur et pour être tout à fait charmants, brûler leur chemise. — C'est ce qui a été fait. — Les chemises ont été retirées et brûlées, suspendues aux fenêtres ; cela avait l'air d'un incendie. — Il passait des bourgeois en dessous ; cela a fait le meilleur effet pour la réputation de gaité du festin ; on a cassé des carreaux, de la vaisselle et des bouteilles pleines, c'était trop. Je suis resté seul de sang-froid. Je craignais en rentrant que Lablache n'alarmât
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ma femme avec ses yeux un peu allumés ; mais vingt pas plus loin, il n'y paraissait plus; il avait retrouvé l'air digne d'un membre du Parlement.
30 Mai. — Dîné à Moulins. — Nous avons auparavant traversé un vieux pont jeté sur la Moselle, dont on a détournélecours,sibien que lepont ne voit plus sous ses arches que des ondes de sainfoin en fleur, oij coassent les grenouilles altérées. Singulière impression que cause la vue de ce fleuve desséché, avec ses bords plantés de saules dont le pied semble baigner dans une eau absente ! On pense malgré soi à une maison abandonnée pour cause de revenants. Avec cela qu'au bout du pont s'élève la maison dite « du Diable. » A certaines époques, les sonnettes, à minuit, sonnent toutes seules. Aussi elle n'est louée que pour la saison où le diable n'y carillonne pas. Je ne m'explique pas bien cela ; mais on me l'a dit.
Samedi 31. — Raphaël Maréchal, le fils du célèbre Maréchal, de Metz, nous mène voir uno
petite église qui possède des vitraux exécutés par son frère. — C'est admirable. 11 nous montre chez lui des pastels; originaux ou copies de maîtres, tout est d'une vigueur extrême; il y a entre autres une jeune fille nue, couchée dans des herbes, devant laquelle nous restons en extase. De même pour ses bohémiens et pour le contrebandier ; je m'étonne devoir un pareil talent s'obstiner à rester en province ; mais il me dit qu'il ne peut souffrir Paris, qu'il se suffit à lui-même et qu'il se sent plus orig-inal loin du courant des banalités. Cette régénération de la peinture sur verre lui fera un grand nom dans l'histoire de l'art. A-t-il des concurrents? Mais lui seul peint religieux. Maréchal est peintre et musicien, il a des idées charmantes et un sentiment distingué. J'ai été bien heureux de rencontrer loin de Paris cette oasis artistique, musique et peinture, deux sœurs harmonieuses bien charitables.
Vendredi 13 Juin. — Nous entrons donc à Berlin un vendredi 13. Qu'est-ce que cela nous présage? Ma première visite a été pour Meyer-
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beer,PariserPlatz;ilétaitmalade,cequinenous a pas empêchés de causer longuement ; il aime à parler politique théâtrale, directeurs, artistes. Le soir, vu Faust, drame étrange, qui m'a fait un grand plaisir, parla hardiesse dejla conception et le bien rendu de l'exécution. On en a retranché tout ce qui est du domaine de la fantaisie pure, tel que le chien qui grossit dans un coin de la chambre de Faust, et qui donne passage à Méphistophélès. L'acteur qui remplissait ce rôle était vraiment prodigieux de diablerie hypocrite ; il a fait Satan boiteux, en souvenir de la catastrophe de l'ange déchu. Je penserai à ce Faust; peut-être serait-il possible d'en tirer un opéra pour Paris, en mettant de côté la partie purement philosophique, et en abordant de front le fantastique et les impossibilités plus ajjpareutes que réelles de mise en scène.
Samedi 14. — Nous sommes à l'hôtel Saint- Pétersbourg, sous les tilleuls. Un homme est venu me demander des billets 'pour le jour où ju débuterai. Après des ambages sans nombre,
UEixiÈMi; v<n"A(T!: i:x allkmagme, 1851. 209
il finit par me dire qu'à Berlin le public est très froid, et qu'il est important de l'enlever par quelques battements de mains bien sentis.
Allons donc, je de\ine! ce gentilhomme décoré, c'est le chef de la claque secrète.
Je l'ai poliment évincé, en lui faisant entendre que je ne connaissais rien de ces usages allemands.
Nous avons eu une grande émotion : Brididi était perdu, donc il était volé ; mais dumoment que nous avons menacé d'aller à la police et que nous avons promis une récompense, il a été retrouvé; c'est une convention, un petit profit entre les domestiques des hôtels voisins ei-dunôtre. Mais quand nous cherchions encore, ma femme de chambre, que nous avions fort grondée de sa négligence, parcourait tout l'hôtel comme une lionne qui a perdu ses petits ; dans un corridor, elle aperçoit un vieux voisin, bien tranquille dans sa chambre ; elle se précipite chez lui, all'olée de désespoir : « Notre chien. Monsieur! notre petit chien! l'avez-vous vu? » Le pauvre homme no comprenait pas le français; mais après avoir cherché ce que pou-
vait bien désirer une femme si pressée, si malheureuse, une lueur se fait dans son esprit; il indique qu'il a compris. Il ouvre le petit meuble discret qui est à la tète de son lit, vous comprenez! et il en retire... le locataire! qu'il lui présente en se retournant d'un air satisfait et pudibond.
Il croyait avoir sauvé une situation ; nous l'avons eu devant nous à table dhôte et nous avons bien mal dîné, car nous éclations de rire en le regardant à la dérobée. Et puis, quelle cuisine ! Du riz sucré au foie de veau ! du gibier aux 'groseilles à maquereau ! Ce qui est triste, c'est qu'on finit par s'y faire ; il est si facile de se dépraver le goût. Il en est en cuisine comme en philosophie , l'éclectisme tue la franchise du sentiment. Ayons un style, une école, mais pour Dieu! pas de confusion, pas de Babel! Or, nos assiettes sont de véritables Babel; c'est la confusion des langues ; langues de bœuf, de veau, de porc, langues salées, langues fumées, avec des compotes de fraises et de la moutarde.
Mercredi 18. — Le comte Redern est venu me voir. Il est intendant de la musique du roi, et, hiérarchiquement parlant, il est le supérieur de Meyerbeer.
J'ai fait la connaissance de lord Westmoreland, grand amateur et compositeur de musique. Tout ambassadeur qu'il soit, ses œuvres ne feront pas de révolution ; elles inspirent une douce paix, et ne nuiront à personne, pas même aux chanteurs qui les interpréteront, car elles ont un mérite : c'est d'être bien écrites pour la voix. Je me suis mis au piano et j'ai accompagné le noble compositeur^, qui chantait ses mélodies italiennes avec une petite voix toute vieillotte et cassée.
Mais il y a tant de bonté, tant d'amour de l'art chez cet aimable vieillard que toute idée de ridicule s'efface. Dieu veuille que je sois dans ma vieillesse aussi vert et amoureux du beau qu'il Test à son âge ! . . .
Samedi 21 . — Mauvaise journée! A 10 heures, répétition des Huguenots]] y ai été détestable. Pas de voix, par suite d'une indisposition de la
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veille, et Meyerbeer était là ! Il avait tenu à me présenter àl'orcliestre, qui m'a applaudi à mon entrée, mais pas à mes morceaux. Nous sortons de cette répétition, ma femme et moi, comme des damnés. Berlin me déplaisait déjà: il me semble maintenant qu'il est impossible d'y \ivre, que tout le monde dans la rue lit ma honte sur mon visage ; et Bâcher, l'ami qui m'a mis dans la tête de débuter en Allemagne, est arrivé de Vienne pour m'entendre ! Quel malheur de l'avoir fait assister à une pareille déconvenue ! Cela ne le déconcerte pas, il a confiance en moi. Nous passons la journée avec la mort dans l'âme. Pauvres artistes ! un revers nous abat plus que dix succès ne nous élèvent.
Dimanche 22 Juin. — C'est ce soir mon début. Pour chasser mes idées noires et calmer mes nerfs, j'ai été voir Kossac, journaliste du Kladderadatsch , le Charivari berlinois. Sa femme est fort belle, ils sont très sympathiques et me reçoivent à merveille. Dans un de ses derniers articles, il a voulu faire parler le
DOXIliME VOYAGE EN ALLEMAGNE, 1851, 213
prince Paskewitsch en français et lui a fait dire de nos invalides : « Ce sont de beaux gens, mais bien ^^eux ». Je ne sais si cela a quelque sel en allemand, mais j'ai eu un peu de peine à lui faire comprendre que le mot «gens» est un substantif jaloux qui ne souffre avant lui que des adjectifs du sexe féminin, tels que : «petites gens, bonnes gens, excellentes gens» ; quant aux adjectifs masculins, il les méprise, il les met toujours après lui.
Mais faisons trêve aux arguties grammaticales. Il s'agissait, ce soir, de frapper le grand coup; il l'est, et crânement. Les Huguenots! J'avais retrouvé ma solidité ; après la romance de la «blanche hermine», la glace était brisée ; le public, qu'on disait si froid d'ordinaire, applaudissait sans crainte d'être confondu avec les claqueurs. Le duo du second acte, le septuor, ont bien marché ; le quatrième acte a tout couronné ; nous avons été rappelés. Mlle Wagner et moi, trois fois après la chute du rideau (pour Berlin, c'est beaucoup) , et deux fois au cinquième acte. Véritable ovation.
Mlle Johanna Wagner est une mince et
214 CARNET d'uX TÉNOR.
longue personne, nièce du compositeur Wagner, sur qui TAUemag-ne commence à fixer les yeux. Sa grande taille paraîtrait peutêtre démesurée à Paris; mais, jointe à la plastique, elle se prête à de grands effets, Johanna a étudié avec Manuel Garcia, qui a cultivé chez elle une voix de poitrine remarquable, d'une puissance d'autant plus grande que la voix médiale et la voix de tête n'ont rien perdu de leur fraîcheur. Elle a du feu, de l'imagination; c'est une artiste! Elle abuse peut-être de ses
belles notes graves, qui me semblent un peu déplacées dans le rôle si chaste de Valentine. Quand j'étais à ses genoux, elle se penchait sur moi, et ses longues boucles, que l'on nomme, je crois, des anglaises, m'enveloppaient complètement ; je n'y voyais plus clair, je mo faisais l'effet d'un pauvre petit rossignol dans une cage de cheveux. Me voici donc enfin, après ce succès, remonté sur mon hippogriffe; je suis redevenu l'étoile parisienne digne de sa réputation. Ah! je me sens un rude poids de moins sur la poitrine : Brandus et Bâcher, qui ont eu confiance en moi, sont dans le ravisse-
DEUXIÈME VOYATtE EN ALLEMAGNE. ISol. 21")
ment; ce dernier est venu m'apporter sur la scène le bouquet de la mère de Meyerbeer !
Lundi 23. — Je me suis levé à six heures, j'ai mal dormi ; mon succès d'hier m'a tenu éveillé ; la joie, c'est comme le café. Je m'habille et je sors : j'avais besoin d'être un peu admiré ; il n'y avait r.Talheureusement, dans la rue, que des coch.-rs de fiacre ; n'importe, j'ai hâte de m^e montrer à eux ; il me semble qu'ils me reconnaissent ; quel pourboire je leur donnerais si je les pronais! Berlin, qui me semblait inhabitable, est une ville riante ; il n'y a pas jusqu'à ses ruisseaux, véritables égouts à ciel ouvert, bourbeux et punais, que je ne trouve très acceptables. Cène sont plus des ruisseaux, ce sont des vallées verdoyantes ; il me prend des envies de me coucher sur leur déclivité, et comme «TitjTc recubans» de m'y endormir au doux murmure de la fange.
Le maestro est venu me prendre pour me présenter à M. Spiker, propriétaire delà Spenerische Zeitung^ gazette qui tire à 12,000 — en Allemagne.
C'est un ami d'Auber et d'Adam ; il a beaucoup de tableaux français ; quand nous sommes entrés, il s'occupait de moi. Il avait sous les yeux, pour faire son article, ma biographie en anglais ; il aime la France , et me dit que la soirée d'hier va faire enrager les Gallophobes, les « Franzosenfresser», mangeurs de Français.
Mardi 24. — Répétition de la Dame blanche: J'ai, pour la première fois, dit le dialogue en allemand ; ça ne paraît nullement ridicule aux camarades. Avant dîner, visite à l'intendant, M. de Huelsen, qui a une femme charmante, l'air épanoui d'une rose qui parlerait français.
Vendredi 27 juin. — Soirée chez le baron Prokesch, ministre d'Autriche ; il y avait là lord Westmoreland (Angleterre), M. Lefèvre (France), Caradja, pour la Turquie; j'ai chanté le Printemps, Pf^Ç^ ■, Ecuijcr, Capitaine, de Membrée, accompagné par Kullak, et la romance : Soîis le Balcon, qui m'est dédiée par Meyerbeer, accompagné par lui. La baronne
DKUXl KM i: VOYAGE EN ALLEMAGNE, 1851, 217
Prokescli, est une jolie viennoise, fine musicienne, ayant au bout de ses doigts roses toute s les mélodies de Schubert.
Dimanche 29, — Dîné chez Mme Amalia Béer (c'est la mère des poètes); elle a quatre-vingtcinq ans. Aussi heureuse et jalouse des succès de son fils, le grand Giacomo, que s'il sortait du Conservatoire , on dirait qu'elle appréhende encore qu'il ne fasse pas son chemin. La maison est montée sur un pied royal; nous étions vingt-cinq à table, ma femme à la droite de Meyerbeer : il y avait là les neveux et nièces du maestro et toutes sortes d'illustrations, constellées d'ordres et de crachats. Devant le pavillon du jardin, dans lequel une partie du Prophète a été composée, j'ai été présenté au sculpteur Ranch, l'auteur du monument du grand Frédéric, au bout des Tilleuls. C'est un artiste magnifique; tout son extérieur, comme celui de Gœthe, indique la grandeur de la pensée. Quand on regarde cette belle tête blanche, cette stature imposante, on est saisi de respect et d'admiration ; il vous semble avoir devant
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VOUS un de ces sculpteurs grecs, qui voulaient des monts pour tailler des dieux.
J'espérais passer toute ma soirée avec ces grands esprits, mais, après le cigare et le café au jardin, vers sept heures, les domestiques sont venus nous prévenir que les voitures nous attendaient à la porte. Singulier usage qui fait ici terminer les dîners à l'heure oii chez nous ils ne commencent pas encore ! Mais Mme Béer, vu son âge, est tenue à des ménag-ements ; elle est fort aimée à Berlin ; on m'a raconté ce petit trait :
Pendant la g'uerre de 1812 et 1813, elle avait rendu de grands services en soignant les blessés et en fondant des institutions de secours. Le roi voulut récompenser son dévouement ainsi que celui de plusieurs autres dames, qui avaient, comme elle, fait preuve de patriotisme. Il institua un ordre à leur usage, dont le signe était une croix, lacroixde Louise, reine de Prusse, mais on réfléchit que M""" Béer, étant Israélite, ne pourrait porter la croix.
Le roi fit alors frapper une médaille rappelant, dans ses ornements et sa devise, ceux qui
DEUXIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, ISol . 210
étaient figurés sur la croix. M"* Béer put ainsi en orner son corsage ; on ne parlait jamais de sa croix, mais de sa médaille. Un jour, une de ses petites-filles vient se plaindre à elle, tout en pleurs.
— Eh, mon Dieu! Qu'as-tu donc, chère enfant?
Celle-ci hésitait et semblait chercher. (Il faut dire qu'en allemand le mot croix se dit kreuz, mais kreuz veut aussi dire « reins, croupion ».) L'enfant s'était laissé tomber dessus et n'osait pas se servir de « kreuz-croix; » elle prit un détour et dit :
— Je viens de tomber et je me suis fait bien mal... »
— Où?
— A ma médaille.
Mardi 1" Juillet. — Seconde du Prophète, moins bonne que la première; la chaleur était étouffante ; la voix s'est dégagée au troisième acte, et le reste a si bien marché que le prince de Prusse est venu me complimenter et m'apporter les félicitations du roi qui, dit-il, pleurait au quatrième acte.
220 CARNET d'un TÉNOR.
Jeudi 3 Juillet. — Nous allons à Potsdam, nous nous sommes bien dépêchés pour ne pas manquer le train, aussi nous l'avons manqué; heureusement qu'un train extra était commandé pour le roi. Il m'a aperçu et nous a fait monter dans un de ses wagons. Potsdam, belle verdure, fraîches fontaines, bassins de marbre, déshonorés par l'eau noire qui les arrose. Les eaux de ce pays sont terribles à voir : la Sprée, on dirait le Ténare. Cela me rendrait spleenitique si j'y restais longtemps. Moi qui adore la pèche, ne pouvoir jeter ma ligne que dans l'encre ! Où sont nos belles eaux de France, nos rivières limpides, auxquelles le ciel confie le secret de son azur et qui le gardent?
Presque toutes les statues, les meilleures, sont françaises, étant des deux frères Adam (de Nancy). Les maisons romaines et les bains de Charlottcnbourg, avec leurs pampres courants et leurs bancs de marbre, font un joli effet, surtout le Jardin des Roses, dont les églantiers sont énormes de hauteur et de grosseur. Vu le cabinet de Frédéric le Grand ; l'a-
meublement, les tentures, fort délabrés, sont du temps, ainsi que les parquets jaunes et noirs, et le salon de coquillages. Par parenthèse, je n'en suis pas fou, de ce salon; je n'aime pas le coquillage en architecture ; cela me fait penser à ces atroces boîtes, ces petites machinettes que l'on vend dans les ports de mer, vrai cadeau de fantassin à sa payse.
En revenant, nous avons aperçu le fameux Moulin de Sans-Souci, qui n'est pas un roquet de moulin , comme les vers d'Andrieux pourraient le faire croire ; c'est un immense moulin, fort comme une citadelle, et dont le propriétaire ne se promenait certainement pas en veste blanche sur un mauvais âne. Ça devait être quelque gros Darblay du temps, opérant la hausse et la baisse des grains, et très capable de se soucier fort peu des offres et des menaces du grand Frédéric ; ce qui diminue un peu pour moi la continence de l'un et la résistance de l'autre.
Vendredi 4. — C'est le tour de la Dame blanche, musique et dialogue en allemand; tout le
monde est émerveillé de ma prononciation ; ce qui me reste d'accent français est, dit-on, un charme de plus, tant on a d'indulgence et de bonnes dispositions pour moi. Le roi, le prince de Prusse , le roi de Wurtemberg, le duc de Hesse-Darmstadt descendent sur le théâtre pour me complimenter. Il y avait dans la salle la duchesse de Leuchtenberg-, et jusqu'à la reine de Prusse, dont on trouve la présence extraordinaire, car on la sait superstitieuse. Elle n'aimait pas, jusque-là, la Dame blanche, dont les apparitions font songer à la légende berlinoise de la Balayeuse. Cette balayeuse est un être fatal dont on entend grincer le balai terrible dans l'intérieur des murs du palais royal toutes les fois qu'un événement sinistre doit arriver aux descendants de Frédéric. On a entendu son balai avant la mort du feu roi ; on l'a entendu quelques jours avant la révolution do 1848, et tout cela sans musique; Coïcldicu manque à la chose pour la rendre supportable.
Mardi 8. — Concert chez le roi à Potsdam. Nous sommes partis avec M. et M""" Jules Béer
qui dînent aussi à Postdam, Jules Béer est un neveu du maestro; il est déjà musicien excellent, et il me semble que. comme compositeur, il chasse déjà de race. Arrivera-t-il à la haute réputation de son oncle, ou l'oncle mangerat-il le neveu? Je ne puis encore rien dire, mais, s'il reste en route, il n'y aura rien de sa faute. Le public a parfois de singuliers partis pris.
Le soir, concert au palais. Chanté la romance des Huguenots^ celle de la Favorite , avec Meyerbeer au piano, plus un solo dans la cantate de Dorn , excellent chef d'orchestre et compositeur. Au théâtre de Berlin , qui ouvre ses portes tous les soirs, l'emploi de chef d'orchestre est confié à deux célébrités, Dorn, pour le grand opéra, et Taubert pour les opéras de mezzo carattere et l'opéra-comique.
Nous avons, après le concert, soupe pêlemêle avec la famille royale, c'est-à-dire qu'il y avait une quinzaine de petites tables, dressées çà et là dans le salon. Le roi et le prince de Prusse, son frère, étaient d'une affabilité charmante. Le roi, qu'étonnait ma prononciation, voulait absolument que je fusse Allemand.
224 CARNET d'un TÉXOR.
— Yotre nom doit se prononcer Rogner!
me disait-il.
— Pardon, Sire, je m'appelle Roger et je suis un bon Français.
— D'Alsace, alors, des bords du Rhin?
— Non, Sire, des bords de la Seine. Si Votre Majesté y tient, je serai un Allemand de la Chapelle Saint-Denis; j'y suis né.
— La Chapelle Saint-Denis ! Ah ! je connais cela, nous y avons campé en 1814 ou 1815.
— Oui, Sire, et depuis ce temps-là la population a conservé certaines habitudes ; c'est au nord de Paris que l'on trouve la bonne choucroute et les meilleures saucisses. A ce point de vue, le pays est resté tout à fait allemand.
Nous étions à la fin du souper, sans cela !... On se mit à rire, ce que le roi ne déteste pas. Il se permet même quelquefois ce que nous appelons des gauloiseries.
On faisait un soir de la musique en petit comité. Une partie de chant indispensable àl'un des chanteurs était égarée. Chacun s'empressait à la chercher. Le roi, qui cherchait aussi, aperçoit un papier réglé qui dépassait le fau-
teuil sur lequel était plantureusement installée une dame d'honneur; il lui prend la main, la fait lever et lui montrant la musique :
— Pardon, comtesse, c'est une erreur de votre part : ceci n'est pas écrit pour les instruments à vent. (Das ist nicht fur Blasinstnimemt.)
Mercredi 9 Juillet. — Quitté Berlin oh. j'ai chanté en un mois dans huit représentations et trois concerts. Nous partons pour Francfort; à cinq heures, nous couchons à Erfurt.
Jeudi 10. — Levés à deux heures et demie du matin. En route pour Eisenach.Vu, au courant du train de vitesse, le château de Wartburg, dans lequel Luther fut enfermé pendant un an par l'électeur de Saxe, Frédéric; il y traduisit la Bible.
Nous voici donc de nouveau à Francfort, oii s'est effectué mon premier début. Ville charmante, entourée de boulevards embaumés, car les villas qui les bordent offrent, à leurs balcons, une ceinture de fleurs qu'envierait une exposition. Ce qui me plaît à Francfort, c'est qu'on peut à chaque instant le quitter et par
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conséquent y revenir. Les chemins de fer se tiennent les uns à côté des autres sur les boulevards et ont l'air de mendiants qui vous sollicitent. Maycnce , Darmstadt , Heidelberg- , Wiesbade et Hombourg sont à une ou deux heures de distance. Tous les deux jours, j'avais une représentation dans l'une ou l'autre de ces villes. A Wiesbade, après la Dame blanche, je me disposais à me déshabiller, lorsqu'on m'a annoncé deux grands personnages, qui désiraient faire ma connaissance; j'avais ôté ma botte droite, et, saisi de respect, je restais là comme une cigog-ne, planté sur la jambe g-auche et cherchant à dissimuler l'autre. Les compliments, c'est agréable, mais la position était ridicule, et le malheur voulait qu'un de ces messieurs eût des oreilles comme je n'en avais jamais vu, des oreilles énormes; la lueur du g-az, en les traversant, leur donnait une teinte rose, qui rappelait les pétales du g'éant des batailles. J'avais beau m'en vouloir, elles attiraient toute mon attention, et me faisaient faire, bien malgré moi, cette sotte réflexion : Que s'il qsL toujours bon, comme on
dit, d'avoir l'oreille des grands, il ne faut pas que ce soit à ce point-là.
A propos de la Dame blanche , il est un rôle qui, en France, passe inaperçu : il n'a que deux lignes : c'est celui d'un paysan écossais qui vient à deux reprises frapper sur l'épaule de Dickson et lui causer une peur affreuse. Dans ce pays, le comparse devient un artiste. Tantôt c'est un grand diable de garçon à l'air hébété et fatal, un géant idiot et sombre, tantôt c'est un Psylb, pâle et maigre, qui semble n'avoir pas un souffle dans la poitrine et qui, après avoir involontairement effrayé Dickson, a lui mêmegrand'peurderhabitmilitairede Georges Brown. A Francfort, c'est une affreuse tête de nain, bancal et tordu, comme il en passait dans les rêves de Burns et de Walter Scott. Ce n'est pas seulement pour le plaisir de faire une mauvaise charge, mais pour répondre à un besoin très répandu ici de fantastique et de surnaturel ; et puis c'est logique , il faut bien qu'il soit effroyable, puisqu'il fait peur.
Jeudi 7 Août. — Nous voici en route pour
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Hambourg, ville libre, sur l'Elbe. Notre nouveau domestique, François, est un Suisse qui parle allemand, fran(;ais, et qui a voyagé avec des Anglais. Celle poii/glottic va jusqu'à m'inspirer un certain respect à son égard ; ça me gênera sans doute, mais comme il appelle mon nécessaire une chatuUe, et un commissionnaire un faquin, de Titalien facchino. j'espère qu'il ne nuira pas, dans ce voyage, aux élans d'une douce gaîté.
Nous avons descendu le Rhin, et revu ces beaux sites : l'Assmanshaiiser, le Johannisberg. et puis le Pfalz , la Loreley, le Chat et la Souris, rOberland, le Stolzenfeld, le Rheinstein. jolis crus, qui sentent la pierre à fusil, probablement depuis qu'on s'est tant battu sur leur terroir. Sur le bateau, j'ai fait connaissance avec un courrier du cabinet anglais.! Wright, ancien lieutenant dans les Rifllers! (carabiniers). Son aïeul a été tué à Fontenoy, ' son grand-père à Waterloo ; et cependant pour la France, qui lui a enlevé deux générations, il est plein de sympathie et d'admiralion. Cela fait du bien!
Vendredi 8. — Hambourg-, hôtel de Russie avec une vue superbe sur les bassins de F Alster.
— Ah ! sapristi , vous voilà donc enfin ! me dit mon directeur, Maurice, un Français qui fait ici ses affaires. Comment? vous partez pour FAllemagne sans m'en prévenir ; je vais à Paris pour vous chercher et je ne vous y trouve pas ! Je suis furieux, je vais vous intenter un procès; j'ai fait un voyage inutile, les frais d'aller et de retour ; je n'ai rapporté de ce voyage, au lieu d'un ténor, qu'un chapeau que j'ai acheté chez Gibus.
— Un chapeau! lui dis-je. Eh bien, de quoi vous plaignez-vous? Vous avez eu des frais, c'est possible, mais aussi avec votre chapeau, vous étiez couvert.
Sur cette calembredaine, nous avons fait la paix; deux Français ne résistent guère à un mauvais calembour.
Je débuterai demain.
Nous avions hâte de voir la ville, non point celle qui a été rebâtie après Tincendie de 1842 et qui ressemble à toutes les villes modernes, majestueuses et ennuyeuses ; mais ce qui reste
du vieil Hambourg-, une Venise du Nord, une des quatre villes libres, qui, plus importantes au xni^ siècle, ont formé la ligue Hanséatique. Pour un Parisien, pour un artiste amoureux de peinture, c'est un étonncmcnt continuel, ce sont des surprises qui font naître le sourire ou l'admiration. Les rues, étroites et tortueuses, fourmillent de juifs sales et luisants de graisse; ils ont la saleté naturelle et naïve. La crasse, c'est leur peau, et si vous les reg'ardez un peu trop, ils s'étonnent de votre étonnemcnt; vous êtes propres, vous êtes dans votre tort, et vous leur faites l'effet d'ignorer le bonheur. Les maisons, en briques rousses, sont comme à claire-voie; presque pas d'intervalle entre les fenêtres, qui sont, toutes, ouvertes, et en dehors. Celles-ci même ne pouvant se rabattre de côté sur un mur qui n'existe pas, restent suspendues sur la rue, présentant une enfilade de petites vitres verdâtres.
Deux pots de lierre de chaque côté, quelques fuchsias au milieu, et subitement une belle tête de jeune fille juive apparaît dans les fleurs; vous voyez de grands yeux noirs, des
cheveux crêpelés qui frissonnent au vent, des lèvres épaisses, un regard et un sourire provoquants ; alors votre pouls, devenu nombreux, bat la Diane de l'amour, votre esprit s'emballe, vous filez dans le bleu, vous rêvez des combinaisons, vous êtes couronné de roses, et c'est ce moment-là que la rue choisit pour sentir mauvais avec sa plus grande énergie. Tous ces démons huileux, qui sortent des suifs, du cambouis, des poissons fumés ou pourris, déjection et infection vous entrent dans les narines, pénètrent dans votre cervelle, et y déracinent cet échafaudage de branches de jasmin dont vous bâtissiez votre romancero. Fuyons.
Nous voici sur le grand bassin de l'Alster ; c'est un enchantement. Nous prenons notre point de vue du large quai, bordé de maisons splendides mais bêtes, et qui se nomme le Jungfernstieg (je mets dix minutes à l'épeler ce nom, je ne suis pas encore assez germanisé pour le trouver coulant). Dans le fond, un moulin à vent, qui a les pieds dans l'eau et le casque pointu dans les nuages, fait tournoyer ■ -■'- 44
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avec furie ses bras gigantesques. Le beau lac étale sa grande plaque d'argent liquide, incessamment rayée par quelques centaines de cygnes qui se promènent là d'une façon plus orgueilleuse que partout ailleurs ; il y a de quoi; ils se rengorgent, ils se sentent bourgeois de Hambourg ; l'argent que leurs concitoyens ont dans leurs poches, ils l'ont sur leurs ailes, et puis ils savent qu'ils ont des rentes : une vieille dame, m'a-t-on dit, les a couchés sur son testament. Quelque descendante de Léda sans doute ! Le soir, été voir la danseuse viennoise.
Samedi 9 Août. — Répété la Dame blanche, et chanté le soir; nous sommes allés souper chez Wilkens. Ici on ne monte pas au restaurant, on y descend ; le débit de comestibles, sous le nom de Delicatessen^ a lieu dans la cave, o-u plutôt dans le sous-sol. Wilkens est un original : il n'a pas de carte, ni de prix; il vous taxe selon son bon plaisir ; si votre figure ou votre profession lui plaît, il vous traite bien et ne voub écorche pas ; mais si vous ne lui rcvc-
nez pas, il y a gros à parier que son dîner vous reviendra cher d'abord, et puis que vous n'y reviendrez pas.
Nous avons, quoiqu'en août, mangé des huîtres excellentes. Comment cela se fait-il? J'ai toujours cru que les mois privés d'R... étaient pour ces mollusques la saison des amours, ce qui les fait maigrir ; ici elles n'en sont que plus grasses, les sans-cœur? Elles n'aiment donc point? En tous cas, n'ayant point été dévastées par les passions, elles sont exquises ; on les ébarbe, en ne laissant que la noix grassouillette, que l'on vous sert sur la coquille plate, ce qui fait qu'il n'y a plus une goutte d'eau de mer. Erreur fatale !
Lundi 11 Août. — Fait visite au magasin d'antiquités de Van Herberghen. L'existence de cet homme est curieuse : c'est une espèce de GobsekàlaBalzac, encombrant son magasin de sales et fausses antiquités, qu'il finit par revendre aux étrangers de passage. Méfionsnous ! Quand il a de belles choses, il ne les garde pas longtemps, car il a de grandes rela-
SS-i CARNET d'un TÉNOR.
lions ; on dit même que c'est un espion russe, et il se donne comme correspondant de Vlndépe?idance belge. Il vil seul ; il a l'air d'un vieux casse-noisettes édenlé, et à dîner, son foulard à tabac étalé sur un genou lui lient lieu de serviette.
Samedi 16. — Chante Robert; le premier acte en allemand, et les derniers en français ; j'avais appris une mauvaise traduction et dans la crainte de me tromper, j'ai mieux aimé recourir à la langue originale. Personne ne m'en a su mauvais gré ; tous ceux qui fréquentent le théâtre comprennent ou parlent le français. Hambourg- a été, de 1806 à 1810, chef-lieu du département des Bouches-de-l'Elbe. On a gardé bon souvenir de Davoust, qui soutint un siège mémorable, pendant un an. Ici on ne mange pas de Français. Je pensais à ce qui arriverait à Paris, si un artiste étranger, de ceux mêmes que nous accueillons avec le plus de bienveillance, se permettait de faire une pareille salade de langues. Il est vrai que Paris, c'est comme autrefois Rome, la ville, Urbs, et qu'il
y a des choses qu'on ne vous permet qu'à la campagne.
Lundi 18. — Vu, au Stadt-Theater, la pièce de Tœpfer, l'Ordre du roi [der Kœnigs Befehl). C'est une espèce de scénario fait pour encadrer la figure et quelques traits de la vie de Frédéric le Grand. Le vieux comédien Marr le représente bien, il en a le visage et l'allure. Il y a dans l'ouvrage toute une scène dialoguée en français, mais quel français ! Voltaire, sous le nom du poète, présente au roi une 'supplique de protection en demandant pour son protégé quelque emplacement militaire. Le roi refuse.
— Vous êtes de Paris, dit-il à Voltaire, je vous chéris, vous, vos compatriotes, votre langue et votre conversation, mais pour le militaire, il faut vous avouer que je suis bien content de mes Allemands ; sur le champ de bataille littéraire, je vous reconnais vainqueur.
Voltaire. — Vis-à-vis de vous, sire, je ne suis jamais vainqueur, mais si j'avais vingt cœurs, vous les posséderiez tous.
Parbleu ! il faut avouer que M. Tœpfer,
236 CARNET d'un TÉXCR.
avait une singulière idée de notre Voltaire et de Frédéric, même en supposant que ces deuxlà s'amusassent à commettre ou à subir des calembours pareils. Ainsi, voilà la conversation qui [prélude à l'Encyclopédie, au dictionnaire philosophique, et à toutes les grandes questions religieuses et politiques qui s'agitaient entre ces deux esprits !
Le roi. — Que dites-vous de ma poésie ? C'est l'ouvrage de six jours.
Le poète. — L'auteur n'aurait pas dû reposer le septième.
Le roi. — Elle ne vaut rien ?
Le poète. — Personne n'osera le dire.
Le roi. — Dites, dites, je vous reconnais un des meilleurs auteurs.
Le jioète. — Pas des meilleurs, mais le mieux récompensé par votre amitié, sire.
Le roi. — Là ! là ! du sucre sur les pilules amères.
Le poète. — Je n'oserais pas de vous donner des pilules.
Le roi. — Pourquoi pas ? J'en accepte chaque
DEUXIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, <85i. 237
jour de mon médecin. Vous êtes mon médecin littéraire.
Le poète. — Tous n'avez pas besoin de médecin littéraire, sire, vos idées n'étant jamais malades, et vos vers non boiteux.
Peut-être ai-je tort ; peut-être la tradition a-t-elle conservé tant bien que mal quelquesuns de ces mots. Ils auraient beau être vrais, ils ne sont pas vraisemblables ; et, quant aux mots historiques, nous commençons terriblement à nous méfier de l'histoire.
Mardi 19 Août. — Hambourg a en ce moment une garnison autrichienne. Chaque matin, nous sommes réveillés par le pas lourdement cadencé des régiments qui arpentent la ville en tous sens ; ils ont l'air d'entrer et de sortir plusieurs fois de suite par la même rue comme cela se pratique dans les pièces militaires pour faire croire à un plus grand nombre, mais c'est une supposition qui ne soutient pas le raisonnement.
Je suis allé au champ de Mars, qu'on appelle ici le champ du Saint-Esprit, voir la parade,
238 CARNET d'un TÉNOR.
huit mille hommes. Les feux de bataillons manquaient d'ensemble, mais les hussards blancs à housses rouges faisaient un charmant effet.
Je ne peux pas m'habituer au maigre son de leurs tambours ; on croirait entendre frapper sur des assiettes cassées. C'est le résultat d'une réforme, dit-on, car on a adopté de petits tambours plats et légers, qui n'embarrassent pas la course et ne fatiguent pas leur homme. Je ne sais si on en arrivera là chez nous, mais je leur préférerai toujours nos gros tambours ronflants, qui résonnent rondement comme le rugissesement des lions et vous introduisent le roulement du tonnerre dans l'estomac.
A propos de tambours, je lis Henri Heine, le plus français des poètes allemands, et j'y ai rencontré une... fantaisie charmante; l'envie m'a pris de la traduire. La voici :
LE TAMBOlfR- MAJOR
Quoi ! C'est là lo tambour-major !
Pauvre vieux ! Du temps de l'Empire, C'était une fleur, un sourire !
Peut-on le reconnaître encor ?
DEUXIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, ISol . 23 G
Quand, balançant sa canne énorme, Il faisait, aux feux du soleil, Briller d'un éclat sans pareil L'argent de son grand uniforme, —
Lorsqu'au roulement des tambours Il entrait dans nos capitales, Le beau sexe, d'ardeurs fatales, A son aspect brûlait toujours !
De lui toutes étaient gourmandes, Il venait, voyait, triomphait !
Et sa moustache s'inondait De vos pleurs, ô mes allemandes !
Terrible temps où l'on voyait L'Empereur maître par ses armes !
Le tambour-major par ses charmes Était maître aussi ! Tout ployait !
Tous deux ont payé leurs forfaits!
Triste fin d'une grande histoire!
L'Empereur, après tant de gloire, Vint tomber aux mains des Anglais!
Ils ont sous le poids de leur haine Rivé le lion à l'Occident, Et du cancer l'horrible dent Parvint seul à ronger sa chaîne.
240 CARNET d'un TÉNOR,
Le bs-in f;unbour, penser cruel!
A vii pwiir 5.1 destinée, Hoinnic de peine, à la journée, Il travaille dans notre hôtel.
Il puise l'eau, porte la hotte Par les escaliers, bien des fois !
Il tousse, en nous montant du bois.
Et son vieux chef blanchi tremblotte.
Lorsque l'ami Fritz vient le voir, Il ne peut i.'cnipêcher de rire De ce long héros de l'Empire, Dont la rnine est burlesque à voir, —
Assez! fils de la Germanie !
Te sied-il bien d'être mauvais, Et d'accabler le vieux Français De ton implacable ironie !
Crois-moi, cher Fritz, sois moins cruel! Ce vieillard que l'on exaspère Peut-être bien est-il ton père Du côté maternel!!!
]\Tf.rc.redi 13 Septembre, — Dîné avec ^Marr et Cornet à l'hùtel Saint-Pétersbourg-; — ce dernier, ancien ténor allemand, est un homme de mérite, qui avait compris de bonne heure la nécessité d'aller à Paris étudier l'école fran-
çaise au point de vue du drame et de la comédie lyrique. Il a, comme directeur et artiste, à Vienne, à Hambourg, etc., exécuté avec succès nosopéras-comiquesdubon temps de Boïeldieu, d'Hérold et d'Auber, mais il n'a pas eu d'imitateurs. Quoique doué d'une voix qui lui permettait d'aborder le grand genre, il savait que l'art lyrique ne consiste pas à donner avec plus ou moins de bonheur tel ou tel son, mais que la sonorité doit toujours être l'humble servante de l'idée.
Les chanteurs allemands, plus encore que les nôtres, depuis Duprez, ont tout subordonné à la voix, non dans la variété intelligente de ses timbres, mais dans la puissance uniforme de son émission. Dans ce pays où la philosophie a si souvent quitté la terre pour se perdre dans les nuages, l'art du chant est resté attaché à la matière. Les Allemands ont, dit-on, le culte de l'art, c'est possible, mais ils me font l'effet de délaisser le dieu pour adorer le temple, et c'est encore plus la faute des artistes que celle du public.
Certes, celui-ci applaudit chaudement au cri
242 CARNirr dln ténor.
poussé à la fin d'un morceau dont le milieu aura peut-être été médiocrement exécuté ; mais si j'en juge par le succès qui me récompense quelquefois, lorsqu'au lieu d'un cri je donne une idée, non par impuissance, mais par conviction, je dois croire qu'il y a dans le public allemand le terrain propre à recevoir le bon grain.
Il faut donc forcer les artistes à chanter comme peignent les Hollandais et les Flamands. Je leur dis toujours : Voyez nos grands peintres ! Est-ce que, pour plaire et frapper, ils n'emploient que des tons criards? Tout n'est-il pas fondu avec une admirable entente des demiteintes, et, lorsqu'une lumière vient à se détacher, ne sort-elle pas cent fois plus vive et plus chaude des tons bistrés qui l'entourent ?
Nous sommes tombés d'accord avec Cornet sur ce point qu'il est plus facile de crier fort que de penser juste. Cette fois-ci, contre mes habitudes, je me suis laissé emporter au courant de la conversation et j'y ai pris part, moi qui n'y brille guère ; je sais que je ne suis pas de ces hardis parleurs qui marchent sans bron-
DrrxiÈM!^ voYAGi: KN alli::.ia(;m:, IS'JI. 213
cher sur la corde raidc du raisonnement, et exécutent les sauts périlleux du paradoxe ; seulement je sais écouter et je fournis le tremplin; avec moi, sur un mot, un homme d'esprit trouvera toujours à rebondir. C'est ma seule ambition.
Jeudi 1 1 . — A mon départ de Hambourg, les artistes du théâtre, M. et M"" Marlow et leur amour d'enfant, les frères Maurice, le pianiste Elliott et mon cher Marr, le grand comédien, m'ont accompagné à la gare. Cette troupe lyrique de Hambourg que je quitte ne me laisse que de bons souvenirs. Elle possède le plus beau trio d'anabaptistes que j'aie entendu, Kaps, Lindemann et Schiitky. Quelle voix et quelle sûreté.
Le sifflet de vapeur a donné le signal. Nous roulons... Je pense encore à ces braves artistes qui m'ont secondé, à M""* de La Grange que j'ai eu la bonne fortune d'avoir ici pour Fidès. Elle est de la race des grandes chanteuses, elle a le style et la voix, le travail et l'inspiration ; il est malheureux que Paris ne l'ait pas gardée
244 cARNin' d'ln ténor.
plus longtemps. Elle a débuté à lOpéra, il y a trois ans, mais la taille alourdie par des espérances qui pouvaient faire prévoir qu'elle serait dans peu une excellente mère, comme elle l'a prouvé depuis dans le Prophète.
Pendant une dizaine de lieues, la route est jolie, le paysage ombreux et accidenté, mais on n'est pas plus tôt en Prusse qu'on ne voit plus que de rares bouquets de sapins, et puis du sable et toujours du sable! Un maigre seigle fait ce qu'il peut pour promettre une récolte, mais il est si espacé que, bien sûr, jamais un couple d'amoureux n'y viendra chercher le mystère et le silence. La tâche de gardechampètre y serait trop facile.
Que faire eu son wagon à moins que l'on ne songe !
Et j'ai songé. Les souvenirs d'enfance me ;;ont revenus en foule. Me voici arrivé à une époque heureuse de ma vie, puisque je suis aujourd'hui ce que j'ai voulu être. — Petit-fils, par ma mère, de Corsse, l'ancien artiste et directeur de l'Ambigu, qui avait fait une for-
DEUXIÈMli VOYAGE EN ALLEMAGNE, I85I, 2(5
tune considérable avec une pièce restée célèbre, Madame Angot au Sérail, je venais de naître au moment où il s'éteignit. J'avais huit jours lorsque je lui fus apporté à son lit de mort. Il m'embrassa et il mourut. J'ai toujours pensé qu'en recevant son dernier soupir, j'avais recueilli une partie de son âme et que je lui devais ma vocation.
Je devrais dire une de mes vocations, car j'en ai compté jusqu'à trois. D'abord j'avais appris à lire dans Robinson Criisoé, et je le dévorais, ce livre, qui m'a donné le goût des voyages, de la chasse et des aventures. Robinson est un livre dangereux. Je me suis cru longtemps destiné à découvrir un autre Nouveau-Monde : la Terre me devait une Amérique, je ne rêvais que nègres, que cannibales écrasés par mes carabines. Etre habillé de peau de chèvre, un perroquet sur le doigt, un parasol sur le dos, quelle vie ! mon Dieu ! quel idéal !
Ma sec^de vocation était d'être artificier ; celle-ci comme la première sentait encore la poudre ; presque tous les enfants ont fait ce
CAUNi:!" Il LN TKNOH.
rêve ; on commence par se figurer que le seul bonheur dans la vie consiste à tirer des pétards, et l'avenir bien souvent ne vous permet d'allumer que des fusées... qui ratent.
Cette vocation a peu duré.
Quant à celle du théâtre, elle a été tenace ! Orphelin à dix ans, j'étais destiné au notariat par mon tuteur qui était aussi mon oncle. Ah ! le digne, l'excellent homme ! comme il m'aimait, et, quoique j'en eusse une peur affreuse, comme je me le rappelle avec attendrissement! Sitôt que je fus sorti de Louis-le-Grand, avec le grade de bachelier es lettres, il me confia, en qualité de quatrième clerc, à maître Poussier, avoué, rue de Cléry. Son fils, Edouard Poussier, est devenu poète ; comme moi, il a suivi sa vocation, mais la mienne, comment la faire connaître à mon tuteur?...
Agréé au tribunal de commerce, il n'aimait pas le théâtre. Il ne faisait d'exception que pour les Italiens , où il allait une fois par semaine. Ah ! les pauvres comédiens n'avaient pas beau jeu avec lui ! Sa verve caustique leur était impitoyable. Mais il fallait bien arriver à
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lui avouer mon fatal secret ; j'étais fatigué et honteux de rester de 9 heures à 5 heures à copier des rôles, qui n'étaient pas précisément ceux que j'ambitionnais. Un beau jour, je pris mon courage à deux mains ; je me décidai ù faire des aveux.
— Ah ! tu veux être au théâtre? me dit-il.
Il me mena silencieusement devant une grande glace.
— Mais regarde-toi donc ! tu n'as rien de ce qu'il faut pour cela, tu es petit, tu es maigre...
— Mais mon oncle, je grandirai ; je t'assure que j'engraisserai ; je te le promets.
Je n'ai que trop tenu parole.
— Ah çà, insensé, comment veux-tu remplacer Rubini? Tu n'as pas de voix.
— Rubini? mais je n'ai pas le moins du monde l'intention de le remplacer, moi, je n'y ai jamais songé.
— Eh ! que veux-tu donc faire, alors?
— Jouer les Achard ou les Frederick Lemaître.
J'avais dix-huit ans !
Il y eut un moment de silence terrible !
— Ah ! tu veux être comédien ! Tu crois sans Joute que c'est un état de paresseux et tu veux le prendre. Mais c'est le pire de tous, mon cher, quand on n'est pas au premier rang. Pour y arriver, il faut un travail incessant, et il faut encore la chance, qui a souvent plus d'influence sur l'avenir -que le talent... Puis, quand vous êtes devenu célèbre, vous vous croyez à l'abri des vexations, du ridicule même. — Sais-tu ce qui est arrivé à Gontier, le fameux Gontier, qui faisait la fortune du Gymnase ?
— ÎXon,
— Un beau jour, il lui prit envie d'abandonner le théâtre qui avait f;dt sa gloire et de s'engager sur une des scènes du boulevard du Temple oii il trouvait de meilleurs appointements. Son engagement, mal fait et tout à l'avantage du directeur, comme cela arrive toujours, et comme cela t' arrivera, ne portait pas qu'il serait libre de refuser les rôles qui ne conviendraient pas à son talent.
Le premier qu'on lui olîrit fut celui de Jona^ avalé par la baleine.
Gontier, furieux, voulut faire un procès ;
DEUXIÈME VOYAGE EX ALLEMAGNE, I8")l. 219
il vint me trouver et me prit pour son agréé. J'ai dépensé des trésors d'éloquence pour prouver au tribunal que l'intérieur d'une baleine n'était pas la place d'un premier rôle, qu'il y avait danger pour lui d'être avalé par un gosier que l'on sait être étroit, et peu d'honneur à en sortir par où tu devines.
Rien n'y fit. Il perdit son procès et pendant un nombre considérable de représentations , Paris put voir son idole, le beau Gontier, violemment englouti dans le ventre d'un cétacé, machiné en travers du théâtre , mammifère transparent pour laisser voir Jonas guetter, au passage, des harengs de carton qu'il faisait frire dans une poêle. Tu trouves que c'est absurde, hein? Comment expliquer la présence d'une poêle en ces lieux? Une digestion arrêtée, sans doute ; eh bien, absurdité, ridicule, harengs et couleu\Tes , le grand artiste a été obligé de tout avaler. Et ce n'est qu'un exemple entre mille.
Maintenant, si tu persévères dans ton idée, si tu as du goût pour les harengs de carton, va, mon garçon, je ne te retiens plus, fais ce
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que tu voudras ; mais comme je ne veux pas encourager ta folie, tu ne recevras plus de moi que soixante-quinze francs par mois jusqu'à ta majorité ; avec cela tu pourvoiras à ton logement, à ta nourriture, tu auras des chapeaux de Bandoni, des bottes de Sakoski, et, si tu as un peu d'ordre et d'économie, tu pourras entretenir des actrices.
J'étais atterré.
Huit jours après, je répétais la Demoiselle à marier au théâtre de la rue Chantereine.
10 Septembre 1851. — Retour à Berlin, et le lendemain la Dame blanche.
Dimanche 1 4 . — J'ai entendu ce matin un petit Russe de douze ans qui, sans avoir jamais pris de leçons, joue du violon avec une facilité merveilleuse . Il chante aussi des airs de son pays .Ses gammes sont liées, ses trilles bien battus à la note supérieure, jamais en dessous ; c'est chez lui par instinct ; il nous causait une singulière impression avec sa figure paie, ses grands yeux doux et clairs et sa petite redingote de
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velours noir. Il y a là certainement le germe d'une organisation puissante ; en voyant cet enfant, on se prend à rêver pour \m une de ces destinées romanesques dont s'inspire l'imagination de George Sand ; il a l'air d'un petit sauvage. J'ai envie de l'emmener à Paris, je le ferai entrer au Conservatoire.
Ma femme l'a conduit à l'Opéra. Je jouais le Prophète ; la salle était étincelante de diamants et de lumières ; il était tout ébahi ; au 4^ acte, j'ai été pris d'une hallucination singulière ; je subissais un des vertiges fantastiques d'Hoffmann.
La couronne en tête, le manteau impérial sur les épaules, je me suis cru, pendant un instant, véritablement prophète et roi. Oh ! le bel art ! et que je l'aime, ce théâtre, qui de nos royautés factices parvient à nous en faire une réelle !
Mardi 16 Septembre. — L'homme qui m'avait amené le petit Russe est venu me dire que le père consentira à le laisser partir pour Paris avec moi, mais qu'il désire l'accompagner, que
je me chargerai de lui et de sa famille ! Il a huit enfants ! Alors il faut que j'y renonce, je ne peux raisonnablement pas rentrer à Paris avec huit petits Russes derrière moi ; je me ferais remarquer ; j'aurais l'air du père Gigogne 1 — Et puis enfin, je ne suis pas logé pour ça.
La représentation de ce soir (les Huguenots) a eu bien de la peine à marcher. La Tucrek (Marguerite) se prétendait indisposée, mais elle ne l'était que contre M"'" Koester (Valentine) dont la position l'olTusque. J'ai enfin chanti' Raoul avec cette fameuse Koester dont on fait ici le plus grand cas.
Elle a de véritables qualités, elle est toujours en scène ; elle a une physionomie et des gestes expressifs, mais son talent présente une singulière anomalie ; tandis que son jeu est juste, son sentiment musical est faux, non comme intonation, mais comme style et conduite de la phrase.
Là où l'action exige un mouvement vif et fort, elle en met un lent et doux. Elle semble se plaire à déranger toutes les traditions. L'oreille déroutée et l'intelligence contrariée
font que l'on se demande, pour accepter la haute réputation de l'artiste, si de tels écarts ne sont pas le résultat de combinaisons savantes que l'on n'a pas comprises du premier coup ; mais comme ce qui est vrai doit être facilement compris par tout le monde, on finit par se convaincre que ce n'est qu'un artifice. Elle a de la chaleur, de l'aplomb; elle se possède ; il ne lui manque qu'une chose, la vérité.
J'ai du reste souvent remarqué qu'au théâtre, ridée la meilleure, timidement rendue, passe pour une maladresse. Un effet faux, hardiment présenté, a bien des chances pour plaire, mais il faut tâcher de ne pas manger de ce pain-là, Monsieur G. Roger !
Jeudi 18 Septembre. — Dresde. Nous prenons à 1 0 heures un Équipage pour visiter la ville. — Pardon de ce mot, j'ai l'air de vouloir faire de la poussière, mais ici les voitures publiques, les fiacres, se nomment équipages. Il est vrai qu'ils sont pleins de majesté, remarquablement larges et doux dans leurs ressorts et dans leurs prix : dix sous à peine la course ;
254 CARNET d'iN Ti'.NOn.
enfin tout à fait dignes d'une capitale. On n'en peut pas dire autant partout.
L'aspect général de Dresde est plus gai que celui de Berlin. Les rues, sans être trop étroites, ont des sinuosités et de vieilles maisons qui rompent la monotonie qu'offrent nos villes modernes, si uniformément tirées au cordeau. — Nous sommes logés sur le vieux marché et nous avons été frappés de sa ressemblance avec nos marchés parisiens. — Les paysannes sont mises comme nos dames de la Halle, mais je suis sûr qu'elles n'en ont pas le bec affilé et les ripostes hardies.
Les passants ont un air parisien qui nous donne de la gaîté ; à chaque coin, des marchands de curiosités, d'antiquités, et un musée ! Je vais avoir du bon temps.
A la répétition, j'ai été présenté à mes nouveaux camarades, M. et M"^ Krebs, entre autres. Je les ai connus à Hambourg, il y a deux ans. Le mari est un célèbre directeur d'orchestre. Quant à la femme, elle chante, enchante et enfante.
DErXTÈ.AIE VOYAGE EN ALLEMAGNE, |f?ol. 255
On me présente aussi à M"' Lagrua , née d'un père sicilien et d'une mère française , belle brune aux yeux italiens, à l'air à la fois libre et distingué ; elle est engagée à Paris pour la saison prochaine. Je l'aurai pour Yalentine.
DIMA^XHE 21 Septembre. — Hier le Prophète. A mon réveil, j'ai été agréablement surpris par l'envoi d'un bouquet de roses avec une lettre, contenant des vers à ma louange. Ils m'ont paru jolis, ces vers, et je sais bien pourquoi. C'est une rude bouffissure d'amourpropre que de les traduire. — Mais bah ! on n'est pas ténor pour rien.
21 Septembre.
« Le 21 septembre est le premier jour de l'automne, saison qui voit moui'ir les roses. »
L'Eté vient de s'enfuir avec sa chaude haleine. Pauvres fleurs, nous voulions refermer notre sein Pour rêver au printemps, aux amours qu'il ramène, Quand un chant dans les airs a retenti soudain !
Est-ce le rossignol dont nous pleurions l'absence ? Dîmes-nous. C'estbien lui, son chant rempli d'amour ! Le printemps nous revient! Et de nos cœurs s'élance Notre plus doux parfum pour fêter son retour.
256 CARNET d'un TÉNOR.
Mais non ! ce n'était pas le chantre du mystère. Le bois était muet à ce réveil des tleurs. Ami ! c'était ta voix qui, fécondant la terre. Nous rendait à la fois l'encens et les couleurs !
Reçois donc nos parfums, qu'Automne nous enlève. Roses, qu'un jour encore elle a fait refleurir, Nous venons sur ta lèvre, où naquit notre rêve, Une dernière fois, pour t'entendre... et mourir.
Ah ! ça fait du bien ! il y avait longtemps que je n'avais pincé ma guitare. Il y a peutêtre là quelques rimes qui ne sont pas très riches, mais en voyage... il faut savoir borner
ses dépenses.
1" Octobre. — Visite au Musée; j'en suis sorti écrasé d'admiration. Pour avoir trop voulu voir, je ne sais plus ce que j'ai vu. — Je suis pourtant resté en extase devant la Madeleine du Corrège , la belle pécheresse aux seins blancs, à peine contenus par la draperie bleue qui les presse ; ce n'est pas une peinture religieuse, il s'en faut, et j'ai du longtemps mortifier mon esprit devant l'admirable, mais froide vierge d'Holbein pour pouvoir oublier
cette forme angélique, mollement imprimée sur sa couche de gazon, et d'où semble rayonner une atmosphère embrasée qui dore toute la toile.
J'ai vu des Metzu, des Mieris, des Gérard Dow, toute la bande brillante et creuse des pignocheurs. Je n'ai fait que passer, et ne m'en souviens plus. C'est que , tout en admirant l'habileté des procédés, mon cœur ni mon esprit ne sont ni émus ni intéressés ; j'aime la peinture, je ne suis pas peintre. Jaime les belles armes, les beaux velours bien rendus, les beaux chaudrons, etc.. Je préfère une idée.
Aussi quand j'arrive devant la vierge de Raphaël, celle qu'on appelle la Madone de Sixte, tout en moi est satisfait. Elle vous arrête, cette grande femme au regard bon et fier, si bon, parce que c'est celui de la Mère, si fier à cause de l'Enfant qui a l'air de trôner sur les bras qui le portent. Quant aux yeux de Jésus, rien n'en peut rendre la merveilleuse expression. Sans cesser d'être ceux d'un enfant, ils sont surtout les veux du maître du monde. —
258 CARNET d'un TÉNOR.
Ils vont droit dans les profondeurs de l'infini, qui alors s'y reflète. Ce sont deux temples ouverts, que ces yeux! Il n'y a pas à dire, un Dieu est là !
Une pareille œuvre confine à tout. Histoire et Religion, Philosophie, Révélations et Mystères. Elle agite des questions, touche à tous les problèmes.
Lundi 22 Septembre. — J'ai chanté avec infiniment de peine, par suite du maudit rhume que j'ai gagné en arrivant ici. Je n'ai jamais eu moins de voix; cependant l'irritation a passé vite, grâce à l'aconit et au phosphore homéopathique. C'est une mauvaise soirée, mais le public est bon ; il me juge plus sur les intentions que sur l'effet, et il fait à Georges Brown une ovation.
Emile Devrient, le tragédien célèbre, m'a apporté dans la journée un album ; c'est une maladie qui sévit sur la nation allemande que cette manie de l'album; tout le monde en a un ou plusieurs ; j'ai vu des bottiers m'apporterleur facture avec leur album, en me priant d'y ins-
DT:rxif::ME voyagi-: en Allemagne, \S'6\. 2 fi 9
crire mon nom^ un bon souvenir, ou même une poésie. — Que diable mettre sur l'album d'un bottier? — Louer sa marchandise?
Le cuir en est parfait ! La semelle, la tige, L'empeigne, le talon ! C'est un rêve, un prodige !
Vous croyez peut-être que vous pourrez faire diminuer la facture ? Pas du tout.
Toujours est-il que j'ai trouvé sur l'album de Devrient, ce senton en trois phrases :
Tout lasse !
Tout casse !
Tout passe !
Et j'ai mis au-dessous :
Tout lasse ? Oh ! non, Monsieur, si votre cœur l'ignore, Pour l'Art et pour le Bien, rien ne doit nous glacer. Rachel et Devrient, vous que le monde adore, Irait-on vous revoir et vous entendre encore, Si tout devait lasser ?
Tout casse ? Il est trop vrai ! Je le dis avec peine, C'est un cruel dicton qu'on ne peut effacer. Et notre République, et les biens qu'elle amène. Et ma voix de ténor avec ma porcelaine, Tout doit un jour casser !
260 CARNET d'un TÉNOR.
Tout passe, dilcs-vous ? Ah! que Dieu vous cntendi' ! A prix d'or, avec soin, je voudrais entasser Vos émaux de Meissen, votre Sèvi'e allemande, Au nez de la douane, et sans payer d'amende, Si tout pouvait passer !
Mais pourquoi cette abondance de poésie. L'Elbe est-il l'Hippocrène ? Cela va finir, j'espère ! Je ne suis pas de force à écrire un voyage dans le genre de celui de Chapelle et Bachaumont.
— C'est une bêtise que de faire des vers, me disait un jour Théophile Gautier, mais c'est si amusant !
1" Octobre 1851. — Partis pour Pilnitz, où est située la propriété du baron de Liittichow, intendant du théâtre de Dresde. On passe l'Elbe sur un pont volant. — Le jardin est admirablement situé, adossé àla côte toute boisée de sapins d'un aspect sauvage ; on a pour bornes à l'horizon les montagnes de la Suisse saxonne. — Le devant de la maison est égayé par une tonnelle italienne garnie de vigne vierge. — L'automne a déposé sur ses feuilles
DEUXIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, iS'JI. 2C1
une admirable teinte rose qui dans quelques jours passera au rouge vif. M. de Liittichow m'en a promis des boutures.
L'intérieur de la maison ne répond pas à la fortune du propriétaire, cela se rencontre souvent en Allemagne. Est-ce simplicité patriarcale, est-ce manque de goût? Je ne résous pas. On entre dans un grand salon sans tentures, les murs sont recouverts d'un recrépissage violet tendre et couronnés au plafond par quelques acanthes ou grecques ennuyeusement roses...
Ce désert n'est habité que par deux fauteuils, six chaises, véritables vieilles filles quimontrent leur petites jambes à un grand sécotde canapé pendant que, sur le chambranle de la porte, s'allonge une terrible chose, un boa constrictor ! c'est le cordon de sonnette. Quel cordon ! un vrai serpent de perles, de franges et de cristal ! Pourquoi tant de luxe dans le signe du commandement lorsque chez nous la sonnette se dissimule ? Il y a là un des traits qui distinguent les deux nations.
Un grand poêle de faïence, montant presque
262 CARNET d'un TÉNOR.
jusqu'au plafond se dresse devant vous dans un angle avec un faux air de cénotaphe éploré. L'on a envie de s'agenouiller, et l'on cherche malgré soi le « Ci-gît » ouïe « Hicjacet » d'usage. Ajoutez à cela que l'on brûle assez généralement une résine dont la fumée, à l'odeur d'encens, se combine avec le dessin ogival des stores d'un bleu séraphique et engage peu à peu l'esprit sur la route de la théologie, station qui n'est pas sur la carte du Tendre. A l'idée d'habiter ces lieux, il me semble que mes cheveux s'allongent en se rangeant derrière mes oreilles et qu'il me pousse sur le nez... des lunettes de professeur allemand.
Décidément il faudra que je retourne bientôt en Franco.
MERCREDI 5 Novembre ISîil. — Je rentre à l'Opéra dans la Reine de Chypre. Je jouerai dimanche Robert. Nous allons répéter les Huguenots^ la Favorite, le Prophète, YEnfant prodigue, Gtiillaume Tell. Trop de travail pour penser à mon carnet...
31 Mai 1852. — Nous partons demain une troisième fois pour rAllemagne. Kriiger, le pianiste, nous accompagne. C'est lui qui a été l'intermédiaire de M. le baron de Gall dans l'affaire de mon engagement.
Vendredi 4Juin 1852. — Nous sommes depuis hier à Stutlgard. L'aspect de la ville est patriarcal ; c'est bien une bonne ville allemande, comme on s'en fait idée d'après lIolTmann, Kotzebiie, etc. Tranquille, propre. Du lierre aux fenêtres, des soldats qui ont l'air de faire l'exercice, des professeurs crasseux qui se promènent dans les jardins de Sa Majesté, des pigeons dans les |rues, comme à Senlis. On voudrait y passer toute la vie avec Gretchen, Nanon y mourrait au bout de huit jours. Se peut-il qu'avec l'apparence d'une si grande honnêteté, cette ville renferme des voleurs?
TROISIÈME VOYAGE EX ALLEMAGNE, 18o2. 265
C'est ce qu'on assure à Fanny : elle le croit et ne dort plus. Nous avons avant-hier traversé un bout de la Forêt-Noire. Je crois que l'ombre de Schinderhannes lui sera apparue ; les portes ne ferment pas à son gré, elle craint pour son linge , les clefs font de mauvaises plaisanteries dans les trous des serrures : tantôt une seule clef ouvre tous les tiroirs, tantôt un tiroir résiste à toutes les clefs qu'on lui présente, ce n'est pas naturel.
Le soir, les Huguenots. Magnifique succès, Voix riche et facile. Rappelé après chaque acte, et deux fois après le quatrième. Le prince royal et sa femme, la belle princesse Olga, ont retardé leur voyage à Schlangenbad pour m'entendre ; ils assistent à la représentation. Soupe avec Kucken et les frères Krupper.
Dimanche 6. — Après la répétition du Prophète avec l'orchestre, les dames Dreyfus viennent nous chercher en voiture etnous conduisent à Cannstatt, jolie petite ville où l'on prend les eaux minérales. Avant d'y arriver, on traverse le parc royal. Nous sommes bien heureux de
2G6 CARNKT bLX TÉNOR.
tant de verdure. Les jardins allemands sont de vrais jardins; il y a de l'imprévu, du mal peigné, de la solitude, de grandes ombres et surtout des prairies, de Teau, des cygnes. On y voit deux beaux groupes d'hommes et de chevaux qui ont un peu le mouvement de ceux des Champs-Elysées ; ils ont été faits surnature vivante ; les modèles des chevaux ont été pris dans les étalons arabes du roi qui est très soigneux de ses haras.
Nous sommes donc arrivés à Cannstatt avec deux voitures. M"" Roger, Dreyfus, Émihe et moi dans la première; Kriiger, Kûchen, le maître de chapelle, le jeune Dreyfus, et une de ses sœurs dans la seconde. Nous descendons au milieu d'une place d'arbres sous lesquels boit et fume une société aussi nombreuse que mêlée. Ah ! ils ont, dans ce doux pays d'Allemagne, des plaisirs bien innocents. Ils ne demandent pas autre chose à la nature que ce qu'elle peut leur donner d'ombre, de ruisseaux, de points de vue. La musique de cuivre joue dans un bosquet, les arbres cachent les musiciens, attentiou délicate pour leur toilette, car
TROISIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, \8o%. 267
ce sont des militaires en bourgeois allemands. En général, la toilette ici est peu soignée. Fanny passe pour une princesse inconnue, avec son cachemire ponceau brodé. Nous gagnons une hauteur, je donne le bras à Emilie, jolie blonde mutine que M, Segalas a surnommée le Bouton de Rose.
La vue est superbe. Rencontré là-haut le frère du prince de Uohenlohe. Rentré vers dix heures.
Lundi 7. — Raccord à 1 1 heures pour tous les accessoires. Nous dînons à midi, puis nous partons pour la Wilhelma, bains mauresques bâtis dernièrement par le roi qui y a consacré trois millions, ce qui a un peu fait crier le populaire ; mais au moins le roi a créé là un petit bijou d'habitation comme voudraient en posséder de plus grands princes. L'entrée en est fort difficilement permise , mais j'ai eu une carte par les soios de M. de Gall ; il a eu la bonté de la demander pour moi au roi qui Ta fait envoyer de Baden , où il réside actuellement.
2GS . caunki' d'un téxob.
Ce petit bijou est un pavillon contenant : vestibule, chambre à coucher, salon de peinture, salle de bains, grand salon, et boudoir ; le tout peint et décoré dans le style de l'x^lhambra. De chaque côté du salon principal s'étendent deux galeries vitrées, charmants jardins d'hiver et serres chaudes au bout. Le salon de peinture a deux jolis tableaux d'Horace Vernet : l'Arabe en jwière à Vomhve de son chatnettu et le Messager dans le désert; il a aussi deux beaux effets de simoun de Frey, de Munich. La devise royale est inscrite en arabe sur les murs.
La salle de bal est séparée du principal corps par un jardin et un bassin d'eau jaillissante. La gerbe du jet d'eau donne de l'eau naturelle et un champignon au-dessous verse de l'eau minérale.
Chanté le Prophète. Bonne voix, surtout à la fm, car la chaleur m'a un peu incommodé au deuxième acte.
Mardi 8 Juin. — Retourné au Krugcr pour voir les serres de Wilhclma, et passé la soirée
TROISIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, ISiS, 269
chez les Dreyfus. Toute la famille est musicienne : le père compose et joue du piano, la mère chante ; les deux filles chantent et composent; le petit dernier joue du violon.
Sontheim, le ténor du théâtre, a chanté d'une voix magnifique un air de Martha et une mélodie composée par une des filles de la maison. Moi, je chante la romance de la Favorite et le Lac. On m'a présenté M. Charles de Miller, vieil allemand qui a vécu trente ans en France.
Vendredi 11. — On m'envoie dire que, M"* Owitz Steman étant malade, l'on ne peut donner la Dame blanche. J'en suis ravi.
Nous profitons de notre journée pour aller avec les dames Dreyfus voir la villa du Prince héréditaire. Ici ce n'est point comme àla Wilhelma. Si l'on y a dépensé beaucoup d'argent, on y a mis peu de goût. Les peintures sont celles de nos cafés prétentieux de Paris, avec un air Empire de plus ; la salle de bal est resserrée par de grosses colonnes, la salle à manger ornée de marbres noirs et blancs d'un aspect funéraire. M. Lems qui nous accompagne, et
270 CARNKT d'un TÉNOR.
qui s'entend accuser de manquer dinvention en convient gentiment et se promet de changer bien des choses, car tout cela, à dire vrai, est encore en construction.
Samedi 12. — Visite à Hacklander. Sa villa est sur une hauteur d'où l'on a peut-être une plus belle vue que de la villa du prince Cari. C'est un petit chalet soutenu par de petites colonnes qui ont fait partie de l'ancien théâtre do Stuttgard.
L'architecte qui le bâtit en fut tellement content qu'il monta sur le faîte, contempla d'en haut son œuvre avec satisfaction et se jeta en bas, en disant qu'après une telle création il n'y avait plus qu'à mourir. Le lierre et la vigne grimpent autour de ces colonnes et font ainsi une charmante habitation à l'auteur dramatique que Ion m'a dit être le Scribe de l'Allemagne, moins la fécondité.
Fanny s'extasie sur une espèce de rose simple à pétales foncés. J'ai toutes les peines du monde à lui persuader qu'on fait venir de Paris les plus belles roses. On en fait bien venir les
ténors ! A Paris, on invente tout, on trouve tout, mais on ne se sert de rien. A l'étranger, tout nous frappe, tout a un caractère de nouveauté qui nous rend fort penauds quand nous apprenons que cela vient de chez nous.
Mardi 15. — J'ai reçu de Hambourg- une lettre m' annonçant que j'y pourrai passer les dix derniers jours du mois. Je cours télégraphier mon acceptation et je touche du théâtre trois mille deux cents florins. Je n'ai chanté que quatre fois en quinze jours. Ici, j'ai perdu mon temps.
Mercredi 16. — La famille Kriiger nous accompagne au chemin de fer. Je suis désolé de quitter ce brave Kriiger, notre compagnon depuis quinze jours. Heureusement il doit nous rejoindre à Berlin.
Nous faisons route avec Despléchin, le peintre de rOpéra. Nous prenons le bateau à Heilbronn. Arrêt à Heidelberg, où nous nous dépêchons de visiter le château. Nous voyons la fameuse tonne qui n'a été pleine que trois
272 carm:t d'un ténor.
fois, hélas ! ajoute le guide. Longue de trentesix pieds, large de vingt-quatre, elle contient deux cent trente-six foudres. En face, dans la même cave, est la statue-charge du fou du roi qui a été plein plus de trois fois, lui, car il ne se couchait jamais sans avoir ses dix-huit pintes sur l'estomac.
Despléchin est bien heureux ; il va pouvoir rester et visiter à son aise la cour etTextérieur du château de Frédéric. Quant à nous, il faut que nous partions.
En arrivant à Darmstadt, je me disais : « Il serait piquant de rencontrer le petit papa Schlosser au débarcadère, où le train ne s'arrête que dix minutes. » Je sors du wagon pour me délier les jambes un instant, et je tombe dans les bras du père Schlosser, qui me couvre de baisers véritables, suivant la déplorable habitude des allemands attendris.
Ici on ne s'embrasse qu'entre gens du même sexe, et j'ai bien de la peine à m'y faire.
En faisant mes adieux hier à la famille Dreyfus, j'ai pris un air contrit et j'ai proposé à la mère de lui donner le chaste baiser du dé-
TROISIÈME VOYAGE EX ALLEMAGNE, ISo2. 273
part. Rougeur subite et refus péremptoire. J'ei: ai été pour mes frais d'amabilité et mes avances de lèvres, juste punition de mes secrètes pensées. Ses quatre filles étaient là ; j'espérais, commençant par la mère, pouvoir faire chapelet et égrener ce collier de perles blanches et roses. Monsieur Roger ! Vous...
Mais, en revanche, les hommes vous embrassent sur la bouche comme du pain. Donc, après avoir reçu l'accolade du bon kapelmeister Schlosser, nous sommes repartis pour Francfort.
Descendus à l'hôtel de Rr ssie. nous soupons avec Muhling et Mech qui sont désolés que je ne m'arrête pas.
Jeudi 17. — A Manheim, nous avons pris le bateau à vapeur, le Loreley, société de Diisseldorf. Une déception nous attendait à Cologne. On ne tire plus le canon pour faire entendre l'écho du Loreley ; il parait que cette petite satisfaction à la curiosité des voyageurs coûtait au gouvernement prussi^ huit cents thalers : vingt-cinq ou trente coups de poudre par jour,
logement et paye du tireur sur le rivage. Le prussien ne veut plus tirer sa poudre aux échos.
Vendredi 18. — A Hambourg, oii nous arrivons à une heure, on nous apprend qu'Ander donne des représentations au Stadt-Theater. Nous descendons àThôtel de Russie, et, lorsque Maurice vient nous voir, je lui témoigne mon mécontentement de n'avoir pas été prévenu de la présence d'Ander ; si j'avais su qu'il fût ici, je serais resté à Francfort oii l'on voulait me retenir. Je vais avoir l'air de chercher à lui faire concurrence.
Il me dit qu'à Hambourg, cela n'a pas la même importance, que les étoiles se suivent ici sans se nuire, que l'on est habitué à cela.
Justement, Ander chantait le soir dans Guillaume Tell, Voix facile dans les sons élevés, mais sans ampleur, sans style, et ne faisant nullement respirer le parfum de cette admirable musique. Ses pleurs et ses colères sont d'un enfant et non d'un homme, mais il a toutes les qualités de ce genre de voix de gorge ; de l'haleine, du lié, du charme quelquefois, ainsi que
de l'éclat. C'est un instrument, ce n'est pas un artiste, et pourtant il est assez bien en scène ; somme toute, c'est le meilleur ténor que j'aie entendu en Allemagne.
Mercredi 23 Juin. — Chanté la Favorite. Beau succès, mais je n'ai pas été content de moi. J'avais dormi après dîner, et j'ai bu un verre d'eau rougie en me réveillant. Cela m'a donné un peu de voile ; cependant j'ai quatre rappels sur trois actes. J'ai eu, au dernier acte, beaucoup de volonté, les la sont sortis : la romance du quatrième acte ayant été faible, j'avais, avant le duo, pris une pincée d'alun que j'ai mise sur la luette et qui m'a éclairci la voix. J'ai déjà remarqué l'influence pernicieuse d'un verre d'eau rougie avant de chanter.
Mardi 29 Juin. — Reçu la visite de M. Nims, directeur du théâtre de Breslau ; il me demande quelques représentations pour la fin du mois d'août, à soixante-dix frédérics d'or.
Reçu une lettre de Seideman ; il me faut partir pour Berlin. Comme j'ai promis de chan-
276 rAUNT.T d'un ténor.
ter demain au bénéfice de Canthal, je réponds que je partirai à cinq heures.
Chanté le Prophète. Bonne voix ; les la quelquefois inquiétants ; mais pour moi seulement; le médium énorme. Bouquets, couronnes, rappels, tremblement de tambours et trompettes à l'orchestre.
Mercredi 30. — Chanté au concert de Canthal, ce malheureux compositeur de Filrst des Meeres. Public de femmes, succès tiède, en apparence du moins.
Parti à 5 heures. Les deux ]\Iaurice et Marr se trouvent à la station, la vierlandaise du théâtre aussi. Je la vois encore, la belle fleuriste, appuyée sur son parapluie, avec ses bas amarante, son corsage d'or, ses hanches cambrées et ses grands yeux noirs. Que venaitelle faire là? Elle ne partait pas, et ne vendait pas de fleurs.
Berlin, 1" Juillet. — En arrivant à Berlin à 11 heures, j'apprends par Teschmann au débarcadère que M""" Tuzzet est indisposée. Il
ne sert donc à rien que je me sois tant hâté.
Vu Schlesinger. Dîné avec Teichmann et Kroll. Celui-ci m'a raconté l'histoire arrivée à Salomon, le baryton...
Il doit épouser la fille du maître de l'hôtel Meinhardt. Le père avait d'abord fait des difficultés, disant que les artistes sont peu faits pour le bonheur d'une femme, que ce sont des coureurs, etc.. Il lui prit pourtant envie d'aller voir jouer l'objet des prédilections de sa fille. Salomon, ce soir-là, chantait Z)o7i Juan.
En rentrant, le père Meinhardt dit à sa fille: « Ton Salomon, je te le donne. J'ai maintenant pleine confiance en lui ; il me fait l'efTet d'un bien brave homme. Si jamais celui-là est un don Juan, j'y serai bien trompé ! » Et dans Quelques jours le mariage.
Samedi 3. — Répétitions de la. Dame blanche. La ïrietsch, en me saluant, me fait la mine. J'apprends que les fleurs que je lui ai envoyées de Paris ne lui ont pas été remises et qu'elle a reçu des pots de blanc que j'avais destinés à M'°* Tuckseck. Elle a pris cela pour