SI) T. I
(livine (1). Mais comme une telle ilëpendance anéanlit les idées générales , la preuve lorabe d'elle-même. Au surplus, selon le même système, les idées étant concentrées en nous et n'impliquant rien de supérieur à l'esprit humain, la preuve de Dieu tombe aussi a plus forte raison, et l'aristotélisme est essentiellement idéaliste. Kant, qui accuse sans fondement Descartes d'idéalisme à l'égard des corps (2), et qui prétend n'avoir pris la plume que pour réfuier, avec le scepticisme de Hume, l'idéalisme de Berkeley , Kant se déclare lui-même idéaliste, et touchant les corps, et touchant Dieu, lorsqu'il nous juge dans une insurmontable impuissance de nous les prouver. En cela il est fidèle à son habitude de renchérir sur les erreurs qu'il veut combattre Mais du moins notre propre existence est-elle sauvée? Non :avec l'existence de l'être souverain, et par conséquent avec l'idée réelle de lui, s'évanouit l'idée même de l'être, et par conséquent aussi celle du nôtre. Voilà l'idéalisme complet, voilà Fichle, disciple immédiat et explicaleur véritable de Kant.
Quanta la véracité divine, sur laquelle Descartes insiste davantage , rien de mieux s'il s'agissait de la vérité ou réalité de l'être divin, et de la vérité
(Ij Syst. de fihil. Mélajihys., liv. I, part, i, cli. m.
(2) Critique de la raiion p^nr. I lad (\r \K Tissul, l. I. p. 317.
1Ô2 LE CAUTÉSIAMSME.
OU réalité (ju'il a mise en c!ia(jiie chose, de manière que toutes ont leur raison d'être, et se rattachent à la raison primitive de tout ; car , selon cette idée, la preuve de l'existence des corps se réduirait h chercher dans leur nature et dans la nôtre les raisons qui l'établissent. Mais il s'agit chez Descartes de l'impossibilité où est Dieu de vouloir nous tromper; or, le témoignage naturel de nos facultés né suffît pas, puisque nous croyons souvent exister des corps qui n'existent point. La preuve est donc nulle, à moins que Dieu ne nous signifie en termes formels qu'il y a des corps. Dans un sujet tout philosophique, c'est faire intervenii- la révélation Si Descartes n'y a point recours, Malebranche l'emploie , sinon pour la preuve totale, du moins pour compléter la preuve naturelle. « Quoique Descartes, dit-il, ait donné les plus fortes preuves que la raison puisse fournilpour l'existence des corps; quoiqu'il soit évident que Dieu n'est point trompeur, et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait effectivement si nous nous trompions nous-mêmes, en faisant l'usage (jue nous devons faire de notre esprit et des autres facultés dont il est l'auteur, cependant on peut dire que l'existence de la matière n'est point encore parfaitement démontrée , j'entends en rigueur géométrique... Pour être pleinement convaincu qu'il y a des corps , il faut qu'on nous démontre
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non-seulement qu'il y a un Dieu el que ee Dieu nest point trompeur, mais encore que ce Dieu nous a assurés qu'il en avait effectivement créé, ce que je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de Descartes (1 ). » De là la nécessité de la foi (2).
Arnauld se contente, comme Descartes, de la véracité divine (3), et il se récrie à tort contre Malebranche, qui exige la foi. Il lui reproche de se contredire parce qu'il se sert de la foi pour démontrer l'existence des corps, lorsque cette existence est nécessaire pour établir la foi. « M. Arnauld, dans sa troisième réflexion, réplique Malebranche, prétend qu'il n'y a jamais eu de cercle plus vicieux que dans ce que je dis , que la foi supposée, on a la démonstration qu'il y a des corps. Dieu, dit-il, m a aussi bien représenté ce que je me suis imaginé avoir lu dans VAlcoran, que ce que f ai cru avoir lu dans un livre appelé la Bible, et par conséquent on ne doit pas plutôt croire a la Bible qu'à VAlcoran. Je ne conclus pas que les choses soient précisément à cause de l'apparence que j'en ai ; mais je conclus que les choses sont,par la foi jointe aux apparences que j'en ai. Ainsi j'ai autant l'apparence de l'Alcoran que celle de la Bible; mais la foi me fait recevoir la Bible et
(1) Rech. de la Vér., éclaircissement 6"^.
(2) Enlret. sur la métaphys. vi — Rép. a Arn , t. I, cli. xxvi. (H) Vraies et faiosses idées, ch. xwin. '
15i LE CARTÉSIANISME.
rejeter l'Alcoraii. Je suis donc ceilain qn il y a des corps» puisque l'Église me rapprend. Or je rejette lAlcoran et je reçois la Bible, à cause des apparences que Dieu, qui n'esl point trompeur, m'a données d'apôtres , de miracles et daulres niolils de crédibilité par rapport à la Bible, et <iu'il ne m'a point donné de semblables motifs de crédibilité par les apparences que j'ai eues des livres <|ui traitent de l'histoire de Mahomel, et par plu sieurs autres raisons (1). » On comprend d'autant mieux cette exigence de Malebranclie, que d'après son système, Dieu peut, en nous affectant des idées générales, produire dans notre espiit tous les phénomènes des corps, sans qu'ils existent. La vérité naturelle doit céder la place à la foi. En nous attribuant la perception que nous avons de notj-e àme et celle que nous avons de Dieu. Arnauld veut que Dieu pioduise en nous les perceptions des corps (2); comme Malebranche donc il fallail qu'il s'appuyât sur la foi , et Bayle a raison de s en rapporter à elle seule (3).
Dieu cependant a-t-il enseigné expiessément qu'il y a des corps? Ils paraissent tous le tenii pour certain. Mais Beikeley, qui suppose avec Malebranche que Dieu fait tout en nous, el (pii. sur
(1) Rép. à Arn., t. I, cli. xxvi, an. s
(2) Vraie< el fausses idées, cli. xwii, ail. l'i.
(3) Dict:, an. Zéiioii, icniarinif II.
LK CARTKSIAMSME. 155
ce principe, rejette les corps, leur iiionire, la Bible à la main, qu'il n'y est point question de celle existence. «iMoïse, dit-il, nous parle de la création du soleil, de la lune, des étoiles, delà terre etde la mer, des plantes et des animaux. Que toutes ces choses existent réellement et qu elles aient été créées par Dieu dès le commencement des temps, c'est ce dont je ne fais pas le moindre doute. Si par des idées vous entendez des fictions et des visions , toutes ces choses ne sont point alors des idées. Mais si par des idées vous entendez des objets immédiats de l'entendement, qui ne puissent exister sans être aperçus, ou hors de l'esprit, toutes ces choses sont alors autant d'idées. Je conviens donc que la création a été une création de choses ou d'êtres réels... Quant aux substances solides et corporelles dont vous me parlez, je vous prie de me montrer quelque endroit où Moïse en ait fait la moindre mention ; et s'il se trouve que cet historien sacré, ou même quelque autre écrivain in spire que ce puisse être, en ait en effet dit la moindre chose, il vous restera encore, après cela, à me faire voir qu'ils n'ont point piis ces mois dans l'acception vulgnire, pour des choses qui tombent sous nos sens, et qu'il les ont entendues dans l'acception philosophique, comme douées d'une existence absolue (1). » Et en effet, en
(1) Dial. entre Hylas el Pliiloiidiis, ji. 2li9.
I5G LIi CARTESIAMS.niî.
pai'lanl des corps, la Bible ne [)i'()uve pas plus (ju'ils aient une existence elï'ective, qu'elle n'enseigne le mouvement tlu soleil autour delà terre, en disant que Josué l'arrêta; elle parle selon les apparences.
Locke suit l'ordre naturel (1), dans la preuve de l'existence de notre esprit , de Dieu et des corps, et n'attribue h ceux-ci que le degré de certitude dont ils sont susceptibles. « La certitude de l'existence des corps, dit-il très-bien, est aussi grande qu'aucune que nous soyons capables d'avoir sur l'existence d'aucune chose , excepté seulement la certitude qu'un homme a de sa propre existence et de celle de Dieu (2).» Il se laisse guider par Descaries, qu'il copie, pour ainsi dire ; s'il s'abandonnait à lui-même, à son sensualisme, où les idées sont de pures abstractions, il ne pourrait avoir de certitude sur rien. Leibnitz paraît assez être de l'avis de Locke, et se borne à indiquer les moyens déjà rapportés que nous avons de nous assurer de l'existence des objets sensibles. C'est ici le génie qui inspiie Leibnitz, et non point son système, puisque dans l'harmonie préétablie, la certitude des corps est sur la même ligne que la certitude de l'àme et partant que celle de Dieu , ce qui, pour le dire en passant, montre avec
(1) Essai sur l'Ent. hum., \\\. IV, rliap. ix.
(2) Ibid , rh xi.