‹ Le carnet d'un ténorChapitre 4 sur 22 · PREFACE. XV · texte numérisé non relu

PREFACE. XV

avec indifférence, on vient de prendre les derniers comparses.

— Mais, n'y a-t-il plus moyen?... demandâmes-nous d'un air un peu trop suppliant peut-être.

— On va voir!

Puis, ayant dit deux mots à l'oreille d'un garçon qui disparut aussitôt dans le couloir de l'Opéra, il nous reversa, sans nous consulter, d'autorité, deux autres verres de vin. Nous les bûmes et les payâmes, espérant tout bas que la conscience du marchand de vins ne lui permettrait pas de nous faire avaler un pareil vinaigre s'il ne devait pas nous procurer une compensation.

En effet, au bout de quelques minutes, le g-arçon revenait avec un petit homme noir à l'air très sévère :

— Où sont-ils ? dit-il en entrant dans la boutique; sont-ce de beaux hommes?

— Les voilà ! fit le marchand de vins en nous désignant.

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— Ils ne sont pas grands ! observa-t-il dédaigneusement. Puis, après un examen des plus méprisants : allons, montez tout de même !

Nous gravîmes radieux le grand escalier, et nous fûmes conduits au vestiaire où l'on devait nous échanger nos vêtements civils contre des costumes héroïques.

Le cloaque dans lequel on nous introduisit était ce que j'ai vu au monde de plus répugnant. Qu'on se figure un entrepont fort bas, éclairé de quinqucts fumeux, tapissé d'étoffes, de brillantes armures, de vêtements en guenilles, peuplé de seigneurs et de gardes du moyen âge, superbes d'aspect, odieux dès qu'ils avaient ouvert la bouche, et l'on aura idée de notre étonnement.

Néanmoins l'aspect artistique s'imposait, et je vois encore deux lansquenets, à cheval sur un banc, jouant au piquet avec des cartes crasseuses, 011 le pouce avait fait un trou; c'était un McissGuior vivant.

PRÉFACE. XAIJ

Le bourreau parut. En présence de ce grand gaillard vêtu de rouge, nous ne pûmes réprimer un mouvement d'admiration ; on eût dit d'un Holbein. Gelait tout un musée de tableaux anciens et modernes. Il chercha dans les haches en fer-blanc qui se trouvaient dans une armoire celle qui s'emmanchait le mieux à sa main, puis la regardant en connaisseur, après l'avoir fait sauter deux ou trois fois :

— Elle est rudement dêche aussi ! dit-il avec une moue de dédain, et il disparutpour monter en scène.

Nous étions consternés. Notre désappointement fut doublé quand nous apprîmes que nous ne pourrions paraître qu'au troisième acte ; et l'on venait à peine de commencer ! Que faire jusque-là!

On nous habilla enfin en trabans de la garde du prophète, costumes rouges à crevés, magnifiques plaques d'or brodées aux armes de Jean de Leyde sur la poitrine. Cela nous consola. Nous primes des attitudes, et commençâmes à

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penser moyen âge. On nous avait posé de fortes barbes noires qui nous rendaient méconnaissables l'un à l'autre.

Le moment de monter au théâtre arriva ; nous allions enfin voir cette immense cathédrale, nous trouver à quelques pas de Roger, assister à cette scène merveilleuse où il se montrait si grand chanteur et si grand comédien ! On nous fit prendre les rangs, et nous entrâmes en scène sur Tair do la célèbre marche. Pour moi, j'étais littéralement ébloui par les lumières, par l'aspect nouveau de cette salle qui me semblait toute noire, par l'éclat de la rampe qui nous en séparait, et surtout par l'exiguïté de cette cathédrale, dont un prodige de peinture avait fait, pour le spectateur, une immensité.

Mon ami, un peu myope, n'était ni moins ému ni moins troublé que moi. Tant et si bien, que tout d'un coup j'entendis une grosse voix crier derrière moi :

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