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ils conservent à peine aujourd'hui un reste de force, et on peut les abandonner à leur destinée qui s'achève. La docte Allemagne aussi doit être salurëe de sa nouvelle scolastique. A en juger par tout ce que l'on nous en donne depuis quelques années, jamais le Moyen-Age n'eut rien de plus subtil, de plus ténébieux et de plus barbare. Scot luimême est-il comparable à Kant, à Hegel? Notre langue frémit encore de s'être vue pliée à ce jargon sauvage. Dans la patrie de Reid aussi bien
d'an étroit patriotisme, surtout à une époque où l'union intellectuelle des peuples, déjà consommée, doit hâter leur union sociale, qui s'avance à grands pas. Mais enfin chaque nation a ses grands hommes, sa tradition, sa gloire. Quand un pays a produit Descartes, Bossuet, Malcbranclie, et suscité Leibnitz, il est au moins étrange de le voir empiuiuer aux autres peuples, avec un langage barbare et tout à fait digne de la scolastique, les faux systèmes dont il a lui-même fourni le germe. On devait présumer que le bon sens public, en France, ne supporterait pas longtemps ces importations bizarres, annoncées avec tant de pompe et suivies de si ])eu d'effets. Déjà une réaction favorable entraine l'opinion, et se fait sentirjusque dans les régions officielles, d'où était descendu l'exemple d'un enthousiasme prématuré. M. Cousin (Journal des Savants, aoùl 18^2) proclame que le cartésianisme est notre vraie philosophie nationale. Dans la liste des philosophes modernes, dont le Conseil royal de l'instruction publique a recommandé récemment les ouvrages aux professeurs de l'Université, c'est l'école cartésienne qui occupe le plus de place. Voici cette liste, tirée d'un arrêté du 12 août 1842 : Bacon, Descartes, l'auteur de Za Z-ojigue de Port-Royal, Bossuet, Fénelon, Malebranchc , Arnauld, Buflier, Locke, Leibnitz, Clarke, Euler, Ferguson, Reid. De jeunes professeurs qui parlent au nom de l'éclectisme, se sont chargés de faciliter l'exécution de la mesure, en i)ubliant des éditions commodes de tous les ouvrages désignés par le Conseil. Voici quelques passages du |)rospectus qu'ils ont fait paraître : « Nous ne cachons point, nous pro-
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que dans celle de Descaries, l'ardeur [)our l'école écossaise languit et s'éteinl; elle va s'ensevelir dans les rangs de la phrénologie. Le sensualisme, en Angleterre et en France, a depuis longtemps perdu toute sa sève. Les fausses écoles sorties de Descartes sont épuisées, mourantes; que la vraie école spirilualiste, cartésienne et platonicienne, trop tôt étouffée, se ranime : l'accès lui est ouvert au trône vacant de la pensée.
On ne se passe point de métaphysique : chaque
chiiiions au contraire nos préférences pour cette imniorteJle école de philosophes spiritualistes, de moralistes sévères, de purs et nobles écrivains, dont De icartes est le père, et qui jamais ne mit l'indépendance de la pensée qu'au service de généreuses et salutaires doctrines... La piiilosophie de notre temps s'honore d'être fille de celte grande école. Descartes, Malobranche, Arnauld, Leibn'*ï, Bossuei, Fénelon, voilà ses maîtres. » [Bibliothèque pJiilosophique, chez Charpentier, éditeur.)
Nous n'allons pas aussi loin, pour notre part. Nous ne songeons point à une piiilosophie nationale. Le \rai spiritualisme, voilà ce que nous cherriions à exalter partout. La réforme delà philosophie est une nécessité du temps; toutes les grandes nations de l'Europe peuvent et doivent y contribuer. Elle ne doit pas plus se faire exclusivement au nom de Descartes qu'au nom de Platon ou de tout autre promoteur de la théorie des idées.
Une dernière remarque : Le grand travail de M. Bordas-Demoulin paraît ici tel qu'il fut présenté à l'Académie des Sciences morales et politiques, sauf des corrections de détail, et l'addition d'un chapitre pour faire ressortir davantage l'esprit du Discours sur la Méthode et des Méditations. Ce travail, déposé \e 30 juin I8û0, fut longuement examiné et discuté au sein de l'Académîe. Serait-il téméraire de penser qu'il n'a pas été sans <]uclque influence sur le mouvement de la philosophie officielle? Ce qui est certain, c'est que cet ouvrage seul, en présentant le cartésianisme sous son vrai jour, est en état d'éclairer l'opinion, et de produire autre chose (|u'uiii^ admiration stérile.
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époque a la sienne, bonne ou mauvaise, qui la ix'nèlre tout enlière. Il ne faut pas croire que nolic siècle fasse exception h la loi, parce que la philosophie des écoles déserte les hautes questions scientifiques et rehgieuses. Après tout, les politiques, les historiens, les physiciens, les industriels qui s'en emparent, ne peuvent les traiteiqu'en s'appuyant sur quelque système métaphysique; et il est visible qu un esprit connnun les inspire, même à leur insu. Qu'on aille au fond de tout ce qui ressemble aujourd'hui à une théorie, et l'on reconnaîtra cette doctrine, si bien faite pour représenter l'anarchie intellectuelle et morale de l'époque, doctrine qui atout envahi, les sciences, les arts, la littérature, doctrine que peu avoueni et que tous professent, qui se produit timide el comme effrayée d'elle-même dans les chaiies publiques, où domine la scolaslique allemande, qui se montre ardente, audacieuse, dans les écrits des novaleurs religieux, et qui enihi, sous le manteau de MM. de Bonaldet de Lamennais (1), a trouvé lemoyen d'envahir et de souiller jusqu'à la théologie catholique;
(1) Il est curieiix d'entendre aujourd'hui les anciens partisans de M. de Lamennais l'accuser de panlliéisnie, à cause de ses derniers écrits, connue si an fond il y enseignait (pielque chose de nouveau, e((jui' le panlhc^isnio ne fût pas déjà dans VEssais%ir l'i)} différence, servant d'a|)pni à la tln'-ocralic. Étrange siècle, oh l'on jn-i'oil pour une i^volulion philosopliicjue un simple clianiçenient de forme!
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JTllc (loflrine, ou [)ln(ô{ celle errein- n mille létes, <'V\st le panlhëisine.
On peul la noinmer l'erreur du siècle. C'est bien mériter de la philoso[)hie et de la société, que de la comballi'e à outrance. M. Boi'das-Demouiin la poursuit et la démasque, sous (pielque Jorme quelle se déguise. 11 démontre que l'on y aboutit nécessaii'ement. dès que l'on sort du système qui enracine à la l'ois les idées en Dieu et en nous. L'on y arrive par le sensualisme, par le conceplualisnie, par l'idéalisme; l'on y est déjà avec la laison inipersonnelle de Malebranche , avec l'optimisme, avec le moi absolu de Fichte, avec l'identité de la nature physique et de l'esprit, professée par MM. de Schellin^ et Hegel. Le panthéisme est l'abîme commun où viennent se perdre tous les faux systèmes, lorsqu'on les pousse à leurs dernières conséquences. C'est de cet abîme qu'il faut, avant tout, retirer la métaphysique, si l'on veut qu'elle reprenne le rang qui lui appartient, et que les sciences morales, déchues dans l'opinion, se relèvent d'un trop long et trop funeste abaissement.
11 n'y a qu'une philosophie utile, parce qu'il n'y a qu'une philosophie vraie. Elle n'a manqué à aucune des grandes époqnes de la civilisation; elle ne sera pas impuissante devant les nouveaux besoins et les nouvelles épreuves que le temps ap-
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porle à l'huinanilé. Jamais peut être sa mission ne fut à la fois plus difficile et plus auguste. Il ne s'agit pas aujourd'hui d'un intérêt purement scientifique ou de luttes d'écoles; c'est la société entière qui souffre, qui se débat dans le vide, et qu'il faut arracher au doute, h l'incrédulité, et à l'indifférence, plus morlelle encore. Nous traversons une crise redoutable. D'autoiité, il ne reste guère que le nom; toutes les croyances ont été ébranlées, et le monde moral tremble encore sur sa base. Un mal étrange nous dévore. Nous réunissons en toutes choses l'excèsdu luxe et celui de la misère. Notre sentiment le plus habituel est un secret mécontentement de nousmêmes et des autres. La science nous prodigue ses découvertes, l'industrie ses merveilles, les arts leurs chefs-d'œuvre, et au lieu des accents de la reconnaissance, il ne s'échappe de nos cœurs que des plaintes amères. Les âmes tendres s'abandonnent à la mélancolie, les âmes plus fortes au désespoir; les autres subissent en foule le règne brutal des intérêts. Avec l'affaiblissement des vertus privées concourt l'énervalion du patriotisme. Nous avons pour ressort des actions publiques les calculs du spéculateur ou la vanitédu comédien. Tous lesparlis se plaignent de l'anarchie des idées, de l'altération des sentiments et de l'irrémédiable faiblesse des honnnes.
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On ne sortira point de cette situation violente, tant que l'on se fera illusion sur la nature des causes qui l'ont amenée et qui la prolongent. C'est le christianisme, c'est le sacerdoce catholique qui a produit la civilisation moderne par une action nécessaire, et d'autant plus infaillible que ceux qui l'opéraient n'en avaient pas le secret ; c'est lui qui, en rendant h la raison individuelle sa force, a préparé l'essor de la philosophie, la rénovation des sciences et l'établissemenl des sociétés libres; c'est lui seul qui peut conserver tous ces biens, parce que lui seul peut en maintenir le principe, qui est l'union intérieure des intelligences avec la véiité. Et pouitant, par un aveuglement déplorable, les hommes de notre âge, et les membres du sacerdoce tout les premiers, ont rêvé une opposition chimérique entre la religion et la liberté sortie de la religion, entre la foi et la raison régénérée par elle. On n'a pas compris que vouloir le christianisme sans la civilisation, ou la civilisation sans le christianisme, c'est vouloir la cause sans l'effet, ou l'effet sans la cause. Cette erreur profonde a semé dans les intelligences le désordre et la contradiction. Le monde s'est divisé en deux camps, qui semblent se disputer les lambeaux de la vérité. Mais la vérité est une : quand on ne la saisit pas tout entière, elle échappe complélemen!. Avec elle se retirent la certitude et Téneigie des
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convictions. Tout est en proie à une décomposilion inévitable. Une lulie impie entre des principes également sacrés et inviolables bouleverse les âmes, et brise incessamment les unes contre les autres les forces vives de la société. Qui s'élonnerait encoie que celte guerre intestine, dont la pensée de rbommc moderne est le théâtre, lui ôte en quelque sorte la puissance de jouir, et le laisse pauvre et misérable au sein de tous les trésors de la civilisation ?
La scission entre le sentiment religieux et les tendances de l'esprit moderne a commencé dans les hautes régions de l'intelligence, parmi les savants et les philosophes, d'où elle est descendue de proche en proche, portant partout ses ravages, dans l'ordre politique, dans la famille, dans les habiludesde la vie entière. L'expérience n'est-elle pas assez décisive, assez désastieuse ? Des mêmes rangs qui donnèrent le signal des hostilités, doit partir enfin le signal de la réconciliation. Une fausse philosophie a osé compter parmi ses rêves de progrès la ruine du christianisme; livrée à ses seules forces, comme elle l'ambitionnait, elle a été punie de sa présomption par la faiblesse et l'impuissance. Que la philosophie digne de ce nom renoue avec la théologie chrétienne ce commerce intime, condition de leur conunune prospérité. Que la théologie aussi jenonce à d'injustes préventions: cju elle S(> garde
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(le pi'endre pour les ai'ièts de !a raison leségaiements de quelques sophistes, el surloul qu'elle ne l'oublie pas : jamais elle ne vaincra la fausse philosophie que par la vërilable.
L'alliance de la loi et de la laison a toujours ]>orlé des fiuils aduiirables. Sans remontera l'Église primitive, qui enolîre de magniliqiies exemples, cette alliance a brillé dans le cartésianisme : voit-on que la religion ou la philosophie en aient souffert? Jamais, au contraire, l'une et l'autre ne furent plus florissantes. Et comment en seiait-il autrement? La philosophie est dans l'ordre de la nature ce que la religion positive, ou l'action du sacerdoce, est dans l'ordre de la grâce. Elle développe la raison en exerçant ses forces naturelles, comme le sacerdoce la restaure en réparant ces mêmes forces par des moyens smnalurels. Ce sont deux actions nécessaires l'une à l'autre, et qui tendent au même but sans se confondre. La philosophie n'est point la religion; elle a son indépendance réelle et légitime, mais elle n'est pas plus opposée h la religion que la nature, en ce qu'elle conserve encore de bonté, n'est opposée à la grâce (1).
(1) On a parlé de nos joiirs^ et on parle encore, de science catholique, de pliilosophie catholique, et de bien d'autres choses catholiques. Qu'estce à dire? Dans l'exacte rigueur des ternies, il n'y a pas pins de pliiloso-
piiiiM|nr de niath(''Miaii(|iics catholiques. Seulement, il y a des objets coni-
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On a vu plus d'une fois aux prises les ihéolo-' giens et les philosophes; cette querelle, qui ne profile qu'au scepticisme, et qui s'est tristement ranimée de nos jours, semble en ce moment plus vive que jamais. La philoso[>hie officielle, en France, s'irrite de ces débats qui compromettent sa position. Mais que fait-on de part et d'autre pour les apaiser? Une partie du clergé, égarée par les théories de MM. de Maislre, de Donald et de Lamennais, s'obstine dans ses prétentions théocratiques, et méconnaît les droits les plus légitimes de la raison comme de l'État. Et vous, représentants de la philosophie régnante, comment avez- vous compris votre rôle? Vous défendez l'indépendance de la pensée : h la bonne heure; celte défense vous protège. Mais enfin il ne s'agit pas de prolonger des luttes éternelles. Ce que la société a le droit d'attendre de vous, c'est que vous travailliez h réunir au lieu de diviser, et que, pour votre part du moins, vous enleviez tout juste sujet de guerre. Quoi ! vous affectez de constituer la philosophie dans un isolement systématique; vous proscrivez les questions vitales, sur lesquelles l'accord est indispen-
rnunsà la philosopliie et à la religion, objets que chacune envisage selon sa nature propre; ce qui rend l'accoid, mais aussi la désunion possibles. Le catliolicisnic est tout autre chose qu'un système de philosophie , hcurt'uscmrnt pour le jî^mc iMimaiti oi pour la philosophie ellc-mcine.
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sable antanl cjiie facile; sur ces grandes questions, votre philosophie reste muette ! Vous piëlendez que l'on se contente de quelques vagues déclarations publiques! El puis vous vous étonnez de la défiance qui accueille vos paroles, et de ces vives alarmes qui refusent de se calmer ! Je veux pourtant que de guerre lasse on vous laisse en repos : qu'aura gagné autre chose la philosophie, que le privilège de l'impuissance? El l' intérêt social, qui réclame impérieusement la solution du problème, ne sera-t-il pas toujours sacrifié?
Mais c'est en vain que l'on piofesse en théorie une neutralité de fait impossible. Les questions, quoi qu'on fasse, se présentent; on y louche malgré soi. Qu'arrive-l-il alors? On manque ou d'impartialité ou de résolution, parce qu'on manque de lumières; on conteste à ses adversaires des droits incontestables, on fait des concessions là où il faudrait résister. Et c'est ainsi que la philosophie se montre incapable de dirigei* l'opinion.
Des rapports bien compiis de la raison et de la foi découle, comme conséquence et comme application, la loi des rapports de l'Église et de l'État. Ce sont là aussi des puissances distinctes et indépendantes. Mais si indépendantes qu'elles soient, elles vivent à côté l'une de lautre, et pour ainsi dire l'une dans l'autre; elles se touchent par mille côtés, elles peuvent s'aider ou s'entraver de mille