PRÉFACE. XIX
— Mais où court-il donc, ce serin-là? Il va se jeter dans la loge du souffleur !
Je frémis et regardai. Ce n'était pas à moi que ce discours s'adressait; c'était à mon excellent camarade qui, probablementébloui comme un papillon par ce torrent de lumières, se dirigeait au pas, et la hallebarde au bras, vers la rampe, se croyant toujours dans les rangs qu'il avait quittés !
On le rattrapa ; nous nous mîmes à genoux sur l'ordre du roi-prophète, et nous tirâmes le glaive ! Nous nous préparâmes enfin à admirer tranquillement la musique de Meyerbeer.
Aussitôt, hélas! on nous fît rentrer dans notre entrepont, doù nous ne sortîmes qu'au dernier tableau, pour assister à l'incendie du palais. D'horribles et bruyants pétards nous éclatèrent dans les jambes; nous étions ahuris, à ce point que Roger, se tournant vers nous , nous dit :
— Mais jeLez-vous donc par terre !
— Tordez-vous sur vos lances! nous cria le chef de la figuration. i
Je me tordis; la toile tomba, et immédiatement on nous fit rentrer dans le terrible entrepont, pour nous dépouiller de nos costumes.
— Nous n'accepterons pas la rétribution qu'on donne aux comparses! me dit, avec un accent plein de délicatesse , mon ami , qui se rajustait comme moi.
Je tombai d'accord avec lui qu'il fallait révéler ainsi que nous n'étions pas de la même pâte que les figurants vulgaires.
Nous en fûmes pour nos frais de g-énérosité; on ne nous offrit rien, et nous n'eûmes même pas un remerciement. L'administration de l'Opéra nous doit encore quarante sous !
C'est à cet épisode quelque peu comique de ma jeunesse, que Roger faisait allusion en me parlant de Meyerbeer. On le lui avait dit, et il me le raconta lui-même, avec une verve charmante, quand je le vis à Bade, où il venait de
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créer le principal rôle dans la Colombe de Gounod.
Déjà, à cette époque, un terrible accident avait nécessité l'amputation de son bras. Je ne sais rien de plus profondément triste, rien qui donne en même temps plus de sympathie pour Roger que le récit qu'il fait de cette horrible journée de sa vie dans les dernières pages de son carnet. C'est là qu'on voit toute la vaillance de sa nature et à quel point il aimait cet art qui lui fait oublier de si cruelles souffrances.
La gaîté de Roger était inaltérable, elle n'avait rien de forcé, et elle était comme le témoignage de la pureté et de la tranquillité de sa conscience. Roger avait le cœur trop haut pour que les jalousies de théâtre y pussent atteindre; jamais je ne l'ai entendu médire d'un autre artiste, mais cent fois je lui ai vu faire l'éloge de ceux qui l'entouraient. Ses appréciations sur Jenny Lind, sur son talent en font foi; qu'on lise ce qu'il pensait
XXll CARNET D UN TENOR.
de Duprez et le cas qu'il fait des critiques dont on voulait l'accabler. On ne sait qui avait dit que Duprez ouvrait trop la bouche. — « Qu'est-ce que cela fait? dit Roger. Dans ce « large moule du rythme, il sait mettre du « bronze et s'il ouvre la bouche trop grande, (( au moins on lui voit le cœur ! »
On sent, rien qu'à ces quelques lignes, que Roger savait penser et écrire. En feuilletant le Carnet d'un ténor, je trouve une silhouette très curieuse du futur empereur Napoléon III ; sa prédiction n'est point de celles qui se font après coup; elle est des plus frappantes. Roger d'ailleurs, observait beaucoup et voyait juste. Son extrême bienveillance était loin d'être banale; il avait beaucoup regardé, beaucoup étudié, et savait qu'il faut être indulgent pour la nature humaine. Un ingrat ne l'étonnait ni ne le décourageait, il faisait le bien pour le plaisir de le faire, et ouvrait son cœur et sa main sans trop se soucier de la reconnaissance. Aidé dans ses bonnes œuvres par celle qui a
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veillé sur lui avec la tendresse d'une épouse et d'une mère et qui le pleure aujourd'hui, jamais Roger n'a eu une défaillance dans le bien qu'il croyait pouvoir faire. Et tout cela légèrement, facilement, gaîment, avec une apparente insouciance même.
— Mon bras de moins, me disait-il un jour, m'a beaucoup servi. J'ai appris à réfléchir pendant ma convalescence. J'étais peut-être monté un peu trop haut et je m'exagérais parfois l'importance de la créature humaine ; un coup de fusil a suffi, il a cassé une aile à ma rêverie et je suis retombé sur la terre. Bah ! ne nous attendrissons pas ! je continuerai tout de même à chanter le duo de la Dame blanche, seulement je ne pourrai plus dire avec tant d'expression, dans le duo :
Cette main si jolie !
en pensant à celle que j'ai maintenant î
Et il se mit à rire, ni trop, ni trop peu,
XXIV cAP.xrri' r> r\ 'ii-xor.
juste ce qu'il fallait, toujours « pour ne par attrister ».
Les années vinrent; le théâtre 'ne pouvait plus donner à Roger ses succès du passé ; loin de s'imposer au public, il se retira dans le professorat et y fit les élèves que l'on sait. Sa vie entière était à eux, et c'est à leur communiquer sa chaleur, sa conscience d'artiste, qu'il a usé ses derniers jours.
Que.de fois ne l'avons-nous pas rencontré, descendant cette avenue Frochot, oi^i il demeurait, ruisselant de sueur, épuisé par les leçons de la journée, mais l'air rayonnant, satisfait, de l'homme qui vient d'accomplir un devoir avec passion.
— Savez-vous, me dit-il un jour, de quoi il pourrait être question pour moi? de la croix de la Légion d'honneur.
— En effet, lui répondis-je, votre talent, votre vie, vous ont depuis longtemps désigné.
— Et puis, ajouta-t-il, en redressant crâne-
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ment la tête, par un geste familier, on sait que j'ai toujours défendu l'art avec conviction et que, pour obtenir cette récompense, je n'ai commis aucune bassesse, aucune platitude devant le pouvoir existant.
A cette dernière phrase, je ne pus réprimer un imperceptible sourire.
— C'est juste ! me dit-il en me serrant la main; je crois bien que je ne serai jamais décoré !
Il avait encore dit vrai.
La maladie vint qui ne sut abattre ni sa foi ni son courage. Je le rencontrai un soir. Il avait le teint très animé, l'œil brillant de fièvre, la voix saccadée.
— Eh bien, Roger, luidis-je, comment allezvous?
— Moi, me dit-il, en se frappant la poitrine et en souriant avec une expression singulière, je m'en vais !
El il s'éloigna à demi vacillant, mais se
redressant avec énergie, pour ne pas laisser voir une faiblesse physique.
Il s'en alla en effet! et le nombre d'amis qu'on a comptés à ce départ a appris à ceux qui pouvaient l'ignorer la valeur de l'homme et de l'artiste qui venait de disparaître.
Avant de tcrmirer cette préface, je viens de relire les pages écrites. Je me demande si ceux qui daigneront y jeter les yeux ne les trouveront pas un peu légères, dans la forme du moins.
Tout réfléchi, je pourrais répondre que si je n'ai pas voulu écrire une préface comme je l'ai dit en commençant, je n'ai pas pensé non plus faire une oraison funèbre. Et puis mon sentiment est qu'il faut laisser dans leurs couleurs, dans leurs tonalités, les sujets qu'on traite et que tout doit concourir à représenter le personnage qu'on veut faire connaître. Le
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