‹ Le CartésianismeChapitre 39 sur 46 · I.E CARTliSIAMSME · texte numérisé non relu

I.E CARTliSIAMSME

« elle-même (1). » S'il ajoute que «ces images répondent à celles des corps, » il n'entend point pailà que le corps sente el imagine à proprement parler, mais que c'est un effet de son mécanisme. De pareilles images dans le corps sont admises pai Descartes ; cependant «il ne faut point se persuader, selon lui, que ce soit par le moyen de cette ressemblance des objets que nous les sentons; mais plutôt que ce sont les mouvements par lesquels elle est composée, qui, agissant immédiatement contre no- Ire âme, tant qu'elle est unie à notre corps, sont institués de la nature pour lui taire avoir de tels sentiments (2). » Au reste, Leibnitz s'explique ailleurs très-clairement : «Tout ce que l'ambition, dit-il, ou une autre passion fait faire h Vâmc de César, est aussi représenté dans son corps : el tous les mouvenjenls de ces passions viennent des impressions des objets joints aux mouvements internes ; et le corps est fait en sorte que l'âme ne prend jamais de résolution que les mouvements du corps ne s'y accordent, les raisonnements même les plus abstraits y trouvent leur jeu par le moyen des caractères qui les représentent à l'imagination (3). » Quelques lignes plus loin» Leibnitz ne reconnaît dans le corps que des figures

(1) Ibid., p. 132.

(2) T. V, p. 5/1, Diopl. dise, (>.

(3) Op , t. II, pan. r, p. S'i

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ol lies mouvements, et nie avec raison qu'ils [)uissent servir h expliquer la perception, terme par lequel il désigne ordinairement la sensation et l'imagination.

M. de Biran ne pouvait guère plus mal s'adresser pour soutenir que la sensation appartient au corps. 11 s'appuie sur les paroles suivantes, qui paraissent extraites des Réflexions sur l'âme des bêles (1), et de la lettre sur le même sujet, qui précède (2) et des deux pièces (3) oii Leibnitz expose son système : « Outre ce degré infime de perception, qui subsiste dans le sommeil comme dans la stupeur, et ce degré moyen, ^^^^eXé sensation, qui appartient aux animaux comme à l'homme, il est un degré supérieur que nous distinguons sous le litre exprès de pensée ou A'apercepiion. La pensée est \^ perception simple, jointe à la conscience du moi, ou à la réflexion, dont les animaux sont privés... L'esprit [mens) est l'âme raisonnable ; la vie appartient à Vâme sensilive. L'homme n'a pas seulement une vie, une âme sensilive, comme les bêles; il a de plus la conscience de lui-même , la mémoire de ses états passés : de là V identité personnelle, conservée après la mort; ce qui l'ait l'immortalité morale de l'homme, jointe à l'im-

(1) Commentalio de anima hrrttorum, ibid., p, 230.

(2) I6id., i).820.

(3) Ihîd.. p. 20 ri 32.

U)<i . I.K CARTÉSIA.MSMi:.

iiiorlalilé physiciue ou à la conservation de Vantmal, qui ne fait que s'cnvelopperet se développer.

« Il n'y a point de vide dans les perfections ou les formes du monde moral, pas plus que dans celles du monde physique ; d'où il suit que ceux (jui nient lésâmes des animaux, et qui admettent une matière complëlement brute , s'écaitenl des règles de la vraie philosojthie, et méconnaissent les lois mêmes de la nature...

« Nous éprouvons en nous-mêmes un certain élat où nous n'avons aucune perception distincte, et ne nous apercevons de rien, comme la défaillance, le sommeil profond, et(\ D;ins ces états, rame ne diffère point d une simple monade ; mais, comme ce n'est point Télat habituel et durable de l'honune , il îaut bien (ju il y ait en lui quelque autre chose. La mnllilude des perceptions où l'esprit ne dislingue rien, fait la stupeur et le vertige , et peut ressembler à la mort. En sortant de cette stupeur, comme en s'éveillant, l'homme qui reconnnencc .à avoir la conscience de ces perceptions, s'assure bien qu'elles ont été précédées ou amenées par d'autres qui étaient en lui sans qu'il s'en aperçût; car une perception ne peut naître naturellement que d'une autre [jcrccption. connue un mouvement naît d'un autre mouvement. Ainsi se distingue pai- le fait de conscience, ou l" observalion de nous-mêmes, la pprroptioit tjui est I état

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inlëi'ieui' de la monade, représeiilaiil ces choses externes, et Vaperception, qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les ànies, ni toujours à la même âme, etc. (1). »

Franchement nous ne voyons là que la même âme considérée dans l'état végétal, dans Tétai animal , dans l'état spirituel , c'est-à-dire ayant la perception rudimentaire sans imagination et sensation, ou, comme dit Leibnitz (2), sans écho, la perception plus élevée à écho, ou sensilive et ima ginative, enfin la perception à écho etavec réflexion, ou perception pensante et voulante. N'est-il pas évident que par cette « perception qui est l'état interne de la monade, représentant ces choses externes, » Leibnitz désigne l'imagination et l'aflection de plaisir ou de douleur, et qu'il les attribue à l'âme, comme Vaperception ou connaissance réflexive? Pour lui, âme sensilive et âme raisonnable signifient des puissances d'une même âme, et nullement des ânies ou des substances différentes. Sans une puissance de sentir dans l'âme, par quoi ferait-il produire la sensation et l'imagination dans le corps, où il ne suppose d'autre monade cenirale que l'âme intelligente? Il saule

(Ij Rap. du phrj. et du moral, p. S/i. (2) Op., t. II, pari. I, p. 33.

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aux yeux qu'il lui en faudrait une exerçant les Ibnclions du cerveau. Parcourez ses écrits, vous ne trouverez aucune indication d'une pareille monade; mais vous y trouverez souvent le contraire, par exemple : « Tout corps a une entéléchie dominante, qui est l'âme dans les aniuiaux; mais les membres de ce corps vivant sont pleins d'autres corps vivants, plantes, animaux, dont chacun possède encore une entéléchie, ou âme dominante (1). » Il ne dit pas : Otez l'âme de tout corps vivant, et ce corps aura encore une entéléchie dominante; il dit : Otez l'âme/et les membres de ce corps sont pleins d'autres corps vivants, dont chacun a encore une entéléchie qui domine. Donc, l'âme intelligente soustraite, point d'autre âme qui soit le lien des membres du corps , un principe pour lui de sensibilité. Quant h la vie ou nutrition, il enseigne avec Descaries qu'elle résulte du mécanisme (2). Si les bêtes ne sont point de pures machines, c'est uniquement h cause de leur âme ou monade dominante. La séparation complète que Leibnitz pose entre l'âme et le corps prouve encore la méprise de Biian. Dans la doctrine ordinaire où l'âme est unie de la façon la plus intime au corps, on conçoit qu'elle se serve des

(1) Ibid., p. -iO, ail. 73.

(2) Ihid.. pnit. II, p. 13X, an, 9.

l'onclions sensilives de celui-ci; mais coninienl l'admettre dans l'hypollièsede Leibnitz, qui rompt toute communication entre eux? Nécessairement l'âme doit posséder la faculté de sentir avec la faculté de penser, en d'autres termes elle doit tout tirer d'elle-même, ce que Leibnitz répète sans cesse.

On ne rencontre aucun disciple de Descartes qui ait achevé la révolution de son maître, transporté les opérations sensitives de l'âme au corps, et fait la juste part de l'un et de l'autre. On se tromperait cependant si, d'après ce que nous venons de dire, on croyait que Leibnitz a laissé cette l'évolution oui il l'a trouvée. 11 pose pour fondement que tout est formé de substances actives; qu'ensuite il s'efforce de persuader que tout se passe mécaniquement dans les phénomènes, et qu'ils n'ont même rien de réel, il sera peu écouté. On acceptera son activité essentielle aux substances, on y joindra l'étendue effective, on soutiendra que les phénomènes sont réels, qu'ils renferment plus que du mécanisme, que les corps des bêtes sentent, imaginent , enfin que la nature est toujours active, qu'elle est vivante dans le règne végétal, et sentante dans le règne animal. C'est ce que font Hoffmann et Haller, qui, en outre, surtout ILaller, travaillent h découvrir les fonctions organiques de la vie et de la sensibilité, et fondent la

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physiologie. Alors disparait ce niécaiiisme cliiiiiérique dans lequel Descaries i)l;jçail l'essence des corps, à l'exemple des anciens, mais avec la diiîërence que les anciens rapportaient h l'àme la nutrition, et Descartes, au mouvement du mécanisme organique. Il est juste de dire que Glisson avait employé un voluuje à le combattre (1) et h soutenir l'activité de la matière, avant même l'apparition du système des monades, et en dehors de l'école cartésienne. 11 avait également prévenu Haller sur l'irriiabililé (2). Dans un écrit faussement altrii)ué à S Justin, on lit : «Nous avons deux facultés de pei'cevoir les choses : le sens et l'entendement, et il y a autant de différence en- Ire les actions du sens et celles de l'entende ment, qu'il y en a entre leui'S objets. Car- il est certain que le sens ne saurait percevoir tout ce (pie l'entendement conçoit. Or, les facultés sont les attributs des substances, en sorte que les sub stances sont distinguées par leurs attributs. 11 faut donc qu'il y ail deux sortes de substances, dont Tune a la faculté de sentir, «et l'autre celle de concevoir; et si cela est, il s'ensuit que rentendenienl ou la faculté de concevoii" est l'attribut de la

(1) Tiaclalm de nalurasnhutantiœ energilica, vi'.a nattirx. in-Zi de 53a p , 1672.

(■î) Tradatus de reiifcïCKln ei tïi'c.s-/»nr, rap vu, ;m, 1077

substance spiriluelle, el le sens l'aUribul du corps.» Ce passage, ciië dans le discours préliminaire des Enlr e liens de Rohault(\), était demeuré inaperçu, et n'a sans doute exercé aucune influence. Pendant que Leibnitz conduisait à reconnaître au corps les fonctions qui lui appartiennent, Slahl jugeait à propos de lui nier celles qui lui avaient été reconnues par Descartes (2), et d'en investiiencore l'àme, comme les anciens. Ce retour à l'animisme ne fut pas sans avantage, il en révéla le péril, et en fil sentir la fausseté. Si l'àme respire, digère, sanguifie, sécrète, si elle exerce ces fonctions évidemment matérielles, il est difficile de concevoir qu'elle ne soit pas matérielle aussi ellemême. L'exemple contraire des principaux phi losophes de l'antiquité el du Moyen-Âge s'explique, en songeant qu'ils s'occupaient beaucoup» plus des puissances intellectuelles de l'âme, que des facultés organiques qu'ils lui supposaient, et dont ils connaissaient peu les conditions corporel les. Mais lorsque la ph}siologie, qui attendait l'a-

(1) p. Z|8. — «Duaestint innobiscomprehendarum icriim faciil talcs, sensus l'I intelligeiUia, quariim operationcs taiiUini inler se distant, quaiitum ea (piae ab altéra compreliciuliintur, compreheiuli ab altéra neqiieunl. Scd ruin omnes facilitâtes essentiaium siiii facultates, duas iicccsse est cssciilias esse : qiiaïuni alterius sit sciishs, alttiiiis intelligentia. Oiiod si ila est, dit celle essoiiiia (|ii,edani incorpoiea, cujiis proprium inlclligero, lit soiiliie corpus. » 0/). S. Jiis,tiiii, p. 537. Edit. 17Z|2.

(2) Theoriamcdica vcra. p. 109 et .siiiv.

nalomie, œuvre des modernes , est venue léclanier son contingent dans l'élude de riionime, la conséquence devait être tirée, et il païaîl qu'elle la été par le restaurateur de l'animisme.

Leibnitz avait fait des observations ciitiques(l) sur l'ouvrage de Stahl ; celui-ci répondit. Dans la réplique de Leibnitzon trouve : «Prétendie, comme fait l'auteur de la réponse, que l'àme puisse être divisée et demeurer en partie dans le cœur après qu'on a arraché celui-ci, qu'est-ce autre chose que mettre cette âme au rang des corps?... Ceux qui fondent l'immortalité de l'âme uniquement sur la lumière de la foi et la grâce divine, c'est-à-dire sur une opération extraordinaire et miraculeuse, affaiblissent la théologie naturelle et nuisent grandement à la religion, dont les points principaux et toujours subsistants, comme la providence de Dieu et rinunorlalité delàme, doivent s'appuyer sur la raison. L'auteur de la réponse en vient enfin à nier l'immortalité de l'âme (2). » Ainsi qu'Épicure,

(1) Op., t. n, part, n, p. 131.

(2) Animam certe animalis dividi in parles, et pro parte in corde evuko inanere, quod innuit Responsio, quid aliud est quain animam talem esse corpus... Qui immorlalitatem animae ex solo fidei lumine et gratia di\iiia, id est miraculosa et extraordinaria opcratione, dérivant, llieologiam naturaleni dei)ilitant et plurimum rellgioni nocenl, cujus primaria et perpétua capita, velut providentia Dei et immortaiitas animx, rationc niti debent. Reapunsio tandem hue descendit, ui neget animam esse inimor- Ulem. Ibid., p 15.').

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Stahl suppose donc l'âme corporelle el morlelle. C'est de l'animisme, comme du panthéisme, qu'est sorti le matérialisme du dernier siècle et du siècle actuel. Biran développe à sa manière celte filiation (1). Qu'importe que ce matérialisme se cramponne à l'activité de la matière? Elle ne peut suffire. C'est un aveuglement passionné qui veut tout rapporter au corps, parce qu'on a voulu tout rapporter à l'esprit; il tombera comme l'animisme. La physiologie sera contrainte d'avouer que la pensée revient à une substance différente du corps, et la philosophie que la nutrition et la sensation reviennent à une substance différente de l'esprit. Connaître, raisonner , se résoudre librement, est aussi étrangerà l'organisme que digérer, sécréter, imaginer, l'est au moi.

Bossuet dit « que si l'âme n'avait que les opéi-ations intellectuelles, elle serait lellement au-dessusdu corps, qu'on ne saurait par oii elle y devrait tenir (2). » Mais sait-il donc mieux par oîi les opérations intellectuelles tiennent dans l'âme aux opérations sensibles, dont il la gratifie? Associer l'âme jouissant des unes, au corps jouissant des autres, n'est-il pas plus naturel que de les mettre ensemble dans l'âme? L'union des deux sujets où

(1) Rapp. du phy., etc., p. aâ.

(2) Conn. de Dieu, elr. , cli. iii, art. 2.

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