I.X.X1V LA «KFOK.MAIION
il ne vit dabord que d'une vie animale; sa nalure spirituelle est tellement méconnaissable, que Platon croyait qu'il l'avait reçue dans une existence antérieure, et refusait d'admettre qu'elle lui est donnée au moment où il entre dans celle fange et cette corruption. Cest là que l'éducation, les institutions sociales, et surtout la religion, viennent prendre 1" homme, pour le relever et, pour ainsi dire, l'enfanter une seconde fois à la vie de 1" intelligence.
L'esprit aura beau s agiter, il ne trouvera pas un autre dénouement à l'origine du mal. 11 faut choisir : ou le reconnaître pour le funeste fruit d'une volonté déréglée, ou le rendre nécessaire, ei l'imputer à Dieu même. Je sais que de nos jours le panthéisme n'a pas reculé devant cet odieux paradoxe. On enseigne, au dix-neuvième siècle, qu'un être raisonnable n'était pas susceptible d'une autre éducation que la brute, qu'il ne pouvait arriver au bonheur que par la soulfrance, que l'erreur est un acheminement à la vérité, le vice une cause de perfectionnement moral, et qu'entin les abomina lions antiques, l'idolâtrie, l'esclavage, la promiscuité, étaient comme des degrés d'initiation à une vie supérieure, dont l'être tout bon et tout-puissant ne pouvait dispenser ses créatures, ou plutôt dont il ne pouvait se dispenser lui-même, puisqne, d'après ce système, ("est Dif'U(|ni vil dans Ihumanilé.
l»i: LA PHILOSOPHIE. LXXV
Je le demande : le nianichéisine eul-il jamais rien d'aussi révoltanl? Et le mol magique de progrès, dont on dissimule l'origine chrélienne, a prolëgé cet amas d'idées incohérentes, pai-mi lesquelles on retrouve encore la rêverie de la métempsycose ! Devant la philosophie des idées tondre ce fanlome monstrueux d'un Dieu soumis à la falalilé du mal. « Tout est hien sortant des mains de l'auteur des « choses, » a dit J.-.I. Rousseau, sans comprendre la portée de ce qu'il avançait; ce mot, par où commence V Emile, est le cri du cœur et de la raison. Si Dieu n'a point eu h choisir le plan chimérique du meilleur des mondes possibles, il n'a rien l'ait pourtant qui ne fût très-bon et où ne lïit empreinte une sagesse infinie. L'homme a été créé heureux et parfait dans son ordre, comme toutes les créatures. Uni par l'intelligence à la vérité éternelle, et par la volonté à l'amour infini, que pouvait-il manquer h son bonheur? L'âme se complaît dans ce tableau de la félicité première, que tous les peuples s'accordent h placer au berceau du monde : étal vraiment naturel, où la raison et les nobles sentimenls gouvernaient seuls la vie; où, indépendant de tout, excepté de Dieu, chaque homme était pontife et roi ; où le vice, la pauvreté, les soulhances et la mort étaient inconnues! « Que Ion paidonne ces « longueurs, dii'ons nous avec IMaloii. ;ui souvenir
LXXVI LA KEFOUMATION
« et au regret d'un bonheur qui n'est plus (1). » Ainsi, du fait actuel et toujours visible de la dégradation, qui a remplacé l'état d'intégrité, la [)hilosophie nous conduit directement au l'ait traditionnel et historique de la chute primitive, dont nous ressentons encore aujourd'hui les effets, en
(1) OEuv. de Platon, trad. de M. Cousin, t. VI ; Phèdre, p. 57. On csi toujours sûr de trouver Plalon mêlant la voix de son génie au concert des traditions du genre humain. Dans \e Philèbe (t. II, p. 30Zi), il est parlé '< des anciens qui valaient mieux que nous, et qui étaient plus près des dieux. » Timée (t. XII, p. 139) invite tous les hommes tombés « à se rendre dignes, par la victoire sur le corps, masse turbulente et désordonnée, de recouvrer leur première et excellente condition. » L'état |)rimitifest le meilleur^ parce (|ue c'est Dieu lui-même qui gouverne alors l'humanité (Le Politique, t. XI, p. 373. — Timée, t. XII, p. 140. — Crihas, îfeîd. , p. 252, etc.). J'ignore par quelle préoccupation M. Cousin s'est laissé aller à écrire dans son Argument des Lois : « Le respect de Platon pour l'antiquité pourrait lui faire attribuer l'opinion d'un état primitif plus parfait que le nôtre. Ici l'opinion contraire est nettement exprimée. L'état primitif a été l'état sauvage. » J'en demande pardon au célèbre traducteur, mais les Zo»s ne contiennent rien de pareil, et n'offrent aucune trace de contradiction avec l'esprit des autres dialogues. Platon, dans le 3' livre des Lois, recherche l'origine des gouvernements et des institutions politiques; il s'arrête à la dernière catastrophe, au déluge. Là périt une civilisation presque entière. Il n'échappe que « quel- (lues habitants des montagnes, faibles étincelles du genre humain conservées sur quelques sommets. » Ces montagnards, dont le traducteur de Platon fait des sauvages, sont les pères des races actuelles. Mais peut-on dire qu'ils nous présentent l'état primitif de l'humanité? Ils ne sont euxmêmes qu'un faible débris, et la question de l'origine reste entière. D'ailleurs les montagnards de Platon ne sont nullement dans l'abrutissement de l'état sau\agc, car ils sont vertueux, religieux (t. VII, p. 139), «plus simples, plus courageux, i)lus lenipérants ft plus justes en tout que les peuples d'aujourd'hui. » {Ibid., |i. lOû)
Di; I.A PIIILOSOI'IIIH. LXXMI
vertu do runiléel do la solidaiilô dngonro humain. I.cbon sens ne supporte pas une autre explioaliou. Mais l'homme pouvait-il se relever par ses piopres lorces ou par celles de tout autre être que Dieu, ou bien fallait-il nécessairement une intervention divine? On sent toute l'importance de la question : elle n'offre pas moins d'intérêt pour la pratique <|ue pour la spéculation ; car elle touche au fondement de l'autorité religieuse et politique. C'est oncoie pai' la théorie des idées que M. Bordas-Dentoulin l'a résolue, et quoique la démonstration qu'il donne soit à peine indiquée dans le Carféskinismc, elle nous a paru trop essentielle pour ne pas la présenter ici avec quelque développement.
Du côté de l'esprit, la chute de l'homme n'a pu consister que dans un éloignement volontaire de Dieu et une rupture avec le centre de vérité, do lumière et de vie. Or, d'après la théorie des idées, notre force pensante vient à la fois de Dieu et do nous, mais de Dieu in II ni ment plus que de nous. Donc^ l'affaiblissement éprouvé dans nos puissances porte à la fois sur la part qui nous vient de Dieu et sur celle qui nous vient de nous-mêmes, mais se trouve infiniment plus grand par rapport à la première que par rapport à la seconde. Après la chute, par conséquent, notre substance spiriluello n'est pas seulement exténuée en elle-même, elle l'est surtout par un retranchement (\o la force
LXWIU I.A iu:k)hmation
divine qui la soulienl. Jus(]irà ce que celle-ci nous soit rendue, il n'y a pas de remède possible à la défaillance de l'àme. II. faut donc, pour que les forces de T homme soient restaurées, que Dieu y coopère infiniment plus que l'homme lui-même. Voilà la raison métaphysique de la Révélation, de rincarnalion et de l'inslilulion du Sacerdoce. Pour rendre celle preuve plus sensible, considérons l'âme du côlé d'elle-même et du côté des autres créatures. Lame conserve sa nature; elle garde un fonds dintelligence, d'amour et de volonté, et puisqu'elle subsiste, il faut qu'elle ait encore quelque force, quelque action, et que Dieu même ne se soit pas entièrement retiré d'elle. Supposera-ton que, par le bon usage de celte force qui lui reste, l'ame peut se rétablir elle-même? Mais encore une fois, la force même que l'àme tire de soi, ne peut avoir son énergie qu'autant qu'elle est unie à la force divine : l'àme donc ne peut commencer la première, et jusqu'à ce que l'union soit rétablie par DieU; elle languira, livrée à l'erreur, à l'ignorance et à toutes les misères. Par conséquent, sans parler de l expiation qu'appelle toute faute librement commise, et à ne considérer que l'affaiblissement de ses puissances, l'homme déchu n'a point de ressource en lui-même pour sortir de son abaissement. En irouve-t-il davantage dans les autres créatures? Mais quelle substance créée agit inunédiatemenl sur
Ï)K LA PiiirOSOPIlIt:. LXXIX
rallie pour la l'aire penser el vouloir, en pensant el voulant avec elle? C'est le privilège incommnnioai)le (le l'être créateur. Les autres substances ne peuvent que s'exciter à agir et ne se communiquent point de force. D'ailleurs^ par l'eftet de la chute, l'homme plongé dans la vie des sens est livré aux influences inlérieures ou mauvaises. Que l'on suppose les circonstances extérieures les plus favorables, on n'aura jamais qu'une bien faible diflérence dans la condition de l'humanité, comme l'atteste, avec une irrécusable autorité, le spectacle des civilisations anciennes. 11 faut toujours en revenir à l'intervention directe et surnaturelle de Dieu. C'est lui qui commence et qui achève. Le péché, pour l'homme, est comme un second néant dont il ne peut être tiré de nouveau, que comme il l'a été la première fois, par une détermination libre et un pur don de l'être des êtres. Ici la métaphysique doit laisser parler l'évidence des faits, qui nous montre dans le christianisme l'accomplissement de l'intervention divine; mais elle éclaire encore la tradition et l'histoire, el la lumière de ses principes est indispensable pour comprendre parfaitement la raison et l'économie de l'œuvre réparatrice, depuis l'élection du peuple hébreu et l'ilkimination de quelques âmes extraordinaires au sein du paganisme , jusqu à l'incarnation du Verbe, où commence Thumanilé nouvelle.
1,XX.X. LA KÉFURMATION
Celte démonsiraiion si imporlanle de la nécessité d'un secours 'surnaturel entraîne irrésistiblement l'esprit, dès que l'on a reconnu le fait de la chute, et que l'on comprend la théorie des idées. Hors de cette théorie, et dans tous les faux systèmes qui placent les idées, soit en Dieu seul, soit en nous seuls, soit dans les sens, elle devient impossible, le fondement du christianisme est détruit, la chute demeure inexplicable et se trouve inévitablement niée. Chez les théologiens mêmes qui professent le vrai spiritualisme, cette preuve essentielle n'a point été présentée jusqu'ici dans sa rigueur métaphysique, parce qu'on n'avait pas envisagé la chute assez philosophiquement, ni suffisamment approfondi la théorie des idées. Saint Augustin et Bossuet, pour ne parler que des plus grands, n'emploient que des considérations morales, comme on peut le voir dans la Cfté de Dieu, ïllisloire Universelle et les Élévations sur les Mystères. Il faut dire que jamais le besoin de cette vérité ne s'était fait sentir comme aujourd'hui ; car, à aucune époque, on n'avait aussi universellement mis en doute la nécessité d'une religion positive.
Au temps marqué pour la réparation du monde, le Christ était venu sans éclat, sans pouvoir, sans grandeur apparente : la majesté du Dieu était cachée sous la faiblesse de la chair. Il ne voulu! tenir que le moins de place possible dans
DE LA l'UlLOSOl'llllî. L\X\l '
l'ordie temporel, auquel n'appartenait pas lenipire qu'il voulait fonder. Avant de quitter la terre, il institua le sacerdoce pour être la continuation perpétuelle de son incarnation. Par la vertu de cette institution, le sacerdoce est devenu le moyen ordinaire et général de rédemption et de perfectionnement spirituel. Son objet essentiel est de rétablir l'union de l'âme avec Dieu, et son action n'est pas moins indispensable à l'humanité déchue, que rintervention divine dont il est l'instrument. Comme le Christ, il ne parle aux sens que pour arriver à l'esprit, le ranimer et le soutenir; comme le Christ, il n'a rien de commun avec le pouvoir politique, parce qu'il opère au fond des âmes; institué pour tous les temps et pour tous les lieux, il n'est point exclusif ou national, à la manière des anciens sacerdoces, et se prêle à toutes les formes de gouvernement, sans en imposer directement aucune. L'organisation théocratique du Moyen-Âge, analogue à celle du judaïsme, n'était que provisoire; formée pour ruiner l'ancien ordre social, elle était en désaccord avec l'esprit du christianisme, et aurait fini par l'anéantir, si un état aussi violent eût pu se prolonger. Ce n'est pas moins le dénaturer que d'en faire une religion d'Etal; c'est revenir au paganisme, c'est, en réalité, asservir le sacerdoce à César : la divinité d'une religion dépend-elle du