DE LA PHILOSOPHIK. III
jour.riiui tenler une épreuve plus décisive : apiès avoir complélé l'exposilion de ses principes, du moins en ce qu'ils ont de fondamental, il les soumet au véritable juge, le public.
Quel est le caractère de cette rélornie qu'un in connu a mûrie dans sa pensée solitaire et indépendante, quel en est le but? qu'a t-elle d'original? Si elle ne resle pas exclusivement métaphysique, comment, de ces hauteurs inaccessibles à la foule, sait-elle descendre aux objets qui nous touchent plus sensiblement, et se mêler aussi à la vie sociale, politique et religieuse de notre âge? C'est sans doute h l'œuvre elle-même de répondre. Mais comme l'auteur n''a guère présenté que la lace la plus sévère de sa doctrine, on a pensé que, tout en travaillant à préparer riiiielligcnce des principes, il ne serait pas inutile d'en signaler d'avance quelques applications, d'indiquer ce qu'ils peuvent pour le progrès des différentes sciences, et de montrer en particulier de quel jour ils éclairent ces débals entre la philosophie et la théologie, entre l'État et l'Église, qui agitent si puissamment les esprits, et qui, en effet, touchent au fondement de notre ordre social. C'est dans ce dessein qu'on a écrit cette Introduction.
Quand on n'y verrait pas l'occasion d'une tentative philosophique, le sujet traité par M. Bordas-Demoulin offre en lui même un impérissable
!V LA RKfORMATlO.V
inlérèt. Le Cartésianisme, coinpiis coinm*^ ri doit l'être, c'est le réveil triomphant de la pensée après le long sommeil du Moyen-Age, c'est le génie de la science, inaugurant une civilisation nouvelle sur les ruines de la barbarie vaincue. Jamais révolution philosophique ne fut aussi rapide dans sa marche, aussi puissante dans ses effets, aussi durable dans son action : le mouvement se propage en un instant, et il est imprimé pour des siècles. A la voix de Descaries, il se fait (omme une levée en masse d'hommes de génie. Quelle école, où, pour ne signaler que les plus illustres, paraissent Malebranche, Leibnilz, Bossuet. Fénelon, Arnauld, Pascal, Borelli, Newton, Huyghens, les Bernoulli, Kuler! Qu'importe la diversité des sciences? Philosophes, théologiens, physiciens, géomètres, tous obéissent h une impulsion commune, et cette impulsion vient de Descartes. Une fois lancé dans la voie des découvertes, l'espiit humain y marche à pas de géant.
la lumière est partout. Rien n'échappe à ce dévoient esprit d'examen, à cette insatiable avidité d'expliquer et de comprendre, qui devait enfanter tant de miracles. Tout le siècle de Louis XIV en est pénétré. La liberté et la force de la raison se montrent jusque dans les ficlionsdes poêles et les jeux de l'imagination. Elles éclatent dans la connaissance (le rhommc. La mélaphvsi(jue n'a point
I>K I.A IMIlLOSOPIIll,. V
ri'abîmes, la loi n'a point de mystères, que l'on ne sonde avec une incomparable audace. Mais ce qu'il y a de plus frappant, et pour ainsi parler, de plus inouï, dans le cartésianisme, c'est l'essor qu'y prennent les sciences physiques et mathématiques. Pour la première fois l'intelligence humaine domine l'univers matériel, en commence la conquête pacifique, et lègue aux âges suivants le germe d'où sortiront les merveilles de l'industrie. Pendant que le système du monde s'élabore, les mathématiques, sortant des anciennes méthodes, les rejettent comme des entraves , et se déploient dans l'infini.
Le cartésianisme CvSt dans l'ordre intellectuel ce qu'est dans l'ordie politique la révolution française : à ces deux époques solennelles, un monde nouveau vient remplacer le vieux monde qui s'écroule.
Le génie d'un homme ne suffit point à expliquer des changements aussi prodigieux. Que pourrait le génie sans la maturité des temps? Si Descartes fut suivi par l'élite de son siècle, c'est qu''il vint à l'heure favorable, et que la disposition générale des esprits secondait la hardiesse de son entreprise. Déjà, avant l'apparition de la philosophie cartésienne, quelque chose d'inconnu se remuait au fond des âmes; les vieilles institutions étaient menacées par un sourd mais vaste besoin de réforme et d'indépendance. (Test le même espril (|ui. pour ses coups d'essai,
VI LA RKIOUMATION
susciie les conmiuiies, riiTi[jiinierie, la leiiaissauce des lettres, pousse Colomb à la découverte d'un monde, revendique la liberté religieuse, que de coupables excès font ajourner, et qui enfin, dans l'âge de la force, produit le cartésianisme ou la rénovation des sciences, prélude glorieux et nécessaire delà rénovalionsociale du genre humain. Rien de plus manifeste que l'enchaînement de tous ces faits. Le cartésianisme a donc ses racines dans ce qui a précédé, comme il prépare les progrès ultérieurs; il est dû aux mêmes causes que la civilisation moderne, dont il fait une partie considérable, et pour en saisir la véritable origine, pour en compiendre toute la portée et la grandeur, il faut assister à renfanleinenl de cette civilisation.
Entre l'antiquité et les temps modernes, il y a réellement un abîme. Parcourez les nations anciennes les plus célèbres et les plus policées. Partout, excepté dans un coin obscur du monde, où est déposé le germe d'un meilleur avenir, le spectacle de la dégradation humaine frappera douloureusement vos regards; partout à la souillure de l'idolâtrie se joint la plaie hideuse de l'esclavage; paitout manquent ces deux grands fondements. Dieu et la liberté! Les républiques, comme les mo narchies, reposent sur le principe que l'hounne ne s'appartient pas, qu'il n"a aucun droit naturel, qu i! est la piopriélé de 1 T.lat. Le but comme le tiiomplie
Dlî LA PHILOSOPHIE. Vil
«les législateurs est d'enchaîner la nalure eld'élouller sa voix. L'État règne sur les biens, sur les personnes, sur la pensée; il impose la religion, il fait la justice et la vertu. C'est une servitude incurable, universelle. Nul succès, nulle apparence de vigueur et de prospérité ne saurait dissimuler ce vice essentiel En Grèce et à Rome, où retentit le mot de liberté, j'admire de grands citoyens, je cherche vainement des hommes. Ce patriotisme si vanté a pour premier fondement la haine et le mépris de tous les autres peuples. La société punit de mort le crime de penseï' librement, et de soulever le voile politique des superstitions. Même infériorité, même abaissement de l'homme dans l'ordre matériel : esclave des institutions sociales, il a perdu aussi son titre de roi de la nature. Sa pensée ne s'étend pas plus loin que ses sensations. Les sciences physiques restent dans l'enfance, et l'industrie, i>rivée de son piincipe vivifiant, abandonnée à des mains serviles, ne tente rien pour relever la condition de la vie humaine.
Ni le génie, ni la force d'âme, ni les grands caractères, ne manquèrent à l'antiquité; et pourtant elle ne connut jamais le progrès véritable. Tout ce qui tendait à développer l'homme, h élargir sa vie morale, y minait la base artificielle des sociétés. L'influence des sciences et des arts était dissolvante; la vertu même avait ses dangers : le citoyen.
VUI LA RKFOKMATION
œuvre laciice des législateurs, ne pouvait vivre que parle sommeil et l'anéamissementile l'homme naturel. La philosophie sut affranchir quelques âmes et créa les véritables héros de l'antiquité ; mais la philosophie elle-même contribuait plus que tout le reste à relâcher les liens d'un étroit patriotisme, sans pouvoir communiquer aux nations le principe d'une vie nouvelle; elle sentait, elle proclamait son impuissance à relever le genre humain de sa dégradation . Et que fit-elle pour ses plus nobles défenseurs, que de les conduire à une mort glorieuse mais stérile? Les sociétés roulaient dans un cercle fatal. Menacées dans leur existence par tout ce qui répandait sur elles de l'éclat et de la gloire, condamnées à périr par leur prospérité même, chaque triomphe les rapprochait de leur lin.
Par quelle force le genre humain est-il sorti de cet état d'abaissement? Comment l'adoration d'un Dieu unique, réservée jusqu'alors à un seul peuple et à quelques sages, s'est-elle répandue sur toute la surface de la terre? Qui a détruit l'esclavage? Qui a brisé le sceau mystérieux, qu'on aurait dit placé sur la nature pour en ravir la connaissance à l'homme? Comment les lumières, l'aisance et la liberté ont-elles remplacé l'oppression et les ténèbres antiques?
Le Christ paraît : à la présence divine, l'huma-
DK LA PlIlLOSOPlilK. IX
iiilë Iressaille et commence à relever ia lète. Sa faiblesse lui venait de son éloignementdeDieu, source de toute vérité etde tout bien. Précipitéepar sa faute de la perfection première où l'avait placée son auteur, elle avait traîné son long exil à travers les misères et les opprobres des anciennes civilisations. Mais que Dieu descende jusqu'à Thomme, incapable de se redresser jusqu'à lui : aussitôt l'homme est arraché à la vie des sens qui le courbait vers la terre. Rapproché de la raison souve- [•aine, le regard tourné vers les splendeurs de son origine, comment resterait-il encore assujetti aux créatures? La révolution religieuse, qui le réconcilie avec Dieu, porte dans son sein les autres révolutions qui doivent le rendre maître dans l'univers et libre dans la société. Comme il y a un but pour chaque homme dans le ciel, il y en a un pour l'humanité sur la terre. Alors seulement commence le progrès véritable, dont furent déshérités les âges précédents, qui ne servirent qu'à en préparer la tardive apparition. C'est comme une seconde création du genre humain, mais dont les merveilles ne pouvaient se développer qu'avec la suite des siècles.
La régénération se fait d'abord sentir dans les individus ; elle s'annonce par des prodiges de charité et de dévouement. La terre, élonnée de tant d'héroïsme, avait été conquib^e à la foi chn'lienne, les
X LA RÉKJK.MATIO.N
(Césars avaient abaissé devant elle la majesté de l'empire; rien, en apparence, ne manquait à son iriomplie; et cependant la lâche la plus difficile peut-être restait à accom|)lir. L'esprit ancien vivait toujours dans les institutions, dans les mœurs publiques, dans les liabiludes tout entières de la société. Point de droits naturels, point de liberté, nul essor de la science et de Tindustrie. L'Étal restaitpaien; comme l'idoKàtrie, il devait être détruit de fond en comble. L'invasion des Barbares semble devoir l'emporter; mais telle était la profondeur du mal, qu'il résiste à cet effroyable déluge, l'ne action plus sûre, plus impitoyable est nécessaire. H faut s emparer de 1" homme au dedans et au dehors, éteindre en lui jusqu'au souvenir d'un passé funeste, le dépouiller de son cœur pour lui donner un cœur nouveau. Quelle entreprise que celle de saisir corps à corps le génie du passé, et de refaire l'homme, la société, le monde! L'Église se met à l'œuvre. Comme inspirée par cette parole du Christ, que les vieux vases ne peuvent contenir le vin nouveau, elle détruit pour fonder, elle opprime pour affranchir; elle allacjue sans relâche cette brillante mais fausse ( ivilisation du paganisme. Les lumières de f intelligence, les chefsd'œuvre des arts, et les enchantements de la Grèce et les grandeurs de Rome, tout disparait. L'Église absorbe la puissance civihN «'t le pa|>e les pouvoirs
DK LA l'IlILOSOI'HIfc;. \|
(le 1 Eglise. Une ihéocralie lormidable s'organise, non de dessein préiïiédilé, mais par la force des choses. Le monde dompté paraît comme immobile; lout ce qui s'agite est aussitôt lelranché par le fer cl le feu. Certes, il faut un étrange aveuglement pour voir dans celte époque transitoire l'âge dor du christianisme. Qui oserait la comparer aux premiers temps de l'Église pour les mœurs el pour la doctrine? Le culte se fait extérieur, matériel; on le charge de grossières praliques qui en voilent la noble et touchante simplicité. Que d'abus et de désordres, combattus plus tard par l'Église elle-même, ne s'introduisent pas dans les pèlerinages, les indulgences, le culte des reliques el des images! A la vue de la coriuption générale, le vrai croyant détournerait la tête, s'il ne découvrait sous lanl de maux le progrès immense qu'a fait l'œuvre de la réparation.
Eu effet, pendant que la nature humaine, resserrée de toutes parts, semble comme anéantie sous l'étreinte du pouvoir sacerdotal, lalfranchissemenl intérieur s'opère, les âmes sont emportées de vive force au sein de Dieu, el dans ce renoncement violent aux (hoses de la terre, dans cette mort du vieil homme, s'accomplit la transformation qui fait éclore l'honmie nouveau. Toutes les grandeurs de l'avenir son! contenues