DU DRAGON DE SAINT-ODOLAN
« Les antiques chroniques assurent que c'est la tète d'un dragon occis en l'an du Seigneur 1197, sans faute, par le chevalier errant Edouard Knolles. Lequel serpent, cuit en huile, demeura bien longtemps fixé par trois gros clous à la muraille de ladite église, à toucher le cloître, et il mesurait pas très loin d'un arpent... »
(Olass Calcitrapa, De malefîciis et draconum nocenlia. Lib. quiiil., 1499, f" 4.)
— Allons, un verre de vin, monsieur Piolle?
— Avec plaisir, monsieur... Et à votre santé! Oui, sans doute, l'histoire du Dragon, dont vous avez remarqué la mâchoire suspendue dans notre église, est digne d'être contée. Et vous ne trouverez ici, ni ailleurs, homme qui la connaisse
mieux que moi... Vous comprenez, monsieur, qu'on n'est pas bedeau de cette paroisse, de père en fils ou en gendre, depuis les origines, sans savoir tout ce qui se rapporte aux curiosités. Moi qui vous parle, j'ai déjà mis en terre les trois quarts des vieux habitants, et je serai bientôt le dernier à conserver ces souvenirs de notre passé où vous trouveriez matière à un beau et gros livre.
Je remerciai poliment le bedeau, gardien du petit cimetière de Saint-Odolan, et je lui offris une deuxième bouteille de ce vin du pays qui, suivant l'expression consacrée, rendrait la vie à un mort. Le bonhomme, au cours de son récit, usa plus que de raison, peut-être, de ce liquide généreux. Mais on pardonnera, certainement, et même on louera son intempérance, quand on aura entendu l'histoire du Dragon, dont la seule mâchoire demeure comme témoin d'un événement aussi prodigieux. Et dois-je toutefois convenir que cette mandibule brèchedent appartint, suivant toute vraisemblance, à un crocodile africain.
— A votre santé, monsieur, et que Dieu vous bénisse ! Vous voulez queje vous parle de notre Dra-
gon. Cela me sera facile. Je connais l'aventure dans ses moindres particularités, et je vous la rapporterai aussi fidèlement que si c'était à ma trisaïeule en personne, la défunte Monique Guédoufle, de Saint-Valérien, que j'aie passé la parole. Pour lors, monsieur, et pour commencer, je vous dirai qu'à cette époque nos coteaux de la Limagne étaient autant de belles falaises dressées au bord de la mer, et notre église dominait un port où se rangeaient par milliers les galères et autres vaisseaux. Tel fut l'état du pays jusqu'au règne de Charles IX ou de Charles X, environ... Du moins c'est là ce que mes grands-parents n'ont jamais manqué de m'enseigner au temps jadis, et que je répète après eux.
La ville, monsieur, aussi vrai que je bois ce coup de vin, étendait son enceinte crénelée et ses tours à deux bonnes lieues tout autour du clocher fortifié. Et je vous prie d'observer que le coq en a été tout récemment doré de frais par le zèle de notre doyen. Nous avons tous contribué à cette dépense. Il faut honorer son pays, n'est-il pas vrai ? Et ce n'est pas une raison, monsieur, parce que Saint-Odolan n'est plus maintenant qu'un petit bourg, pour refuser à notre église...
70 LE CAnQUOIS
J'interrompis le conteur, car il s'éloignait trop, ■à mon goût, de la partie vivante du sujet :
— Souffrez, monsieur Piolle, que je vous raiînène vers notre Dragon. Autrement, le jour se ^passera que j'en serai encore à tout ignorer de ce î-eptile fabuleux.
. — Vous avez mille fois raison, monsieur. Ce monstre était plus long que toutes les nuits d'un hiver et l'éclat de ses yeux plus aveuglant que iles rayons du soleil d'été. Et vous pouvez juger, par la mâchoire que vous avez déjà admirée, des dimensions de sa tête. Je mets en fait quil aurait avalé un taureau d'une bouchée, et vous et moi avec, par la même occasion.
— Malheureusement, monsieur Piolle, cette 'Occasion unique, nous ne l'avons pas rencontrée !... Encore un verre ?
- — Volontiers, monsieur Ce dragon avait
l'habitude de venir tous les ans, à date fixe... Oui^ le jour même où tombait la fête de Saint-Odolan... Attendez un peu... Je crains d'avoir oublié le mois
— 11 n'importe, monsieur Piolle, il n'im- ,porte !... Ce dragon venait donc ?...
LA MERVEILLEUSE ET VÉRnïIQUE HISTOIRE 7h
. — Par voie d'eau, oui monsieur. Ce serpent nageaillout comme les couleuvres elles anguilles d'aujourd'hui.
11 traversait le port, aux premières heures du matin, venant on n'a jamais su d'où, et telle était la longueur de son détestable cou et de son immonde carcasse, que sa vilaine tête à bec crochu visitait la basse-cour du château, alors que sa queue de poisson frétillait encore épouvantablement dans la rade. Gela n'a jamais, d'ailleurs, été mis en doute par personne. Le Dragon venait chercher son tribut. Par suite de certain arrangement, qui se perdait dans la nuit des temps, les trois plus jolies filles de Saint-Odolan lui étaient offertes tous les ans et il en choisissait une. Ainsi, à chaque printemps, c'était une demoiselle de la ville qui disparaissait, ravie par ce vampii'e aquatique. N'eût été cet inconvénient, aucun reproche ne pouvait s'adresser au Dragon^ de la Mer. Sa discrétion était louable. On ne le voyait jamais en temps ordinaire. Il n'entrepre nait rien contre la ville non plus que contre le pays, tant il est vrai, monsieur, que les bons comptes font Içs bons. amis.
Mais voyez-vous, monsieur, rien ne dure sur la terre. Il advint à cette époque où les Hongrois et les Bulgares envahirent, avec les reîtres allemands et les huguenots, le pays de France, sous la conduite d'Attila et du duc de Guise, si ma mémoire me sert, que le Conseil de notre ville fut en proie à de cruelles dissensions. La faute en doit être imputée au maïeur Hugues de Scrama, pour une partie. Mais le syndic Walleran Crevichon en portera encore longtemps la responsabilité devant l'histoire, il la portera en compagnie du jurât Odon Tarobat. De celui-là on avait dû depuis longtemps renoncer à énumérer les iniquités, vu leur nombre. Comme chacun de ces deux compères avait une très belle fille à marier, tandis que le seigneur Hugues était nanti de trois, tout aussi belles, mais beaucoup plus jeunes, ils conspirèrent contre le maïeur, dont la superbe, la richesse et l'origine allemande irritaient depuis longtemps le Conseil.
« Maître Hugues de Scrama ne peut moins faire, répétaient-ils à tout bout de champ, que d'olTrir ses trois filles à choisir quand le Dragon nous arrivera. Notre ma'ieur en aura encore deux.
c'est assez. Un homme de son rang, de sa fortune et de son mérite n'en est pas à une fille près. Pour nous, qu'il laisse loin derrière lui, autant par sa noblesse que par ses vertus, pour nous, pauvres bourgeois, si le Dragon nous prend notre fille, il ne nous restera que nos yeux pour pleurer. D'ailleurs, c'est de notoriété publique que les demoiselles Blanche, Rosette et Florimonde, filles du superbe seigneur de Scrama, sont encore plus parfaites en leur beauté que ne le dit leur nom. Nos enfants, à nous, ne peuvent en rien s'y comparer. C'est le jour et la nuit, en un mot, et le nier serait contester au soleil sa clarté. Pour les autres tilles delà ville, il n'en saurait être question. Seules les demoiselles Florimonde, Rosette et Blanche sont dignes d'être offertes au Dragon. On se doit à son honneur. Que penserait de nous ce Dragon de la Mer, si nous lui présentions un chétif et médiocre lot. Nul ne mettra en doute qu'il entrerait dans une épouvantable colère. Nos murailles s'écrouleraient sous le seul effort de ses pattes en nageoires, et nous péririons corps et biens pour avoir manqué inconsidérément aux lois de la prudence et de la probité. »
Ayant ainsi prévenu l'opinion par leurs discours subtils, le jurât et le syndic amenèrent le Conseil à mettre le maïeur dans la nécessité d'offrir ses filles au monstre marin. Le seigneur Hugues craignait sans doute d'être relevé de ses fonctions de maïeur. Avide de pouvoir, et, comme tel, ménager de sa popularité, il annonça au Conseil, en étanchant ses larmes avec la queue de son chaperon, que l'intérêt public était sa seule loi et que ses trois filles subiraient l'épreuve. Aussitôt, sur la motion de Wallerau Crevichon et d"Odon Tarobat, le Conseil vota à ce père héroïque le don d'une salière d'or à la figure du Dragon.
Mais, Monsieur, l'amour maternel ne se paye pas des mêmes raisons que le cœur d'un père travaillé par les calculs politiques. Mme Sichelghita, épouse du maïeur Hugues de Scrama. déclara à son mari qu'elle accompagnerait ses filles, qu'elle les couvrirait de son corps, en s'ofTrant aux premières morsures de la bête, et qu'enfin, et avant tout, elle ameuterait Saint-Odolan tout entier contre le père assez dénaturé pour sacrifier ses enfants à sa manie de gouverner la cité.
Elle fît tant et si bien qu'on craignit bientôt de voir les partis contraires en venir aux mains par les rues. On ne sortait qu'accompagné et en armes. Les entrées des maisons disparaissaient derrière les barricades, et on ne voyait que gens occupés à monter des pierres sur leur toit. Pas de quartier où les chaînes ne fussent tendues avant les premières heures du soir. Partout résonnaient les boucliers et les gantelets. Chacun vivait couvert de fer, et ceux qui, d'habitude, n'allaient qu'un bâton blanc à la main, ne marchaient plus qu'appuyés sur un plançon ou un fauchard. Le prix des hauberts de mailles et des cervelières de fer décupla en une semaine, et les fripiers recédèrent les vieilles épées à des prix qu'elles n'avaient jamais atteint au temps où elles étaient dans leur neuf.
C'est alors. Monsieur, qu'intervint le prieur du monastère, Dom Desiderius, que l'on appelle aujourd'hui Didier, je ne sais pourquoi. Le saint homme abondait en dons de sagesse. Depuis la grande moitié d'un siècle, il n'était pas sorti de son cloître où les clercs attentifs peignaient des Pères Éternels sur du vélin poncé et doré à la feuille.
Entendant les vitraux de sa chapelle branler dans leurs plombs, tant grossissait le bruit de l'émeute, il ne prit point la peine de s'enquérir d'où venait ce tumulte. Le bon prieur s'en £ut simplement par les rues, à la tête de ses moines, tous un grand cierge à la main. Leurs robes brunes s'accrochaient aux pieux et aux chevaux de frise. Le Saint-Sacrement précédait la procession, et chacun se découvrait et s'agenouillait sur le passage. On s'empressait pour dégager la voie. Les charrettes étaient vivement tirées, les poutres relevées, les cheînes abattues. Le vieux prieur pénétra dans l'église et monta au jubé. Toute la ville s'écrasait dans la nef, les bas-côtés, jusque dans le chœur, les femmes s'étouffaient dans les escaliers des tribunes. Oui, Monsieur, on fut pressé à tel point que le chemin de croix, sculpté en plein chêne et excellemment enluminé, perdit cinq de ses panneaux qui cédèrent sous l'effort de la foule. Et ce fut. Monsieur, vous pouvez m'en croire, une perte considérable pour le temps. Heureusement qu'un amateur américain consentit, il y a trois ans, à reprendre toutes ces méchantes boiseries vermoulues, pour rien, et même il en a donné des neuves
à la place. Il existe tout de même, quoi qu'en disent les mauvaises langues, de braves gens icibas.
Le sermon de Dom Desiderius porta sur l'obéissance, la résignation, en général, et sur l'excès du luxe, en particulier. On dit que sa péroraison laissa bien derrière elle tout ce qu'avaient produit, dans le genre, les orateurs sacrés les plus illustres, tels que Démosthène et Socrale... Pour ce qui est des autres, vous m'excuserez. Monsieur, j'ai oublié leurs noms. Toujours est-il que cela tomba tel un seau d'eau froide sur tous ces cerveaux en fusion. Ah ! Monsieur, si vous aviez été là, lorsque le digne homme s'écria, levant ses maigres bras vers les dames assises les unes sur les autres dans les tribunes: « Et vous, créatures sans pudeur, qui, au lieu de macérer dans les baumes de la pénitence, vous oignez de nuit la face de graisse de crocodile, dans l'espoir ridicule d'effacer vos rides, quelque jour s'ouvrira la gueule de l'enfer, plus large et fétide que la mâchoire de ce monstre ici pendu...
— Ah, pardon. Monsieur Piolle !... Je vous arrête. Vous avez perdu manifestement le fil de
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votre histoire. Rappelez vos souvenirs. Comment prétendez-vous me faire croire que la mâchoire du dragon était déjà pendue dans votre église? avant la sédition ?
M. Piolle ôta son petit bonnet à queue de rat, se gratta la tête d'un air embarrassé, huma une prise, but un verre de vin, et s'excusa en ces termes :
— Que voulez-vous, Monsieur, c'est la tradition. Depuis que je suis sur la terre je l'ai entendu ainsi conter. Et d'ailleurs, je ne vois rien là d'impossible. S'il vous plaît de suspecter les miracles...
— Loin de moi cette idée, Monsieur Piolle 1... iVe me jugez pas aussi sévèrement, je vous prie.
M. Piolle qui, à bout d'arguments, m avait poussé cette botte, gagna ainsi sur moi assez de temps pour forger une explication plausible :
— D'ailleurs, Monsieur, mon grand-père m'a toujours dit que cette tête de dragon était encore plus ancienne que celle dont vous avez pu admirer ici les débris. C'était, sans discussion possible, celle du père du dragon dont il s'agit. Enfin, Monsieur, le succès de Dom Desiderius fut immense. A entendre ainsi la parole de Dieu, chacun
rentra en soi-même, et plus d'un citoyen de Saint- Odolan regretta de s'être laissé emporter aussi inconsidérément par ce qu'il croyait être son intérêt, et surtout par sa passion. Beaucoup profitèrent de ce sermon pour réduire, par la suite, le luxe du vêtement de leurs femmes, sans rien retrancher sur le leur. Ceux-là, Monsieur, pour vivre dans un temps si ancien, avaient déjà la pratique des choses.
Au sortir de Téglise, les gens se regardèrent sans colère, beaucoup commencèrent à parler d'accord, on vit deux ennemis déclarés s'embrasser. Mme Sichelghita trembla pour la vie de ses filles. Mais elle comptait plus sur la subtilité de son compère Thomas Lefrison que sur les caprices du populaire. Profitant de cette heureuse disposition des cœurs, le fallacieux procureur demanda qu'on réunît le Conseil. Là, il s'exprima d'une façon si magistrale, que le Corps de Ville décida que son discours serait conservé pour l'édification de la postérité. Il n'y a pas très longtemps même que la pierre, où étaient gravées les cent soixante-deux lignes principales de cette harangue, fut cassée à coups de marteau par un maître maçon qui la
trouva encaslrce dans le mur d'une ferme. Si vous y tenez absolument, je pourrai peut-être vous en procurer un morceau.
Vous n y tenez pas, Monsieur ? A votre volonté!... Et à votre santé 1... Que Dieu vous tienne en joie !... Oui, Monsieur, le discours de maître Thomas Lefrison fut de ceux qui resteront dans la mémoire des hommes. Je puis vous le réciter en entier, commencer par la tête ou la queue, à votre convenance, tant je l'ai fidèlement appris par cœur dans ma petite enfance. Malheureusement, je ne comprends pas ce qu'il signifie, parce qu'il est en latin...
— Qu'à cela ne tienne. Monsieur Piolle, récitezle toujours. Je vous le traduirai, si cela peut vous servir.
M. Piulle finit de boire la bouteille de vin, alluma sa courte pipe de bois, commença de déclamer, et j'apportai toute mon attention à bien suivre.
Le discours du procureur Lefrison me parut être une de ces harangues à la Tacite et un de ces résumés de basoche où rien n'est concédé au superflu. En substance, le légiste affirmait ces
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vérités premières : à savoir, que Ton n'est jamais tenu d'exécuter un contrat qui lie une partie sans son consentement préalable, que la simplicité n'est point en soi une vertu, que tromper un ennemi n'est pas crime, enfin que tout est préférable à la perte de la dignité. Les habitants de Saint-Odolan ne devaient rien au Dragon, en droit. Ou bien, s'ils lui devaient quelque chose, c'était au dit Dragon à en faire la preuve. Et le procureur continuait :
« Bonnes gens, mes frères, vous êtes de douces brebis du Seigneur, et qu'on tond de trop près. Qu'avons-nous à voir avec ce dragon du Diable, s'il vous plaît ? Que nous donne-t-il en échange de la belle fille que nous lui offrons naïvement à chaque retour du printemps ? On me dit que, moyennant cet accord, il consent à épargner la ville ! Autant de farces ! D'abord s'il pouvait y mal faire, soyez certains qu'il n'y manquerait pas. Au vrai, il ne peut rien contre nous. Et puis, tout cela est irrégulier et contraire aux justes lois. Il
y a belle lurette que nous avons racheté les servi-
tudes et les justices seigneuriales, à telles enseignes
que le Vicomte de Caussadoux n'a même plus ici
un méchant petit pilori à ses armes. Nous sommes bourgeois libres de la bonne ville nommée Saint- Odolan et honneur de la province. . . Et l'homme libre ne doit trembler devant rien... ou presque rien 1... Aurions-nous peur du Dragon, par hasard?... Qu'il se lève, celui qui redoute le Dragon. »
Il est probable que personne ne se leva. Mais quelques exhortations à la prudence durent se produire, carie discours continuait ainsi :
u Sil nous attaque, ce méchant serpent?... Eh bien, n'avez-vous pas des machines de guerre, une arbalète danoise qui darde ses traits à trois cents pas,, un trébuchet qui lance des pierres plus lourdes qu'un sac de blé, des épées de Bordeaux, des javelines de Biscaye, des dagues de Catalogne, et votre vertu 1 Foin de la poltronnerie, Messeigneurs, poltronnerie est viande de vilain!... Nous n'en mangeons pas! Holà, j'entends des murmures... Aurais-je offensé quelqu'un ! Je suis prud'homme et m'excuse... Aussi bien ne devraisje produire ici d'autres arguments que ceux empruntés à l'arsenal des lois... Mais le temps presse, et je veux conclure : en trois points, et une conclusion, ainsi que d'usage.
(( Je VOUS demande un peu, mes compères, ce que doit penser de nous le monde quand il nous voit supporter avec patience une pareille iniquité. Pour moi, je soutiens que nous nous avilissons sans bénéfice.
(( Et d'abord, depuis que ce méprisable serpent, serpent, puisqu'il ne possède point d'ailes et a été vomi par l'abîme ; depuis que ce poisson fétide, poisson puisqu'il a élu domicile dans Tonde amère, écréme la jeunesse de notre ville, il s'est écoulé bien des années, des siècles peut-être ; rien dans nos mémoires ni nos écrits ne nous aide à remonter au début de Tinstitution. Ergo...Donc! Ce serpent très ancien, caduque et cacochyme, qui rampe avec peine, ne peut plus voir clair, chargé comme il est d'années. Et sa stupidité doit — c'est pour moi certitude — concourir encore à augmenter son aveuglement.
« Que demande-t-il, deuxièmement? Trois filles à choisir?... On nous dit: Parmi les plus belles? Erreur ! Ce serpent ne sait point si nous avons choisi au mieux de ses goûts. Et pourquoi choisitil plutôt entre trois filles qu'entre cent ?... Ily a ici, mes compères, un point obscur. Et dans le
doute la simple sagesse nous enseigne que la position de loccupant est toujours privilégiée.
« Nous serions d'ailleurs fondés à invoquer la prescription, si par un premier effort de courage nous cessions d'exécuter demain l'engagement prétendu. Mais j'aborde le troisième point.
« Et je dis : Ce serpent issu de la mera-t-il qualitépour établir descatégoriesparmilespersonnes ? Est-il capable, en un mot, de reconnaître une demoiselle noble d'une bourgeoise, d'une fille de petit état, voire dune coquine ?... J'entends dire: Peut-être?... Eh bien, que le Dragon en fasse la preuve !
« Si donc il se constitue partie, qu'il nous envoie un avocat, tout d'abord! Où est-il cet avocat?... Allons, qu'il s'avance et qu'il parle ! Personne ne dit mot?... La cause est entendue. Je conclus :
« Mes bons amis, c'est demain que notre serpent se présentera sous nos murs. Ofîrez-lui donc, si vous m'en croyez, trois demoiselles dignes de sa nature pestilentielle, ^'ous avez, à point nommé, dans la prison, la dame Macée qui tenta récemment d'empoisonner le bon chevalier son mari.
en racontant que les souffrances du pauvre homme devaient être imputées à une mauvaise colique. Soumise à Tépreuve de Teau, la dite Macée a coulé tout au fond de la cuve, sans se vouloir reconnaître coupable. Qu'elle trouve dans le serpent tout à la fois un bourreau et un juge. Il y a aussi dans un cachot voisin cette Ysabeau la Gantière, dont je sais qu'elle vola la bourse du marchand Patinel, tandis qu'il dormait pris de vin. Qui a menti, d'Ysabeau ou du marchand? Le Serpent en fera son affaire, et aussi de cette fille sans nom, venue d'Egypte sur un balai, si j'en crois la rumeur publique, et qui exerce la sorcellerie ouvertement, enferme des crapauds dans des pots à moutarde, les nourrit d'ossements d'excommuniés, et les baptise la nuit du Sabbat !... Vous frémissez d'horreur !... Moi aussi. Je la recommande donc tout spécialement au Serpent, cette magicienne. Il en voudra certainement. Chacun sait qu'elle est de joli visage, et bien tournée au possible, ainsi que la plupart des créatures du Diable... La Macée, convenablement nippée et atournée, est aussi brave que fille sur terre, et I l'Ysabeau, cela n'est un mystère pour personne.
fut toujours mieux douée au regard de la figure qu'à celui de la vertu. »
— Monsieur Piolle, je crois que tel est, à peu de chose près, le sens de votre discours latin. Vous m'obligerez en me racontant la suite de Thistoire.
— Eh bien. Monsieur, on fit en tout comme le conseillait maître Thomas Lefrison. Les trois j péronnelles, magnifiquement coiffées, accoutrées et fardées, furent promenées par la ville, derrière les corps de métiers, le clergé, les bannières et les châsses. Sur leurs talons se pressaient les sergents, puis ces messieurs du Conseil, à cheval, en robefourrées ; le Messager de la Ville fermait la marche, avec son habit moitié rouge et moitié vert, et sa boîte blasonnée pendue à son cou par une chaîne d'argent. C'était à qui offrirait des cadeaux aux trois pécores. Insoucieuses de leur sort, qu'elles ignoraient d'ailleurs complètement, elles allaient d'une mine grave et recueillie, les mains jointes, j sans se priver d'envoyer d'aimables sourires, en dessous, aux personnes de leurs amis qui bordaient le chemin. Chacun admirait leurs longues nattes qu'on avait enveloppées de tresses d'or. Leur cou et leurs épaules disparaissaient sous lesj
< oUiers, les médailles, les croix. Leurs robes 1 »rodées à images avaient été taillées dans des soies venues du Levant Jamais on n'avait vu chose paleille. Ordinairement, et par économie, on envoyait les filles au Dragon avec une simple chemise et une mauvaise pelisse, car, bien sûr, un animal de cette espèce n'est pas frappé par la richesse du costume. Et c'est pourquoi les demoi' selles offertes se montraient si confiantes ; Ysabeau la Gantière, qui passait en expérience les deux autres, leur avait dit, sur le seuil du Palais de Justice, où se formait le cortège : « Mes belles amies, on n'habille pas ainsi les gens pour les mener à la mort. Dieu nous protège, et le juge mage aussi, c'est certain ! «
— Eh, Monsieur Piolle^, qu'était-ce que ce juge mage, s'il vous plaît?
— C'était comme qui dirait le Président de la Cour, aujourd'hui. Le juge mage Longobardus passait, à tort ou à raison, pour un personnage capable de mettre le reste de Ihumanité dans un sac. L'histoire dit qu'il alla trouver Ysabeau la Gantière dans le réduit où elle se distrayait en disputant une croûte de pain à deux rats. Il lui tint
ce langage : « Ysabeau, ma mie; on se préparait à te pendre par les pieds, ce matin, jusqu'à ce que tu avoues ton crime. Fort de ton innocence, jai confondu les accusateurs. El je vais même te faire délivrer, tout à l'heure, si tu consens Tarrangement que je te proposerai, avec ton congé. >)
Ysabeau se prosterna aux pieds de cet homme de bien : « Ah, Monseigneur, je suis votre petite servante 1 Ordonnez ! — Je désire, continua gravement le juge mage, que tu me fournisses de gants, désormais, sans que j'aie à délier les cordons de ma pauvre bourse. Je suis loin d'être riche, tu le sais. — Ah! Monseigneur I... Mais je ganterai aussi Mme Bertha, votre femme, et Mlle Sigebrite, votre enfant, et vos valets. — C'est bien, tu es une bonne fille, Ysabeau, et les calomniateurs seront confondus. Tu me ganteras donc, ma vie durant. En attendant, on va te vêtir ainsi qu'une reine pour que tu suives la procession de... de... Heml... D'un nouveau vœu à Saint... Enfin, marche avec confiance, et que rien de notre accord ne transpire au dehors, tu menlends ! ^^
Ainsi le fallacieux juge mage trompa la fille la plus perverse de Saint- Oclolan... A ce propos, Monsieur, j'ai cru remarquer que souvent...
— Au nom du ciel, Monsieur Piolle, ne vous éloignez pas du sujet ! Je brûle de savoir la suite de cette admirable histoire!... Racontez-moi l'arrivée du Dragon ! = ..
— Il arriva, Monsieur, un quart d'heure après qu'on eut enferme les trois bonnes dames dans la petite cour qui sépare le château du pont de la maîtresse porte. Le Dragon se coula le long du mur, entre les deux tours, grimpa lourdement sur les créneaux, faillit s'engager de travers dans une embrasure. Plus mortes que vives — mettons-nous à leur place^ Monsieur ! — les trois désolées, sans force et sans voix, s'aplatirent contre la courtine, et Macée, dont cette forme de jugement de Dieu augmentait beaucoup les craintes, tomba à genoux, tournant le dos à la tête crochue qui semblait ramper sur les dalles... A votre santé. Monsieur.
— A la vôtre !... Et alors, Monsieur Piolle...
— Alors, Monsieur, le Dragon, ou le Serpent,
ainsi qu'il vous plaira, regarda les pauvrettes de très près, les infectant de son haleine empestée, recula d'un air vexé et dit...
— Voyons, Monsieur Piolle, parlons nous sérieusement ?
— Je suis, Monsieur, plus sérieux qu'un âne qu'on étrille. Les témoignages sont formels. Un de mes aïeux, caché dans les mâchicoulis de la tour de gauche, ne perdit rien de la scène. Et tous les membres de ma famille ont gardé la tradition fidèlement. Oui, Monsieur, le Dragon parla ainsi en très bon français : « Mes petites amies, je ne suis pas aussi simple que vos concitoyens se rimaginent.Je m'aperçois aujourd'hui avec chagrin qu'ils me prennent pour une bête. Faites-moi le plaisir de vous en retourner avec vos oripeaux et vos nattes engainées vers ceux qui vous ont envoyées. Et vous leur direz, de ma part, que je ne me paye point de pareille monnaie. Depuis le Déluge, je vais et je viens, parcourant le monde, et €e n'est pas la ville de Saint-Odolan qui m'en donnera à garder. A-t-on jamais vu, en ce siècle, des filles aller coiffées en nattes tombantes, ainsi que des matrones, au lieu de porter, comme il sied, leurs
cheveux épaiidas sur les épaules et le dos. Allez en paix! Je me nourris de chair fraîche, voire peau ne me tente pas. Il y a mieux pour moi derrière ces murs. Mais mon naturel pacifique me défend d'aller Ty chercher. En tout on doit observer les formes. Allez, courez, et qu'on me donne satisfaction ! »
La dame Macée, à entendre ce Dragon qui s'exprimait avec tant de sagesse, reprit un peu son sang-froid : « Dieu me protège, pensait-elle, et parce miracle veut confondre mes accusateurs et mon injurieux mari ! » Ysabeau la Gantière bénissaitla science du juge mage: « Maître Longobardus a tout prévu, c'est un sage, quoiqu'avaricieux. » Pour TÉgyptienne, comme elle ne parlait pas le langage des chrétiens, on ne sut jamais ce qu'elle pensa, mais tout prouve que ses idées devaient se tourner vers le Diable.
La Macée se releva, salua gracieusement le Dragon, et lui répondit en levant le menton très haut, car lemonstrebalançaitpour lors son aimable bec à cinquante pieds en Tair, au niveau même du faîte de la tour où mon aïeul se dissimulait entre deux corbeaux de pierre. Et le pauvre
homme se jurait qu'on ne le reprendrait plus à espionner les Dragons.
u Monseigneur Dragon, — dit Macée qui avait la langue dorée, — nous sommes vos serves et humbles esclaves. Prêtes, comme telles, à accomplir vos volontés, nous attendons votre plaisir. Mais, toute révérence gardée, nous ne pouvons sortir d'ici pour porter vos ordres. Enfermées dans cette cour, nous n'avons pas les ailes des oiseaux qui leur permettent de voler. — Q\i'à cela ne tienne, fit le serpent, je vais vous donner un coup de main... »
— Ah I permettez, Monsieur Piolle ! Votre histoire passe les limites du possible ! Si votre arrière grand-père du moyen âge a fait parler le Dragon en ces termes...
— Excusez-nous, ^lonsieur. Le défunt était ainsi que moi un vieil homme, et il s'exprimait trop familièrement, sans conteste. Au vrai, le serpent n'en usa peut-être pas avec autant de politesse. Toujours est-il qu'il saisit l'une aprèsTautre les trois demoiselles et les déposa frémissantes dans la ville, où elles furent froidement accueillies. Quant au Dragon, il darda vers mon aïeul sa
langue fourchue qui mesurait plus de dix pieds en long et brillait autant qu'une braise, il lui reprocha sévèrement son indiscrétion, le menaça de sa colère et conclut :
(( Imbécile et méchant vassal, fuis-t'en sans tarder. Et que les autorités de la ville s'expliquent, sans quoi il leur en cuira. Je leur assure une trêve de quelque six heures. Après quoi on viendra me parler, le bonnet à la main, et on me donnera réparation. »
On n'eut garde de manquer à une convocation aussi courtoise. Ce qu'avaient raconté la Macée, la gantière et la fille d'Egypte était pour prouver que le Dragon était de ceux avec qui on peut causer, comme on dit. Le colloque, Monsieur, aurait même dû marquer davantage dans l'histoire et je trouve surprenant que M. Thiers et les autres écrivains n'en fassent point mention. Tous les gens de marque montèrent sur le chemin couvert, les autres sur les tours. Du haut des créneaux chacun put contempler le Dragon. Jusqu'ici, on n'en avait jamais eu la vue pleine et entière, sauf peut-être les deux filles qu'il refusait chaque printemps. Mais les mignonnes étaient à ce point
9i LE CARQUOIS
bouleversées qu elles ue passaient point Tannée, le plus souvent, ou bien elles devenaient folles, et on les emmurait dans une logette, avec une fenêtre grillée, pour qu'on pût leur donner du pain.
Le Dragon, Monsieur, était tellement laid, qu'au dire des gens les plus compétents, il eût été un objet d'horreur pour le traître Judas lui-même. Sa tête, longue de six pieds, au bas mot, possédait tout à la fois le bec recourbé de l'aigle, les yeux saillants des crapauds et les oreilles d'une vache. De son cou, les maîtres câbles des gal.ères suffisaientà donner l'idée. Asesépaulesécailleuses s'attachaient des pattes torses terminées en nageoires. Son ventre, ses flancs, son dos, nus, flasques, pitoyablement difformes, étaient plus vastes que ceux des baleines. Pour la queue, on en estimait la mesure à quelque soixante brasses^ soit un peu plus, soit un peu moins ; de ces détails on ne garde pas mémoire, n'est-il pas vrai ? Quand j'aurai dit qu'une crête verdàtre régnait le long de l'échiné marbrée de roux et de jaune, que les côtés et la panse étaient livides, tandis que le cou, ses fanons et la tête miroitaient plus que le plu-
mage d'un coq, il ne vous restera plus rien à connaître de ce phénomène amphibie.
Ayant atteint la maîtresse porte, le Dragon s'assit sur son derrière, infléchit son cou en S, ouvrit son épouvantable bec, tira dix pieds de langue fourchue, et poussa des sifflements tels, que quarante-trois dames et dix-huit petits enfants tombèrent en pâmoison sur le boulevard. Mais nul n'y attacha d'attention, tant on s'intéressait à ce spectacle extraordinaire.
« Je désirerais — fît le Dragon après avoir sifflé tout son saoul — voir le maïeur en personne. »
Le seigneur Hugues de Scrama se présenta courageusement entre deux merlons. Derrière lui, mon grand-père se cachait, tremblant de peur, à ce point que l'eau de son bénitier se répandait sur son surpHs. Sourd à la voix de maître Thomas Lefrison, qui lui criait aux oreilles : (( Asperge, Guillaumet ! Asperge le monstre ! » — il reculait et écrasait les pieds du massier qui venait sur ses talons.
Le maïeur et le Dragon s'étant salués très civilement, le trompette de la ville emboucha son cuivre. Lors, le Dragoji commença de siffler sur
tous les tons, étouffant le son du cor. Puis il parla, et le silence devint si profond qu'on entendait le moindre grincement de ses écailles sur les dalles.
0 Je m'adresse à vous, maïeur de Saint-Odolan, en tant que représentant le corps de la ville. Jusqu'ici, nous vivions en bonne amitié, mais la façon discourtoise dont vous en usez aujourd'hui avec moi m'oblige à une plus grande réserve pour l'avenir. »
Sans approuver ni blâmer, le seigneur Hugues opina du bonnet et dit au procureur Lefrison : " Pour un serpent d'aussi mauvaise mine, c'est là vraiment bien parler. »
Le Dragon continuait sa harangue. Il reprocha aux habitants leur mauvaise foi. L'histoire des nattes lui était restée sur le cœur : u C'est là un manque d'égards que je ne souffrirai jamais. » — Tout aussitôt le maïeur, soufflé par l'insidieux Thomas, répondit : « Où vous voyez une impolitesse, Seigneur Dragon, d'autres yeux moins prévenus y auraient discerné la preuve d'une délicate attention. Puisque cette question des nattes vous semble la principale, sachez que, par nos
ordres, la dame Marie Perrotino, ratourneresse réputée, coilYa ainsi nos filles. Car, à quoi bon le nier, les tresses serrées en nattes risquent moins d'étrangler les dragons, qui se nouri'issent de demoiselles, que les chevelures épandues. Ouant aux trois jeunes filles, puisque vous prétendez qu'on vous a trompé sur la qualité de leurs personnes, on va vous les représenter. »
Et, sur un signe du massier, les trois filles du maïeur se montrèrent dans une embrasure, défendues contre le bec menaçant par une centaine de piques dressées. On avait coiffé, habillé les trois demoiselles exactement comme les pécheresses offertes le matin.
« Parfaitement, dit le Dragon, de Tair le plus conciliant. Je reconnais mon erreur. Allons, quittons-nous amis ! Je choisis celle du milieu, la plus grasse. — Il est trop tard ! répondit le maïeur, d'un ton sec. Vous avez douté de nous, l'injure est d'importance. N'avanciez-vous pas^ il n'y a qu'un moment, cette excessive prétention de visiter nos maisons pour y chercher quelque victime à votre convenance ? Cette menace, à elle seule, rendrait tout accord impossible. Nous en
remettant contre vous au jugement de Dieu, nous vous appelons en duel ! Le coupable succombera en champ clos et sera pendu au gibet, sur la place \ du Marché Neuf. Dragon, Saint Odolan vous provoque ! Champion, faites votre devoir 1 »
Alors, Monsieur, apparut sur le faîte de la grosse tour un homme de guerre couvert de mailles sous sa robe armoriée. Son heaume renforcé cachait sa tête, jusqu'aux épaules, ses jambes avaient des grèves d'acier, les émaux de son écu réfléchissaient les rayons du soleil. Il jeta son gant de toile, renforcé de baleines et d'anneaux en fer, dans la cour où le Dragon se grattait impudemment le flanc avec son immonde nageoire, et le trompette sonna trois fanfares pour augmenter la majesté du défi.
Vous croyez peut-être, Monsieur, que le Dragon goba tout aussitôt ce chevalier courageux? Non point, Monsieur. Les coutumes de la che- : Valérie étaient, à l'époque, si religieusement observées, que le Dragon s'y conforma en tous points. Il releva soigneusement le gant à bout de bec, le plaça sous son aisselle et dit : « J'accepte le gage ! A sept jours francs la bataille, devant la
Halle aux Poissons ! Voici mon gage ! » El arrachant une de ses écailles, il la posa sur la plateforme de la tour, aux pieds du chevalier masqué d acier. Puis, tournant son vilain dos à la noble compagnie, le Dragon regagna la mer et disparut sous les flots.
La semaine qui précéda le combat fut, Monsieur, pour le pauvre chevalier Edouard Knolles, une vraie station au Paradis. Lui qui ne vivait guère, depuis une année, que de radis et de pain noir, se nourrit sans trêve de chgpons, d^écrevisses et de blanc-mangers. On avait beau lui dire : « Prenez garde, Messire Knolles, vous vous alourdissez et le Dragon vous happera. » — Le bon homme d'armes mangeait abondamment, buvaitautant, et toujours du meilleur. Aussi bien avait-il beaucoup à rattraper. Mais d'ailleurs, vous savez son histoire...
— Pas le moins du monde. Monsieur Piolle. Faites-moi la grâce de me dire ce qu'était ce chevalier Knolles, dont j'entends parler pour la première fois.
Gomment, Monsieur, vous ne le connaissez pas? Je vous montrai pourtant^J;,^\t?^ai.^l,?/^C)^:v,
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épée pendue au-dessus de la porte de la sacristie !
Sans contrister M. Piolle en lui apprenant que cette brette rouillée datait, tout au plus, du règne de Louis XIV, je lui répondis que javais admiré, en effet, cette épée célèbre, mais que j'en avais ouljlié la légende. Au vrai, le bonhomme ne m'en avait soufflé mot.
— Edouard Knolles, Monsieur, était un de ces chevaliers d'Angleterre qui se louèrent au temps jadis pour aider nos rois dans leurs guerres contre l'empereur Justinien ou Charles-Ouint, il ne m'en souvient plus très bien. Quand il eut fini de se battre, il oublia de s'en retourner ; et, ayant mangé ce qu'il avait gagné, il tomba dans une misère assez grande pour en arriver à tendre la main. C'était un mendiant de noblesse. Il vivait dans un cabaret borgne, où renseigne de TÉcu du Forez se balançait à une tringle grinçante que • terminait un dragon gentiment forgé. Et quand il se trouvait pris de vin, ce qui lui arrivait neuf jours sur huit, Messire Edouard Knolles montrait le poing à la bête de fer et criait d'une voix enrouée : « Canaille, j'aurai ta peau ! »
Pour le reste, Monsieur, on n'aurait pu trouver meilleur chevalier dans toute la province. Une ou deux fois qu'il courut dans les joutes, il coucha par terre tous les tenants. Et il maniait sa lance avec tant d'adresse, qu'on le voyait enfiler coup sur coup cent bagues avec son fer, si petites fussent-elles, et sans faute.
Cette particularité n'avait pas échappé à l'astucieux Thomas Lefrison. Depuis quelque temps, il avait jeté les yeux sur cet ivrogne porteur de lance, et comptait l'employer au cas de difficultés avec le Dragon. Aussi, dès que mon arrièregrand-père eut fait la commission dudit Dragon à ces ^Messieurs du Conseil, Thomas Lefrison coula-t-il à l'oreille du maïeur ce simple avertissement : « Soyez sans inquiétude, j'ai ce qu'il nous faut. » Courir jusqu'au cabaret de l'Ecu du Forez, y trouver le chevalier Knolles, le verre à la main gauche, le poing droit tendu vers le dragon de fer qu'il invectivait, fut pour le procureur l'affaire de quelques'instants.
« Messire Knolles, s'écria-t-il, le jour est venu pour vous de combattre le Dragon, le véritable, le grand Dragon de la mer! Armez-vous sans tarder!
La ville de Saint-Odolan compte sur vous ! » Le chevalier était homme de sang-froid, même quand il avait bu plus que son compte. Connaissant le procureur pour s"en être vu poursuivi et menacé de la prison pour dettes, il commença par poser ses conditions : « Messire Thomas, vous pouvez me croire tout à votre disposition. Du Dragon je n'ai cure. Mais quelle solde me donnerezvous, s'il vous plaît, pour une pareille entreprise? » Après une brève discussion, on tomba d'accord pour une trentaine de sous d'or. En outre, la ville fournirait à son champion une armure de mailles doubles, une gorgière et un heaume de première qualité, le reste à l'avenant, et un grand cheval de lance, convenablement housse, par-dessus ses pièces de mailles, avec la selle et la bride garnies d'acier, et un chanfrein à orbevoies pour rendre le destrier aveugle. Ce qui fut conclu tout d'abord, puis exécuté après que le Dragon eût accepté le défi.
Messire KnoUes ne pensa plus dès lors qu'à prendre du bon temps. Et, au grand scandale des gens de bien, il s'entretenait fréquemment avec Ysabeau la Gantière. Et si, de fortune, on lui
reprochait sa conduite, Messire Edouard KnoUes répondait invariablement : « C'est une sage pei'sonne. Tout en recousant mes gants, elle me renseigne sur les us et coutumes de mon Dragon. » D'ailleurs Messire KnoUes ne négligeait pas ses exercices. Chaque malin il courait la lance sur la grève, et son coup était si juste qu'on pouvait voir ce chevalier d'xVngleterre pours livre les crabes au galop de son destrier et les embrocher, sans qu'il en manquât jamais un.
La veille du combat, il scia à demi le fût de sa lance au-dessous du fer barbelé, en assura la douille au moyen d'une ligature de cordes qui descendait jusqu'à la poignée, et cacha ce fer sous une queue de renard, suivant la mode des hommes d'armes allemands.
Le Dragon, Monsieur, fut exact au rendezvous. Le samedi matin, troisième de mai, on le vit sortir de la mer, gagner la chaussée de la Halle aux Poissons. La tête de cette chaussée avait été garnie de barrières. On avait disposé des tribunes pour les Dames et les principaux magistrats. Tous, grands et petits, se tenaient attentifs, escomptant la défaite de Tennemi. Les cœurs battirent quand
apparut le chevalier Knolles. On eût dit, Monsieur, un autre Saint-Georges, tant ses armes et ses harnachements brillaient au soleil. D'un temps, il fut sur le Dragon qui, pensant en finir d'une fois, détacha sur la tête casquée un coup de bec, avec la rapidité de Téclair. Des cris d'horreur montèrent quand le cou du monstre se détendit. Mais le chevalier d'Angleterre avait mieux encore calculé sa mesure. Il porta son cheval à droite, le fit cabrer et le bec du Dragon ne rencontra plus que la lance. Mordant la queue de renard, ce bec s'enferra sur la pointe barbelée. Le bois cassa au moment même où Messire Edouard laissait tomber son arme et ramenait sa monture.
Alors on assista à une scène comme on n'en avait jamais vue. Plus le Dragon agitait sa tête, repliait ou étendait son cou, plus la corde décrivait de cercles. Ainsi, s'entortillant autour des mandibules, elle muselait la bête d'une excellente façon, les seize pieds de bois qui traînaient à terre ou voltigeaient au bout de la corde, embarrassaient le monstre sans qu'il pût s'aider de ses nageoires ou de sa queue. Cependant Messire Knolles, son grand coutelas de Turquie au poing, caracolait sur
la chaussée. Au momenl favorable, il fournit un coup si exaclement appliqué, que le tranchant passa entre deux osselets du dos. Un jet de sang sortit incontinent, qui retomba en pluie sur les spectateurs. Le syndic Wallevan Grevichon et son compère le jurât Odon Tarobat, qui criaient victoire, en furent trempés jusqu'à la chemise.
Quant au Dragon, cette blessure acheva sa défaite. Paralysé du train de derrière, il cessa de fouetter le sable de sa queue. Un second coup lui ouvrit la gorge, le fer passa sous les écailles et disparut un instant. Et bientôt la masse épouvantable, tronçonnée, sanglante, s'écroula sur la chaussée. A la grande joie du populaire, le chevalier anglais découpait le Dragon comme une simple volaille, On ne voyait que le coutelas se lever et retomber.
Il ne fallut pas moins de quatre-vingt-treize hommes, sans compter dix paires de bœufs, pour traîner la dépouille du Dragon jusque dans la ville. On la fit bouillir dans de l'huile et on la con serva accrochée à la voûte de l'église pendant plusieurs siècles. Quant au chevalier Edouard Knolles, enrichi par la munificence du Grand
Conseil, il rentra en Angleterre et finit ses jours dans l'abstinence et l'austérité.
Telle est, Monsieur, la merveilleuse et véridique histoire du Dragon de Saint-Odolan... N'avons-nous pas le temps de vider une autre bouteille ?
A Mademoiselle Rosita Finaly.