‹ Le carnet d'un ténorChapitre 3 sur 22 · PRÉFACE. XJ · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XJ

yeux; un autre invité, puis deux autres, puis dix autres firent tous les efforts imaginables pour les remuer seulement; personne n'y parvint.

— Partons, vicomte ! partons, marquis ! leur dis-je de mon air le plus courtois.

Aussitôt, sans mot dire, sans le moindre effort, mes deux invités s'emparèrent de leurs sacs , les hissèrent sur leurs épaules et s'éloignèrent aussi légèrement que des bergères d'opéra-comique portant des corbeilles de fleurs !

De tous côtés s'éleva un cri d'admiration ; je baissai modestement les yeux en disant : Tous mes amis sont comme cela !

— Vous êtes un farceur ! me dit tout bas Roger, vous m'avez amené tout bonnement deux forts de halle ; que ce fatal secret reste à jamais entre nous !

Et le secret fut gardé.

Ainsi finit l'anecdote . et si je l'ai contée si

longuement, c'est qu'elle touche à un point du caractère de Roger très significatif, à Roger en dehors du théâtre.

Au contraire de la plupart des artistes qui croient qu'on n'est digne de ce nom qu'en prenant certaines allures, en adoptant de sing'ulières libertés de conduite et de lang'ag'e, en portant une certaine livrée de vulgarité, Rog-er a été, avant même de devenir un grand artiste, un homme du monde. Son côté grand seigneur n'a échappé à aucun de ceux qui l'ont connu, et, tout en restant le camarade des plus humbles de ses confrères, il a été toujours instinctivement séparé de la bohème dramatique par son éducation, ses manières, et le sentiment profond de son art.

Il suffit de parcourir le carnet d'un ténor pour constater la vérité de ce que j'avance. Sous ces phrases familières jetées au hasard, au courant de la plume, on trouvera toujours le lettré, l'homme courtois mais fier, rhoiume de race.

PRÉFACE. XI ij

Ce qui ressort aussi de cette lecture, c'est la rare conscience qui a guidé Roger dans toute sa carrière. Nul n'a eu plus de scrupule, plus de respect pour le public et pour les maîtres de l'art. La façon dont il parle de M"" Pauline Yiardot en est une preuve frappante. Sévère, très sévère même, dans les premiers jugements qu'il porte sur elle, Roger n'hésite pas à revenir sur ses opinions à mesure que la lumière se fait dans son esprit, et ses dernières notes sont pleines de l'enthousiasme qu'il professait pour la digne SGeur de la Malibran.

Bien des fois Roger m'a parlé de Meyerbeer, et j'ai retrouvé dans ses notes toutes les impressions qu'il m'avait communiquées.

— Savez-vous, me dit-il un jour avec un de ces élans d'amitié dans lesquels on devinait tout son cœur, savez-vous pourquoi je vous aime bien ? c'est parce que vous aimez Meyerbeer et le Prophète.

— Qui vous a dit cola ?

— Je sais que vous avez poussé l'cnlhousiasme, étant tout jeune homme, jusqu'à aller figurer à une représentation de ce chef-d'œuvre à l'Opéra, afin de le mieux entendre.

C'était la vérité. Entraîné, par notre admiration pour le Propliète, nous avions, moi et un de mes amis, devenu depuis un peintre estimé, formé le projet de voir de près ces merveilleux décors, de vivre un instant dans ces costumes, dans Tépoque de Jean do Leyde. Aussi, un heau soir, mon ami et moi, aiïublés de vieux paletots et coiffés d'horribles casquettes pour n'être pas reconnus (nous que personne ne connaissait!) nous nous étions rendus à sept heures du soir chez le marchand de vins dont la boutique faisait face, par la rue Drouot, au couloir de l'Opéra. Pour être agréés plus facilement, nous avions pris chacun un verre de vin blanc sur le comptoir. Cette basse politesse faite au débitant, je lui confiai l'objet de notre visite.

— Ah, il est trop tard! nous répondit-il

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