caiim;!- n'rx ténor
une mauvaise plaisanterie de ma part, attendu quelle a la peau très noire.
Dimanche 4. — 0 bonheur! Malgré la chaleur, salle comble à la Dame blanche et une voix d'une limpidité, d'une facilité bien rares.
J'improvise de nouveaux traits. Je chante avec bonheur pour me faire plaisir àmoi-même. Trois rappels chaleureux.
Lundi 5. — Rachel joue Andromaque. Salle vide! Cependant elle a joué admirablement, mais elle n'est plus aimée. Sa conduite eL ce genre de vie nomade avec une mauvaise troupe l'ont exposée au ridicule.
Mardi 7. — Avec quel désespoir nous voyons le ciel sans nuages qui doit remplir tous les théâtres en plein air! Et pourtant la deuxième représentation de la Dame blanche fait une recette encore plus forte que la première.
Décidément le public est pour moi. M. de Mulsen m'appelle le meurtrier de M""" Rachel. 11 est ravi de son insuccès parce que c'est lui
jui m'a engagé pour cette saison, et que le roi a'a donné la salle à Racliel que pour la faire entendre à l'empereur.
Mercredi 7. — Servais est arrivé de Pétersbourg et nous allons avec lui et Schlesinger faire visite au comte de Redern, que nous ne trouvons pas, et à M""® Béer.
Nous dînons, Fanny et "moi, Teichmann et M"' Dehalier, chez M"^ Béer. Passé la soirée au Jardin. Nous y avons été conduits par la voiture de M"* Barenne qui arrive à Berlin avec la princesse Bagration. Eté au théâtre voir Diane et le deuxième acte à'Athalie, par Rachel. Continuation du désert dans la salle.
Jeudi 8. — Nous allons voir la princesse Bagration qui est descendue à l'hôtel Meinhardt. Nous la trouvons étendue sur un canapé. Elle a reçu une invitation de la cour pour la fête de Potsdam, i
Ce serait une femme à étudier. Elle a près de quatre-vingt-deux ans, toutes ses dents et des cheveux blonds sur ce qui lui reste d'une beauté
280 CARNET b't'N T^.NOR.
autrefois célèbre et particulièrement connue Je toutes les têtes couronnées de l'Europe, et de tous les beaux hommes, qui passaient le soir, au bout de l'avenue de son hôtel du Faubourg-Saint-Honoré, dont les jardins donnent sur les Champs-Elysées.
Maintenant, c'est vraiment une morte qui parle ou qui marche. Son front jaune etluisant est excessivement élevé. Ses doigts ont l'air de jeux d'osselets ; elle conserve pour son pied une adoration qu'il justifie par sa blancheur el sa petitesse. Elle ne marche que soutenue par deux domestiques.
Elle a amené douze de ses gens dans ce voyage.
Elle ne vit que de glaces et de biscuits, mais elle a avec elle son cuisinier, deux interprètes, son intendant qui a gagné 30,000 francs de rentes à son service, un homme spécialement chargé delà destruction des mouches dans son salon, deux ou trois femmes de chambre, un cocher, un courrier, etc.
L'empereur, qui a confisqué ses biens, lui fait un revenu de 100,000 francs par mois, ce
qui lui permet de faire des dettes effroyables, et il n'y a personne au monde d'aussi poursuivi que la princesse.
L'invitation à Potsdam lui tourne la tête. Elle me demande comment se font les présentations au roi, comment elle le reconnaîtra. Elle est fort en peine de l'accueil que lui fera l'impératrice. Aussi près du tombeau, peut-on se préoccuper autant des grandeurs de ce monde !
Visite au comte de Redern qui me donne un mot d'introduction au palais pour assister au spectacle. Nous partons à cinq heures pour Potsdam dans le wagon de la princesse. Elle est en bleu. On pourrait dire qu'elle est au bleu. A l'arrivée, ce sont les voitures du roi qui nous mènent au nouveau palais par le parc de Sans-Souci. Deux grands salons ont été destinés à la princesse. Nous y attendons l'heure du spectacle. A sept heures et demie, le baron de Humboldt (quatre-vingts ans aussi) vient chercher la princesse ; le comte de Redern nous fait installer dans la salle. A la vue des altesses qui y entrent, notre bonheur
282 CARNET d'uX TÉNOR,
serait complet si nous n'a^ions pas l'estomac si vide. Nous n'avons ni déjeuné, ni dîné.
Rachel joue les Horaces.
L'impératrice occupe le milieu de la salle, ayant à sa gauche la reine de Prusse.
Après le deuxième acte, intermède de thé et de gâteau ! Je me précipite vers le buffet pour envoyer à ces dames des glaces et des biscuits et pour m'occuper de mv.i. Le prince de Prusse vient me tendre la main et me témoigner ses regrets de ne pouvoir rester à Berlin. Il part dans huit jours pour accompagner sa sœur à Pétersbourg.
Après le spectacle, les gens du roi nous servent à souper dans l'appartement de la princesse Bagration.
Vendredi 9. — Répété les Huguenots généralement. La Mayer ne va pas mal, mais elle a une mauvaise diction. Je vais chez KroU avec M"" Barenne. Le prince Karadja fait exécuter une valse de lui assez gentille.
Samedi 10. — \ xila ^o'w Satanella^ leballetqui
fait fureur. C'est un ramassis de ce que nous avons vu dans tous nos ballets de Paris. La Taglioni est belle fille, voilà tout.
Dimanche 11 . — Partis pour Potsdam. Nous trouvons à l'arrivée une voiture du roi qui nous mène au nouveau palais. Au débotté, je demande où est la pièce, la loge que l'on m'a destinée. On me répond qu'on l'ignore. Nous sommes stupéfaits de si peu de prévenance. Malheureusement le conseiller Teichmann n'est pas là ; il est resté à Berlin où Rachel joue sa dernière soirée. A grand'peine nous trouvons une espèce de soupente au-dessus de la loge des dames des chœurs, quand tous les autres sont parfaitement installés.
Xï
Jeudi 21 Février 1853. — Répété à l'Opéra la Fronde de Niedermayer,
En sortant de la répétition, il m'est arrivé un singulier bonheur. J'avais pris une voiture près du passage noir ; à peine installé dedans, je me souviens que je dois aller prendre des billets de faveur chez Leduc, j'arrête le cocher devant l'Opéra ; je descends et lorsque j'ai fait deux pas hors de la voiture, elle se brise, la caisse tombe lourdement sur le pavé, le cheval tire à lui le train de devant et, donnant des ruades furibondes, veut prendre le mors aux dents.
C'est un vrai miracle dont je ne saurais trop remercier le ciel. Le peu[de temps écoulé entre ma sortie de la voiture et sa chute : « trois secondes ! » me confond encore l'esprit.
Comme l'animal humain est orgueilleux !
Ma bête pensante, au milieu de sa reconnaissance, ne peut se défendre d'imaginer qu'elle est protégée du ciel et que Dieu l'aime.
Ce soir, chanté au concert Kriïger le duo du deuxième acte du Comte Ory^ puis la chanson de Fortunio et BarcaroUe d'Offenbach. Cette dernière bissée.
La fille de Garât était là et m'a montré la miniature de son père ; elle m'a dit que j'avais dans mon talent quelque chose du sien. Est-ce eau bénite de cour? Toujours est-il que par ma prédilection à faire prévaloir le sens poétique et moral sur le sens musical purement physique, je me rapproche de ce que j'ai entendu dire de ce Dieu du chant.
Vendredi 25 Février. — Rencontré ce matin Victor Massé.
Je lui rappelle que c'est moi qui ai chanté
PARIS, 18o3. 287
au Conservatoire sa cantate de prix de Rome : la Reine Flore.
J'avais prévu dès lors son succès.
Ses albums, un surtout : Chants d autrefois l'ont mis à la mode.
Combien j'aurais voulu créer à l'Opéra-Comique sa pièce de début, la Chanteuse voilée !
Massé, plus heureux que beaucoup de ses confrères à qui les directeurs imposent un ours quelconque, en guise de libretto, a puisé de lui-même à cette mine féconde qu'on nomme M. Scribe, renforcé de plus, cette fois, par M. de Leuwen.
La musique de Massé est bien appropriée au sujet qui a plutôt les allures d'un libretto d'opéra que d'un poème d'Opéra-Comique.
Avec quelques récitatifs, elle serait parfaitement à sa place, rue Le Peletier.
Mon compositeur de la Reine Flore vient de prendi'e rang parmi les jeunes compositeurs qui, dans un avenir plus ou moins prochain doivent se faire un nom distingué.
Il sera certainement un jour applaudi à r Opéra.
Jeudi 2 Juin. — Après trois mois passés à Paris dans la fièvre, je reviens à Berlin.
Il me semble que je n'ai jamais quitté cette ville.
Il y a grand concert militaire conduit par Wieprecht. Nous rencontrons Taubert, Schlesiner, Lauge. Nous assistons à une des marches aux flambeaux composées par Meyerbeer à l'occasion du mariage de la fille du prince de Prusse.
Breslau. Vendredi 3. — Un \ieux monsieur de Dresde, auprès de qui nous soupons,
nous apprend que, le 18, il va y avoir grande fête à Dresde pour le mariage du prince Albert, héritier de Saxe, avec la princesse Wasa. Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche y seront. Il m'eng-ag-e fort à chanter le Prophète avec M"* Wagner.
Samedi 4 Juin. — Dîné à table d'hôte. La conversation est aussi joyeuse que désagréable. Oh ! les pauvres jeunes filles qui font de la musique dans ce vacarme ! Elles sont quatre. Deux étendent leurs mains bien blanches et bien faites sur de petites harpes qui ne sont certes pas de la dernière exposition d'Erard. N'importe, elles sonnent joyeuses et claires comme le chant d'un grillon dans l'âtre. Les deux autres jeunes filles jouent du violon. L'une d'elles a une tête d'ange.
Lorsqu'un plat se fait vivement désirer et qu'il se montre enfin, les demoiselles prennent leurs instruments et lui font une entrée en musique. Nous avons eu de cette manière : la marche du bœuf au naturel, l'andante gracioso des pigeons vol-au-vent, une rêverie sentimen-
taie en mi bémol en l'honneur des asperges gratinées et la polka des pruneaux. La valse des quatre mendiants aurait eu les honneurs du bis, si les têtes échauffées avaient pu en apprécier le mérite.
Puis l'une de ces pauvres enfants a circulé autour de la table pour faire sa petite récolte. Au lieu de tendre la main, elle présente une feuille de musique écrite où chacun dépose son offrande qui disparaît immédiatement dans la main blanche de la petite musicienne. Sa main, de cette façon, n'était pas salie ostensiblement par le contact des pièces de monnaie.
Je lui ai su gré de cette charmante délicatesse d'artiste ; mais, pauvre enfant, que je vous plains !
On fait décidément trop de musique en Allemagne. L'art ne gagne rien à cette prodigalité ; il perd en dignité et en perfection ce qu'on lui donne en popularité.
Nous avons vu le Templier et la Juive de Marschner. Il se peut qu'il y ait de belles choses, mais, grand Dieu, quel système musical ! Un orchestre, toujours plein, marchant d'un mou-
21)2 CARNET d'un TÉNOR.
vement inflexible, les instruments doublant, quadruplant la voix, celle-ci employée comme un instrument de l'orchestre !
La nuance, il est vrai, n'est pas le fort de l'exécution vocale allemande; j'entends la nuance dans sa partie spiritualiste, car, -^ouvXes piano et les forté^ ils les exécutent bien, mais chanter huit mesures fort et huit mesures piano ^ ce n'est qu'un jeu d'enfant. C'est un effet sûr et qui appartient à tout le monde. Autre chose est de trouver ces nuances délicates qui ressortent du sujet, du sens des paroles, ces altérations subites de rhythme, tempi rulati qui donnent tant de charme aux œuvres dramatiques. Les compositeurs habitués à ne trouver pour interprètes que des voix plus ou moins belles, mais que n'éclaire pas l'intelligence de l'art, sont bien forcés de donner à l'orchestre une valeur toute symphonique.
6 Juin. — La Dame blanche. J'arrive au théâtre en nage. Je chante. Yoix faible, sans charme. On me rappelle néanmoins à chaque acte, mais je ne suis pas content. Je ne consi-
dère pas cela comme un succès ; nous sommes habitués à mieux que cela. Je ne sais s'il y a un supplice comparable à celui de sentir que, dans une occasion solennelle, la voix ne répond pas au commandement. On est Napoléon à Waterloo. «Et Grouchy, Grouchy qui n'arrive pas!» C'est ce que dit le chanteur à la note rebelle. Il donnerait tout son passé, ses esclaves nubiennes, son tigre, ses bains de porphyre, comme dit Hugo, pour un la ou un si.
Mercredi 8 Juin. — Les Huguenots .[(^ e%i un grand jour. Une revanche à prendre dans mon estime.
Je suis resté toute la journée à la maison, mettant mes troupes sonores sur pied, passant en revue toutes les notes de mon clavier. Ça va.
Et en effet, c'a été, et au delà de mes espérances. Quel beau triomphe! On m'a rappelé, chose inouïe, après le deuxième acte.
Jeudi 16. — Chanté le soir, au bénéfice de W"^ Stolz, la romance des Huguenots en
allemand. J'ai vu jouer le couple Stolz. Le mari est très comique. Du naturel et de la charge. La femme joue comme un ange et a une fort belle voix, mais peu d'étude.
Dimanche 19. — Chanté le Prophète à mon bénéfice. « Mon bénéfice » est une manière de dire. La direction m'a donné pour Fidès une troisième chanteuse, etpourBertha une débutante qui a été sifflée. Mon bénéfice m'a rapporté deux cent quatre-vingt thalers. Nous sommes furieux.
J'écris à Stettin que j'y chanterai lundi, et je préviens Reimann que ma dernière représentation aura lieu demain.
Mercredi 22. — Chanté la Bame blanche.
Salle comble. Je trouve, en entrant, ma loge garnie de guirlandes de fleurs ; mon portrait en est entouré, l'air en est infecté. Ça empoisonne bon. Je suis obligé de sortir bien vite. La représentation a été superbe. Nombreux rappels. Qui pourrait dire les fleurs, les couronnes, les vers que tu as reçus, mou bon Roger?
QUATRIÈME VOYAGE EX ALLEMAGNE, 18o3. 295
0 musc, raconte et n'amplifie pas ; tu auras assez à faire.
J'ai prononcé en allemand un speech qui n'a pas laissé que de m' embarrasser, mais qui m'a fait de l'honneur.
En sortant, nous trouvons une voiture et un peuple entier, près de quinze cents personnes qui m'attendent sous des parapluies. Une voix s'élève, qui crie en Français :
Vive Roger ! hoch ! hoch !
Le peuple répond ; la voiture se met au pas, accompagnée par la musique des cuirassiers.
Nous entrons dans l'hôtel. Une foule immense nous y attend, avec la musique du 19* régiment de ligne. Les chœurs du théâtre sont là. qui me souhaitent en musique un « hezUche lebewohl ! »
Trois musiques différentes! Un roi ne remuerait pas plus de monde et ne recevrait pas plus d'hommages...
Pendant plus d'une heure et demie, je suis resté là, allant d'une musique à l'autre, saluant, ennuyé, car tout cela me gêne horriblement,
296 CARNET ))'UX TÉXOR.
et pourtant je serais désolé qu'il en tùt autrement.
Stettin, 28 Juin. — Chanté les Huguenots avec une voix superbe. Je suis content de moi, comme je l'ai été rarement. Et dire que ce bonheur m'arrive à Stettin !
Berlin, Lundi 4 Juillet. — Nous sommes de retour à Berlin. Joué Lucie avec M""" Marra, Lucie en Italien. Un monde immense malgré la défiance des directeurs qui m'avaient fait demander de faire un spectacle composé ; cela me donne la mesure do ma puissance sur le pubHc de Berlin.
Je n'ai jamais été plus heureux : la voix Buperbe, de beaux honoraires, les journaux enthousiastes, les directeurs empressés à m'cngager ; c'est véritablement le plus beau temps de ma vie. Rappelé cinq fois au troisième acte.
Mercredi G. — La Dame blanche ; salle comble ; succès habituel. Je reçois une couronne dans un carton avec des vers.
Le roi de Prusse et le roi de Bavière ont quitté Potsdam pour venir m'entendre. Le roi de Prusse me fait de petits signes d'amitié et revient sur le bord de la loge, quand on me rappelle, pour applaudir.
Munich, Dimanche 17 Juillet. — Le Prophète. Le public a été émerveillé ; c'est la première fois que je le vois se donner sans réserve. Cette représentation fait un tapage immense dans la ville ; on me gardait une espèce de rancune à cause de l'élévation des prix et de l'abonnement suspendu. On ne saurait croire la puissance qu'a une pièce de vingtcinq sous sur la fibre artistique de ces gens-là. Il y a des richards qui me tenaient rigueur parce que leur place leur coûtait trois francs quinze sous au lieu de cinquante sous.
Dimanche 24 Juillet. — La Juive. Il avait circulé divers bruits sur mon compte au sujet de cet opéra. Les amis du ténor de la localité prétendaient que je n'oserais pas aborder le rôle d'Eléazar, le meilleur de Hartinger (l'ut
298 CARNET n'rx 'iénor.
local). Moi, je l'avais gardé pour ma dernière représentation parce que je ne Tavais pas chanté en allemand depuis un an, et j'étais bien aise aussi de décocher en partant une terrible flèche sur leur idole. L'avouerai-je avec modestie? Ils en ont encore des bleus dans les yeux et dans les oreilles. L'ut local supprimait d'habitude la phrase : « O ma fille chérie » du finale. Je l'ai rétablie et enlevée deux fois avec un grand bonheur. Douze rappels à chaque acte.
Berlin, 28 Juillet. — Chanté Lucie en allemand. Reçu une lettre de Got qui me confirme ce qu'il m'a dit en passant. M. Roqueplan prétend que je suis usé à l'Opéra et que je gêne la spontanéité et l'ensemble de son administration par l'influence que je me suis acquise sur les auteurs, les compositeurs et la presse. Ces deux phrases semblent se contredire, et la deuxième ne fait pas croire à la vérité de la première.
Leipzig, Mardi 2 Août. — J'ai chanté la Daine blanche avec théâtre paré. Je craignais fort,
ainsi que je l'ai toujours remarqué dans les spectacles gala, que l'attention ne fût détournée de la scène pour se porter sur les personnages illustres ou plutôt couronnés pour qui sonnent les cloches et éclatent les hochî Mais après le tribut naturel d'enthousiasme monarchique payé aux jeunes princes, l'art a eu sa part d'attention, et j'en ai été d'autant plus heureux que nous étions dans des transes mortelles. Avant d'entrer en scène, je ne pouvais donner un /«, mais je me suis débarrassé de cet échauffement, et la voix est sortie fort belle et fort puissante.
Nous nous embrassions, Fanny et moi, comme après un danger |de mort évité, et en effet le cas était grave. Chanter pour la première fois à Leipzig-, ville qui se pique de donner le ton en Allemagne pour la musique et qui ne reconnaît ni à Berlin, ni à Vienne le droit de faire une réputation !
L'excellence et la célébrité de ses grands concerts du Gevandhaus, sous la direction de Mendelssohn, avaient en effet justifié cette prétention.
300 CARNET d'un TÉNOR.
Dimanche 7 août. — Eté promener à Rosenthal. Sous ces ombrages, Schiller a composé les Biigands. Dii côté du Lois est le village où il a demeuré, ainsi que Goethe. Quand je fais connaissance avec les lieux où ont vécu de grands penseurs, ce n'est pas eux que mon imagination se représente, ce sont leurs créations. Devant mes yeux glissent vaguement les formes des êtres que leur souffle a animés. Sous ces grands chênes, j'ai vu Franz Moor, et sa bande; à Francfort, je vois la Marguerite de Goethe ; à Leipzig, je vois dans la cave d'Auersparch l'œil rouge de Méphisto et le regard fade de ce rêveur ennuyé de Faust. Mais il faut revenir et chanter, donner moi-même la vie à unêtre imaginaire. Ce n'est pas ma pensée seule qui l'animera ; il faut que ma chair soit sa chair, ma démarche la sienne ; il faut que je lui donne une forme agréable qui exprime des idées originales avec des sons justes et frais. Ah, ah! cela est difficile. Art cruel que celui du chant, quand on ne veut pas se borner à être une serinette...
Oh ! si je voulais me contenter d'imiter une
machine, je m'enfermerais avec une vocalise au pied d'une montagne ou au bord de la mer, je travaillerais à filer un son dont je parviendrais à prolonger l'éclat et la durée par delà le bruit et la durée des grandes vagues et. quand mes rouages marcheraient bien, j'émerveillerais les amateurs de choses rares et sottes, mais je doute que dans cette unique préoccupation du mécanisme, la jGlammc céleste, l'intelligence qui fait de l'homme un dieu, ne s'éteigne pas faute d'aliment. Je préfère donc être homme, sentir, exprimer. Hélas ! tout en se laissant aller à l'orgueil et à la joie de laisser parler librement sa pensée, comme la pensée est forcée de revêtir la forme musicale et que cette forme passe par le moule vocal, le chanteur, même le plus inspiré, sent toujours le lien matériel qui l'attache à la terre. Sa pensée est aux cieux, sa voix, qui dépend d'organes physiques plus ou moins altérables le retient esclave...
Aix-la-Chapelle, 1 8 août. — Le directeur m'a annoncé avec satisfaction que je jouerai pour
302 CARNET d'un TÉNOR.
la première fois avec théâtre paré et illuminé. L'archiduchesse Henriette -Anne d'Autriche traverse Aix-la-Chapelle pour aller retrouver le duc de Brabant , son époux ; elle doit assister à ma représentation.
Chanté la Dame blanche avec succès; mou entrée a été accueillie avec transport. L'archiduchesse est partie après le premier acte ; il y avait grand souper; elle avait faim, cette pauvre reine... Rien de plus naturel, mais elle m'a fait, en s'en allant, exprimer toute sa satisfaction.
Dimanche 2L — Yisité la cathédrale. On nous a fait voir ce qu'on nomme les petites reliques, entre autres la ceinture de Jésus dans le désert. Elle est en cuir blanc naturel et scellée du sceau de l'empereur Constantin. Moi, pauvre profane peu croyant, j'étais saisi de respect et de stupéfaction en présence de cet objet qui avait touchéThomme-Dicu, etjeme disais que, quand bien même l'authenticité de la religion serait contestable, il y resterait encore attachées la vénération de plusieurs siècles de foi, la
croyance, l'erreur même de Constantin et de laprincessc Irène. Mes yeuxétaient tout éblouis et je voyais un nimbe dor autour de cette lu- .nière.
Mardi SOIR, 30 Mai 1854. — Après une année de lutte honorable avec la direction de l'Opéra à Paris, j'ai clôturé par la reprise de la Reine de Chypre avecles débuts de Bonnehée. Succès immense pour tous deux, mais pour moi d'une grande importance. On a donné cinq fois de suite la Reine de Chxjpre avec forte recette.
Le vendredi, 26 mai, a eu lieu ma dernière représentation avec la Favorite. Près de dix mille francs de recette. On sent plus que jamais le besoin de se remettre avec moi et, moi, je sens plus que jamais celui de rompre.
En quittant Paris, je renais, je redeviens
306 f.AIlNLT I) IN JKNOn.
artiste, de gagistequc j'étais. Je suis mon maître. On m'attend, on me désire là où la vapeur m'entraîne.
Weymar, Samedi 3 Juin. — La Dame blanche. Charmant accueil de la part du public. Le grandduc et la grande-duchesse assistent à la représentation. Un vieux maître de chapelle dirige. J'ai été étonné de voir que Liszt ne dirigeait pas, mais il y a de hautes raisons là-dessous : de la politique de petite ville.
Mon engagement s'est fait sans sa participation ; il veut imposer aux artistes qui viennent à Weymar un choix d'ouvrages où sa personnalité puisse rivaliser avec celle du chanteur en représentation.
Il faut que l'on puisse dire dans l'Allemagne, en chaque grande occasion :
« Liszt a dirigé tel ou tel ouvrage ».
Et, comme cela arrive rarement, ça prend la tournure d'un événement.
J'ai donc été un peu mortifié de l'absence de Liszt, mais le succès n'en a pas été moins grand.
Dimanche 4. — Répétition deLucia. Liszt est venu me voir. Il s'est fort excusé auprès de moi et a rejeté sur l'intendant et sur Marr la cause de son absence. On avait agi légèrement avec sa position tout exceptionnelle à Weymar. Il m'a dit tout cela d'une voix si convaincue et avec un tel air d'importance que je me suis laissé convaincre.
Après tout, Liszt est un bon diable et un grand artiste. S'il s'agite un peu dans le vide, remuant de grands bras de moulin qui tourne sans rien moudre, ses tendances sont élevées, et l'intention lui sera comptée pour le fait.
Mardi 6. — Hier, effet prodigieux dans Lucia. Deux rappels, ce qui ne s'était jamais vu à Weymar. Bonne et honorable soirée. Envoyé ma démission à l'Opéra!...
Liszt, sur quelques mots de M. de Beaulieu, a saisi la balle et s'est proposé pour conduire la Favorite. Répétition avec lui ; il est très soigneux et très attentif au chant.
Jeudi 15, Hambourg. — La Favorite, avec
jy|me gyrinan Czillag, grande voix, mais peu de charme. Aussi est-elle mécontente de mon succès.
Vu Hermann, le prestidigitateur au Thalia- Theater. Il imite les oiseaux à ravir.
Dimanche 25 Juin. — La Dame Blanche pour ma dernière représentation. Il y a eu des fleurs, des couronnes aux trois couleurs, d'autres avec des pensées seulement. Celles-là, je crois, venaient de la nièce de Wurda.
Les directeurs sont consternés de mon départ. Le vide va recommencer dans la caisse.
Vendredi 30, Francfort. — Lticia en allemand !
Jamais je n'ai été plus heureux en voix et en inspiration. Peu de monde, mais je m'en moquais pas mal. Je chantais pour moi, pour Walter Scott, pour Donizetti, pour le pelit lombre d'amateurs qui m'écrasaient d'applaulissements.
Quant aux recettes, je ferai une mauvaise
CINQUIÈME VOYAGE EX ALLEMAGNE, Iboi. 309
affaire, La ville a été épuisée'par les artistes en représentations.
Mes prix sont trop élevés, la guerre creuse les bourses.
Samedi 1*' Juillet, Manheim. — Répété les Huguenots. Très bien reçu par les artistes. Au milieu du deuxième acte, le roi Louis de Bavière monte sur la scène, me fait des compliments à perte de vue et d'habits, car Sa Majesté éclabousse un peu son interlocuteur en parlant, et je reste décoré de quelques soleils.
En me quittant, le roi rencontre dans les coulisses un de ses souvenirs de jeunesse, une des trente-six beautés dont on voit les portraits dans certaine galerie à Munich, W Schœn, nom prédestiné.
Pour le moment, elle tient l'emploi des duègnes, et tourne, en qualité de vieille Marguerite, les vieux fuseaux du château d'Avenel. 0 passion royale! 0 ingratitude de l'alcôve!
Cette pauvre femme verse quelques larmes, le vieux roi paraît embarrassé et revient à moi pour échapper au remords...
310 CARNET d'un ténor.
C'est du moins une supposition que je fais dans ma nature candide. Si j'étais roi, je ne laisserais pas finir une femme jadis aimée, un cordon de portière ou un fuseau de duègne à la main.
11 Octobre 1854. — Il serait pourtant bien intéressant de raconter ce qui se passe maintenant que je n'appartiens plus à l'Opéra de Paris.
Les quatre dernières soirées que j'y ai données ont été des triomphes. Deux représentations des Huguenots^ l'une avec Cruvelli, l'autre avec Poinsot, pour cause de fugue de la première.
Puis Lucie annoncée comme dernière. Soirée indigne par la façon dont j'ai été secondé, mais qui laissera des souvenirs impérissables dans mon cœur par la sympathie que m'ont témoignée le public, les artistes.
Cette scène que j'avais souvent mouillée de mes sueurs, je l'ai arrosée de mes larmes.
Ainsi voilà encore .un jalon de ma vie dépassé, une étape fournie, et je peux regarder
derrière moi quinze années de carrière parcourue, avec deux théâtres, comme deux auberges sur la route.
Encore quelques années, puis la culbute...
Je suis rentré dans ma loge après l'anathème du troisième acte qui avait causé une sensation profonde. Dieu m'avait aidé, mais j'ai pleuré comme un enfant. Mon air final a été réussi comme jamais ; la salle a fait explosion de bravos, sorte de protestation contre mon départ.
Il est bien vrai que, si je veux rester, je le puis, mais aux mêmes conditions, et cela je ne le veux pas.
A mon âge, qui ne monte pas descend, et comme mes moyens grandissent, que le talent a plus de maturité, que le taux des appointements représente celui de la valeur de l'artiste, il faut tenir bon, ou sortir intact avec toute sa réputation et sa force. Les appointements donnés à la belle Gruvelli, ceux offerts à Tamberlick inutile, ont ouvert une porte par laquelle tout artiste qui s'estime voudra passer.
On s'aperçoit de la faute, mais il n'est plus temps, et pour l'honneur de l'école française,
312 CARNET d'un TÉNOR.
que je représente actuellement, autant peut-être que dans mon intérêt, la dépréciation ne se fera pas sur moi. *
Cologne, 11 Novembre. — J'ai reçu à Cologne l'accueil le plus chaud. J'ai été un véritable lion pendant les 20 jours que j'y viens de passer. La société n'a pas manqué une de mes soirées.
J'ai reçu une sérénade du 30" régiment envoyé par le général Schak, commandant la province Rhénane.
Soirée chez Simon Oppenheim avec Vieuxtemps, M"" Nissen Salomon, le pianiste Frank. Salons splendides. Le mari et la femme sont charmants. Quoique ayant plus de vingtmillions de fortune, ils n'ont pas laissé changer leur cœur en coffre-fort ; ce sont des banquiers artistes, et un air bien chanté, un accent vrai, leur arrachent de vraies larmes. Si la moitié de l'intérêt qu'ils m'ont témoigné se réalisait, je serais dans quatre ans un richard. M. Simon Oppenheim veut se charger de ma fortune, doubler mes capitaux en me faisant faire les
plus belles affaires et en garantissant la perte. J'accepterai, puisqu'il me promet un million dans six ans.
Hanovre, Samedi 11 Novembre. — M. le baron de Perglass, directeur du théâtre, me conduit à la répétition. L'orchestre me salue avec une fanfare royale, un tousch !
Le théâtre est tout simplement le plus beau du monde, surtout à l'extérieur. Si Paris l'avait, il en serait fier.
La troupe est bonne. Le chef d'orchestre, Fischer, est un homme de mérite ; il occupe la place avec Marschner.
Dimanche 12. — Dame blanche. Salle comble. Le roi, qui est aveugle, assistait, dans le fond de sa loge, à la représentation ; il a beaucoup applaudi.
Les chœurs sontaussinombreux qu'ai' Opéra, mais plus soigneux. L'orchestre est remarquable. C'estpourmoi une véritable jouissance de me trouver si artistiquement secondé.
Brunswick, Dimanche 19. — Les Huguenots.
314 CARNCT d'un ténor.
La salle est si bondée qu'on dirait un jour de gratis à l'Opéra.
Fait connaissance de l'ancien ténor Schmelzer, triste ruine engagée pour son reste de subsistance : « Voilà donc ce que je serai demain. »
C'est affreux ! Il a chanté le Rataplan ! Il m'a raconté que Meyerbeer avait voulu, en 1834, l'emmener à Paris.
Hanovre, Mardi 21 Novembre. — Les Huguenots. Dans la salle comble, le roi, la reine, le duc et la duchesse de Mecklembourg-Schwerin. Après le quatrième acte, enthousiasme indescriptible. Cinq fois rappelé.
Pendant que je me déshabillais pour chang-er de costume au cinquième acte, l'intendant est venu me prier de passer chez le roi.
Je me suis vêtu à la hâte le mieux que j'ai pu, car bien qu'il soit aveugle, il n'était sans doute pas seul.
En effet, il m'attendait debout au milieu d'une quinzaine de personnages, dames et officiers. Il ma fait force compliments, c'est
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un beau, grand garçon, très distingué, l'œil droit un peu défoncé et rapetissé, l'œil gauche de grandeur naturelle, mais avec une taie blanche. Il m'a prié en termes très chaleureux de chanter une fois encore, dans Lucie, pour la reine, ainsi que pour le duc et la duchesse de Schwerin qui retarderaient leur voyage afin de m'entendre.
J'ai demandé que Sa Majesté voulût bien faire télégraphier au directeur de Brème pour me mettre à couvert et il a été convenu que je chanterais encore jeudi.
Mercredi 22. — Depuis deux jours, Vivier est ici ; il est émerveille de moi, de mes triomphes ; il ne peut concevoir comment, à Paris, une telle excentricité de succès reste aussi ignorée ; il dit que la presse aurait mille occasions de s'emparer de cela avec plus de raison que du sabre de Liszt. Il est vrai que, pour avoir à Paris ces explosions de publicité et de vogue dont a retenti la réputation de certains artistes, il m'a manqué toujours un peu de charlatanisme, mais je voudrais fonder une
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réputation durable et sérieuse ; je ne tiens pas à briller d'un éclat immense pendant un jour pour rentrer ensuite dans l'ombre et la médiocrité. Voilà seize ans que je dure et je grandis encore. Je n'ai pas dit mon dernier mot, car la voix se développe et, jusqu'à ce jour, elle a été le seul obstacle à ce que l'on me mît au niveau que j'ambitionne.
Je me sens parfois pris d'une immense fierté en songeant à ce que nous sommes, nous autres artistes, et je m'indigne tout rouge contre ce que certains esprits moroses voudraient que nous fussions. On se plaît à attaquer le pauvre chanteur dans sa position, ses appointements, l'attention et l'amour que lui accordent les masses. Quelques écrivains même se laissent aller à la jalousie contre ces idoles si enviables qu'un rhume ou un caprice de mode renversent si vite, hélas ! Il est vrai qu'un chanteur qui n'a pour justifier la faveur du public qu'un son ou deux, poussés à toute outrance, n'a pour moi guère plus de valeur qu'un clown aux sauts périlleux : mais lorsque le chanteur sait se servir de sa voix, ce don si rare de la nature,
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pour représenter les images qu'il a dans la tête, les passions qu'il a dans le cœur, pour vivifier les héros des poètes et des maîtres, alors celui-là est un poète, lui aussi, et un maître ; il marche de pair avec les puissants du jour, avec l'empereur, comme dit Schiller, car si celui-ci règne sur la matière, l'étendue et les choses périssables de cette vie, le chanteur, le tragédien, comme le poète, se taille un royaume dans les esprits, un royaume réel. Les hommages qu'on lui accorde, les bouquets qu'on lui jette sont arrachés par la puissance de son talent.
Pas de conventions arrêtées d'avance, pas d'hérédité, pas de chambellans, pas d'huissier qui crie : « Le roi^ Messieu?'s! » Mais nous ouvrons la bouche et les couronnes tombent.
Après cela, indignez-vous, jeunes chefs de bureau en cravate blanche. Crevez de dépit, crânes chauves des conseillers d'état. Financiers, comparez avec horreur les appointements de l'artiste à ceux du maréchal, du ministre ; accusez ses prétentions d'insanité. Criez à l'orgueil, à l'injustice, mais tant que la foule ne se
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précipitera pas à la porte de vos ministères, de vos bureaux, et ne paiera pas vingt francs pour vous contempler dans la grâce de vos additions, le charme de vos soustractions, la poésie de vos comptes rendus et de vos bordereaux, tant que vous ne pourrez pas me montrer en ce monde quelque chose de plus intéressant que la passion, de plus sublime que la pensée et de plus noble que Fart, tant que l'homme tirera sa grandeur de ses idées, nous nous enorgueillirons, nous tous, la sainte famille, la sainte bohème, musiciens, statuaires ou chanteurs, et nous continuerons à vous prendre en pitié et à vous prendre aussi beaucoup d'argent, puisque malheureusement c'est le seul représentatif de toute valeur en ce monde.
Jeudi 23. — Le soir, Lucie. Après l'anathème, quatre rappels. J'ai reçu de la reine même une couronne de laurier qui est venue tomber à mes pieds. Après le dernier acte, je suis encore monté dans le salon du roi qui, en me complimentant, m'a prié de revenir le plus tôt possible. Cotte famille royale est d'une
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alTabilité pleine de cœur et de sans-façon. Adieu donc et au revoir !
Samedi 25, Bremen — La Dame blanche. Jo me sentais la voix un peu maigre, j'étais fatigué du voyage. Néanmoins j'ai chanté avec beaucoup d'entrain mon premier air qui, habituellement, fait crouler la salle. Public froid, hébété. Ma voix se dérouille, s'échauffe. Même froideur du public.
Le directeur, après l'acte, se tue à m'expliquer que les gens dans ce pays sont très badauds. Ils écarquillent les yeux et les oreilles, se disent religieusement : « C'est le fameux Roger! Quel bonheur! Enfin! » Et si quelqu'un veut applaudir, on l'en empêche de peur de rien perdre. Ah, dame ! on en veut pour son argent. Mais Wohlbruck me dit que, lorsque je serai mieux connu, on se montrera plus chaud.
Mercredi 29. — Lucia. Salle archi-comble. Le public se fait àma manière et jelui communique quelque chaleur.
Vendredi 1" Décembre. — Le Prophète. On
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fait venir de Hanovre M"" landa qui chantait le page des Huguenots^ pour chanter Fidès. Elle joue cette mère en vieille Boby, me tapote sur les joues, et serait toute prête à m'appeler « Fiston. » Elle parle le rôle et ne le chante pas. Le public a l'air ravi. Comment faut-il être ou chanter pour lui déplaire?
Jeudi 7 Décembre, Hambourg. — En descendant de voiture, je veux prendre mes épées accrochées aux patères des chapeaux et parapluies, je lève les bras ensemble en me renversant en arrière, et je me donne un tour de reins qui me coupe la respiration pendant plus d'un quart d'heure. Ça avait résonné dans la poitrine et le dos comme si je m'étais brisé quelque chose ; j'ai cru un instant que c'en était fini de chanter ! Quelles réflexions cela m'a fait faire pendant que je me promenais sur le bateau à vapeur qui descendait l'Elbe !...
Vendredi 8. — Noble est venu dans la journée. Je lui communique mon intention de donner une représentation de la Dame blanche au
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bénéfice du tabac à fumer de l'armée d'Orient ; il en est ravi.
Le fait est que le projet formé par cette dame, qui a écrit à \ Illustration pour envoyer des étrennes à nos soldats de Crimée, a quelque chose de charmant. J'en ai été touché jusqu'aux larmes. Je voulais envoyer une offrande comme tout le monde, maisFanny qui, dans ces choses de cœur, va toujours au delà du meilleur coureur, m'a dit : « Donne une représentation pour cela et chante : Ahl quel plaisir d'être soldat! »
Jeudi 14, — Je suis parvenu à donner ma représentation pour le tabac des Soldats de Crimée.
J'ai chanté l'air du soldat avec la rage d'un zouave. Sitôt qu'une difficulté de chant se présentait, je m'imaginais que c'était un russe, et je l'enfonçais. Véritable Inkermann musical. La recette a été, pour moi, de 1^500 francs, que j'ai immédiatement envoyés en un bon sur Ptoth schild, à Paulin, de Y Illustration.
322 CARNET d'un TÉNOR.
Berlin, Lundi 18. — Reçu aujourd'hui la visite de Meyerbeer. Il continue à espérer en Crosnier ; il attend de jour en jour qu'on lui demande Y Africaine, et alors, dit-il, nous retournerons à Paris, l'un portant l'autre.
Le soir, la Favorite. La Wag-ner pour Léonore. Elle est immense de taille. Une foule de rappels.
Mercredi 20. — Lu Dame blanche. Salle archicomblc. Plus de 1,400 thalers. Mon pouvoir sur le huhlic de Berlin est resté intact. Reçu des compliments de Meyerbeer pour la Favorite. Il minvite à dîner pour samedi.
Samedi 23. — Chez Meyerbeer. Dîner insupportable de raideur. Les domestiques vous passent les plats silencieusement derrière le dos. Le maître et la maîtresse de la maison ne président nullement à cette distribution d'aliments. Personne ne loue ce qu'il mange et personne ne dit : J'en voudrais bien encore un peu. Aous étions chez un artiste, artistes nous-mêmes, et nous avions l'air d'être à un dîner d'exécuteurs
crNorTÈ>rT: votait: EX .\T.TT>rAGXE. 1So4. 323
testamentaires, où chacun prépare un speech pour la fin.
Mardi 26. — Soirée à la légation française. J'ai fait seul tous les frais de cette soirée. Frais de musique, bien entendu. Meyerbeer y assistait, pliant sous le poids de ses ordres et décorations. A chacun de ses mouvements, sa bijouterie faisait un grand bruit de vieille ferraille. Personne, dans le salon, n'était aussi crucifié que cetisraélite de génie. Tant mieux, morbleul Jamais ces croix-là n'ont été mieux placées.
Brunswick, Vendredi 29. — ha Dame blanche.— Depuis quatre jours, il n'était plus possible d'avoir de places. On offrait sept fois la valeur d'un Sperrsitz. prix inouï jusqu'ici à Brunswick. C'est la proportion d'une stalle de 20 francs, à Paris, qu'on paierait 140.
Hanovre, Samedi 30. — Concert. Je chante : Erlkœnig (le Roi des Aulnes). Elïet immense. J'ai bien joué aussi ! Je fais les trois voix, le père, l'enfant, et l'esprit malin, sans bouger la tète.