I.K CAItTKSIAMSMi:. iM
CHAlMTRi: Il
Partir de sol, rcsiaiii en toi, et partir de Dieu.
Descarles élait parti de soi pour rendre raison des choses. 11 n'avait trouve le fondement de la certitude que dans la vue ou perception immédiate • de l'existence des idées qui forment le fond de la pensée. C'est d'après celte perception parfaitement claire et distincte, ou évidente, qu'il voulait que les perceptions de ce qui entre dans ces idées, fussent appréciées; en sorte que lorsque la même évidence ne paraissait pas, il fallait suspendre son jugeinenl. Ainsi nous voyons clairement et distinctement que nous avons en nous l'idée de perfection .infinie, et dans cette idée l'existence d'un être infiniment parfait qui lui répond; mais nous sommes fort loin de voir aussi
bien tout ce qu'il est, d'embrasser l'étendue de sa puissance, de sa sagesse, de sa volonté et de ses aulres altribuls. « C'est pourquoi, dit Descartes, nous ne devons point trouver élrange qu'il y ait en sa nature^ qui est immense, et en ce qu'il a fait, beaucoup de choses qui surpassent la capacité de notre esprit (1) » , telles, par exemple, que l'accord de la Providence et de la liberté. Cependant il n'en trouve point de ce genre dans les corps; là tout est ou peut être connu. Avec la notion de l'étendue et celle du mouvement, il prétend expliquer le monde physique, et montrer de point en point comment il a été formé. « J'avoue franchement, dit-il, que je ne connais point d'autre matière des choses corporelles que celle qui peutêlre divisée, figurée et mue en toutes sortes de façons, c est-à dire celle que les géomèlres nomment la quantité et qu'ils prennent pour l'objet de leurs démonstrations; et que je ne considère en cette matière que ses divisions, ses figures et ses mouvemenls; enfin que louchant cela, je ne veux rien recevoir pour vrai, sinon ce qui en sera déduit avec tant d'évidence qu'il pourra tenir lieu d'une démonstration mathématique, et d'autant que par ce moyen on peut lendre raison de tous les phénomènes de la nature, comme on pourra voir par
(l) Vrinc. de la phil, pari i, art. 25.
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ce qui suit, je ne pense pas qu'on doive recevoir d'autres principes en physique, ni même qu'on doive en souhaiter d'autres que ceux qui sont ici expliqués (1). » Quoique dans le livre des PrincipeSy il ne s'agisse que des corps inorganisés, il entend parler aussi desautres; les traités de r Homme j de la Formation du fœtus, les Premières pensées sur la génération des animaux, ne permettent point d'en douter. De là ces paroles qu'on lui prêle si souvent et qui, en effet, lui appartiennent, sauf le tour: ÇM on t/ie donne de f étendue et du mouve-ment, et je fais un monde (2).
Malebranche ne voit non plus que de l'étendue et du mouvement dans le monde physique. Cependant, il ne pense point, comme Descartes, qu'on en puisse expliquer la formation, même de la partie inorganique^ par les lois seules du mouvement, sans une action jparticulière de Dieu (3). Mais il est persuadé que les notions de cause efficiente; de causes occasionnelles, de lois générales, suffisent pour rendre raison de ce qui s'y passe et de ce qui se passe dans le monde spirituel. « Dieu, dit-il, communique avec joie tout ce qu'il possède en qualité de sagesse étemelle (4). » Leibnitz s'étonne que
(1) Ibid,^ part, ii, art. 64.
(î) Le Monde, ch. ?i et vu.
(3) Médit, chrét.^ vu, art. 9.
(4) Médit., \i, art. 2.
2^2 LE CAi(TËStANISMK.
Descartes ait cru impossible d'accorder la Providence el la liberté (1), de résoudre d'aulres questions semblables relatives à Tordre moral, et il se flatle, avec des monades ou forces vitales et forces pensantes, de produire à la fois le inonde des corps el le monde des esprits. Mais nul n'est comparable à Spinosa : les corps, les esprits, Dieu, il pénètre tout avec une facilité merveilleuse, et pour le faire, il n'a besoin que des mots substance, attribut, mode. H se moque de Descartes, lui reprochant de n'avoir rien compris à DieU, ni à l'origine des choses (2).
11 est clair que tous se mettent à la place de Dieu ou parlent de lui pour philosopher. Cependant, comme cela ne leur donne point son intelli- .gence infinie, ils n'expliquent point ce qui nous est réellement inexplicable, et souvent ils tombent dans les plus graves erreurs et bouleversent toui. Spinosa nomme substance « ce qui est en soi, et qui est connu par soi-même, c'est-à dire ce dont l'idée n'a pas besoin, pour être formée, de Tidée. d'une autre chose (3). » S*il en avait cherché la notion en se considérant lui-même dans sa pensée,
(t. Théod., dise, art. 69.
(2) Op.postK^p. 398.
(3) « Per substantiam intelligo id, quod in se est, et per se coiicipitur : hoc est id, cujus conceplus non indiget conceptu alterius rci, a quo formari debeat. n Eth.^ part, i, déf. 3.
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il aurait vu qu'il avait une aclivilé et un fonds propres, qu'il était un èlre à part ou une suhslance, mais que cette activité et ce fonds étant bornés, dépendaient d'une activité et d'un fonds plus haut, d'une substance infinie et indépendante ; par conséquent qu'il y a des substances dont l'idée a besoin, pour être formée, de l'idée d'une autre chose, et que toutes, hormis une, sont dans ce cas. Loin de là, il est allé prendre cette notion dans la substance suprême, laquelle eflFectivement trouve en soi l'idée d'une substance qui est complète par elle-même. Toutefois cette définition est encore fausse à l'égard de la substance suprême, car si Dieu, pour se concevoir, n'a pas besoin, comnie l'homme, de l'idée d'un autre être existant, il a besoin de l'idée d'une infinité d'autres êtres possibles, puisque dans l'idée de l'être parfait est renfermée l'idée qu'il peut créer. Aiissi, que nous apprend Spinosa? Il n'aspire à rien moins qu'à nous introduire dans l'intérieur de la cause première, afin de nous en dévoiler les infinies perfections et la manièt^e dont elle a produit le monde ; or,' il la méconnaît au point de la confondre avec lui, de ne faire de tout qu'une substance, dont elle est l'universel, et dont les choses sont l'individuel* Il se tpacasse pour passer du premier au second, oubliant sans doute qu'il renouvelle le problème de Tindividuation, lequel, sans se laisser entamer,
2i& LE CARTÉSIANISME.
a fatigué quatre siècles de la scolaslique au Moyen - Age. « Les choses singulières^ dit-il, ne sont rien autre que les affections ou les modes qui expriment d'une façon certaine et déterminée les attributs de Dieu (1). » Cependant, d'un côté, «tout ce qui suit de l'absolue nature de quelque attribut de Dieu, a dû toujours exister et être toujours infini, ou bien encore, cet attribut rend éternel et infini tout ce qui découle de lui (2) ; » de l'autre, «'nul être singulier, nulle chose finie, et qui aune existence déterminée, ne peut exister ni être dé^terminé à agir, si une autre cause finie, et qui a aussi une existence déterminée, ne la détermine à exister et à agir; et cette cause à son tour, pour exister et pour agir, a besoin d'une autre cause qui soit aussi finie et qui ait une existence déterminée, et ainsi à l'infini (3). » Alors où rencontrer un point d'union entre Dieu ou l'universel,
(1) tt Res particulares nihil suut, nisi Dei attributorum affectiones, sive modi, quibus Dei attributa certo et determinato modo exprimuntur. » Bth.^ prop. 25 > corol.
(3) « Ontoia quae ex absolu^a natura alicujus attributi Dei sequuntur, semper, et infinita existere debuerunt, sive per idem attributum aeterna et infinita sunt« » I6fd., prop. 21.
(3) « Quodcunque singulare, sive qusvis res, qax finita est, et determinatam hal)et existentiam, non potest existere, nec ad operandum determinari, nisi ad existendum et operandum determinetur ab alia causa, quae etiam fini ta est, et determinatam habet existentiam : et rursusiixc causa non potest etiam existere, neque ad operandum determinari, nisi ab alla, qus etiam finita est, et determinatam habet existentiam, determinetur ad existendum et operandum, et sic In infinitum. » I6td.,prop. 28.
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qui ne souffre aucune modification finie, et les choses ou l'individuel, qui n'en souffrent aucune infinie? « Puisque tout être fini, dit Gondillac, doit être déterminé par une causer finie, quelque effort que fasse Spinosa pour prouver que tout est déterminé par Dieu, il ne peut empêcher qu'il n'y ait, selon son système, deux ordres de choses tout à fait indépendants : premièrement, l'ordre des choses infinies qui suivent toutes de la nature absolue de Dieu, ou de quelqu'un de ses attributs modifiés d'une modification infinie; en second lieu, l'ordre des choses finies qui suivent toutes les unes des aulres, sans qu'on puisse remonter à une première cause infinie qui les ait déterminées à exister. Comment ces deux ordres de choses pourraientils ne constituer qu'une seule et même substance (1)? » Spinosa est donc réduit à soutenir qu'ils le font parce qu'ils le font; car que trouver de plus dans celte assertion, que « tout est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister • et à agir d'une certaine façon (2); » et dans ces expressions barbares que Dieu est « la nature naturante, et les êtres finis la nature naturée (3) ? »
(1) rratted«s«vst.,coniiiieiit. sur la prop. 29.
(2) <( lu rerum natura nuJIum datur contingens ; sed omnia ex necessitaie divinae naturx deterininata sunl ad certo modo existendum, et operandiim. » Eth., pars i, prop. 29. .
(3) « Nalnra naturané, nalura naturata. » Ibid,^ schol.
2ÏÙ LE CARTÉSIANISME.
Tel est le résultai de ses efforts ; il veut révéler en Dieu une perfection inouïe, et il lui ôte celle qui est indispensable à tout être, il lui ôte Texistence propre.
Que Descartes, qui leur a donné Texemple, tente d'expliquer le monde physique, il n'est pas plus heureux. De quelque façon qu'il combine les parties de l'étendue de tontes les grandeurs, de toutes les figures, dé tous les mouvemenls, il ne parviendra jamais à montrer comment les animaux et les plantes croissent, se nourrissent et meurent, comment le fer est attiré par l'aimant, comment le feu brûle. Il remarque quelques-unes des circonstances, des conditions ou ces propriétés se mani^ festent ; mais quant à leur cause même, quant à ce qui les constitue, c'est un secret auquel il ne lui est pas donné de mordre.
Leibnitz ne cesse de traiter la philosophie de Descartes d'antichambre de la vérité. Va-t-il, lui, nous introduire dans le sanctuaire? Il prétend tirer les corps et les esprits de ses monades;, il prouve à merveille qu'aucun d'eux n'est privé de force. Mais la force, en se modifiant, donnet-elle le minéral, le végétal, l'être pensant? Leibnitz suppose que la monade destinée à être l'âme raisonnable enveloppe la raison dès le commencement du monde, ou qu'à la naissance de l'homme, elle la reçoit « par nno opération par-
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ticulière de Dieu, par une espèce de Iraiiscréation (1). » 11 ne s'explique point sur la monade qui doit prendre l'organisme de Tanimal, ni sur celle qui doit prendre l'organisme de la plante. Peutêtre pensait-il que la première porte en germe la sensibilité, et la seconde la végétation. Alors il n'aurait point à prouver que la même force produit les êtres des trois règnes. Mais il serait toujours obligé de dire ce qui fait que la force a telle propriété dans le minéral, telle autre dans la plante, telle autre dans l'animal^ telle autre dans l'individu pensant. Est-ce sérieusement qu'il veut expliquer l'union de l'âme avec le corps ou en général les rapports des créatures, l'action des unes sur les autres, par l'harmonie préalable, qui rompt toute communication, tout lien entre elles, et les établit dans une indépendance et une séparation complètes, « chacune agissant comme si, par impossible, les autres n'existaient point (2)?» Malebranche est sûr de dissiper les mystères avec ses lois générales. « 1** Lois générales de la communication des mouvements, desquelles lois le choc des corps est la cause occasionnelle ou naturelle. C'est par rétablissement de ces lois que Dieu a communiqué au soleil la puissance d'éclairer, au
(1) Théod., art. 91 et 397.
(2) Op., i. Il, pars i, p. 29, arU 84.
feu celle de brûler, et ainsi des autres vertus qu'ont les corps pour agir les uns sur les autres; et c'est en obéissant à ses propres lois que Dieu fait tout ce que font les causes secondes.
« 2° Lois de l'union de Tâme et du corps, dont les modalités sont réciproquement causes occasionnelles de leurs changements. C'est par ces lois que nous avons la puissance de parler, de marcher, de sentir, d'imaginer et le reste, et que les objets ont par nos organes le pouvoir de nous toucher et de nous ébranler. C'est par ces lois que Dieu nous unit à tous ses ouvrages.
« 3® Lois de l'union de l'âme avec Dieu, avec la substance intelligible de la raison universelle, desquelles lois notre attention est la cause occasion-, nelle. C'est par ces lois que l'esprit a le pouvoir de penser à ce qu'il veut et de découvrir la vérité (1).»
Qu'on BOUS interroge maintenant Sur ces grandes questions, nous voilà en mesure de répondre. Par quoi le soleil peut-il éclairer et le feu brûler? par la loi générale de la communication des mouvements, en vertu de laquelle Dieu éclaire dans le soleil et brûle dans le feu. Par quoi pouvonsnous marcher, parler, sentir, imaginer, et pourquoi les objets peuveut-ils nous toucher et nous
(1) Entret. XIII, g.—Rép, à Arn,, t. III, p. 155.
ébranler? par la loi générale de Funion de l'âme et du corps, en vertu de laquelle Dieu marche, parle, sent, imagine en nous, nous touche et nous ébranle dans les objets. Par quoi avons- nous la puissance de penser et de découvrir la vérité? par la loi générale de l'union de l'âme avec Dieu, la substance intelligible de la raison universelle, en vertu de laquelle loi Dieu pense ^n nous et découvre en nous la vérité. En d'autres termes, pourquoi les choses se passent-elles ainsi? parce que Dieu fait ainsi les- choses. Ce qui revient à dire que la luuiière est lumière, le feu feu, Fesprit esprit. C'est la nature naturante et la nature naturée de Spinosa, par lesquelles il croit expliquer la création, ou comment, dans les substances, l'universel s'unit à F individuel pour les former, comment les substances viennent des idées qui les représentent en Dieu.
Avec ces trois lois générales, les seules, suivant lui, que la raison et l'expérience nous apprennent, et les deux suivantes, qui nous sont découvertes par F Écriture, Malebranche prétend lever certaines difficultés qui se rencontrent dans le gouvernement de l'univers par la Providence.
« 1« Les lois générales qui donnent aux anges bons et mauvais pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature. C'est par Fefficace de ces lois que les anges ont gouverné le peuple juif,
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<iu ils lonl i)uiii et récompensé par des biens et (les luanx temporels. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore le pouvoir de nous lenter, et que nos anges tulélaires ont celui de* nous défendre. Les causes occasionnelles de ces lois sont leurs désirs pratiques.
« 2« Les lois par lesquelles Jésus-Christ a reçu la souveraine puisçance dans le ciel et sur la terre ; non-seulement sur les corps, mais sur les esprits; non-seulement pour distribuer des biens temporels, comme les anges a la synagogue, mais pour répandre dans les cœurs la grâce intérieure qui nous fait enfants de Dieu et qui nous donne droit aux biens éternels. Les causes occasionnelles (le ces lois sont les divers mouvements de l'âme sainte de Jésus-Christ.
«Voilà, poursuit l'auteur, les lois les plus générales de la nature et de la grâce, que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa Providence (1). Souvenez-vous qu'il ne peut agir que selon ce qu'il est, que d une manière qui porte le caractère de ses attributs; qu'ainsi il ne forme point ses desseins indépendamment ^es voies de les exécuter, mais qu'il choisit et l'ouvrage et les voies, qui tout ensemble expriment davantage les perfections qu'il se glorifie de posséder, que tout autre ouvrage par
(1) ihid. .
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touie autre voie. Souvenez-vous que plus il y a de siuiplicité, d'uniformité, degénéraliié dans la Providence, y ayant égalité dans le reste, plus elle porte le caractère de la divinité ; qu'ainsi Dieu gouverne le monde par des lois générales, pour faire éclater sa sagesse dans l'enchaînement des causes (1).»
Si donc il pleut dans les déserts et ne pleut point dans les terres en culture^ dont les fruits périssent de sécheresse ; si la grâce est donnée à des gens qui la dédaignent et refusée aux nations infidèles, chez lesquelles sans doute beaucoup de personnes en proflteraient; s'il naît des enfants monstrueux; si la peste moissonne les bons comme les méchants ; si le puissant et le riche oppriment et spolient le pauvre et le faible, au lieu de le protéger et de le secourir; si la vertu se traîne dans les tribulations et les misères, tandis que le vice et le crime se jouent au sein de l'abondance et de la tranquillité; si tant d'âmes se perdent éternellement : c'est, aux yeux de Malebranche, une suitje des lois générales déterminées par les causes occasionnelles. Dieu eût pu éviter ces dérèglements et ces maux, en agissanX par des lois particulières ; mais il eût manqué a la simplicité, à l'uniformité qu'il se doit à lui-même d'ohseiver. Agir par des lois particulières, c'est
(1) Entret. xm, art. 8.-
produire chaque effet comme s'il était seul ; agir par des lois générales, c'est faire dépendre d'une seule cause les effets de même genre.
« Certainement, dit Malebranche, il faut une plus grande étendue d'esprit, pour faire une montre qui, selon les lois des mécaniques, aille toute seule et règlement, soit qu'on la porte sur soi, soit qu'on la tienne suspendue, soit qu^on lui donne tel branle qu'on voudra, que pour en faire une qui ne puisse aller juste, si celui qui l'a laite n'y change à tout moment quelque chose selon les situations où on la met. Car enfin, lorsqu'il y a une grande quantité de rapports à comparer et à combiner entre eux, il faut une plus grande intelligence. Pour prévoir tous les effets qui doivent arriver en conséquence d'une loi générale, il faut une prévoyance inûnie; et il n'y a rien à prévoir de tout cela, lorsqu'on change à tout moment de volonté. Donc établir des lois générales, et choisir les pluç simples, et en même temps les plus fécondes, est une manière d'agir digne de celui dont la sagesse n'a point de bornes; et au contraire, agir par des volontés particulières, marque une intelligence bornée, et qui ne peut comparer les suites ou les effets des causes les moins fécondes. D'où il suit que Dieu exécute ses desseins par des lois générales ( 1 ) ,»
(1) Bép. à Arn.,t. I, p. 48.
et que « s'il y a des défauts dans son ouvrage, c'est qu'il ne peut y avoir de défauts dans sa conduite ; c'est qu'il ne doit pas former ses desseins indépendamment des voies. II a fait pour la beauté de l'univers et pour le salut des hommes, tout ce. qu'il peut faire, non absolument, mais agissant comme il doit agir (1). »
Oui, Dieu agit par des lois générales, qui sont les rapports entre les choses et entre les parties des choses. Mais quoi ! l'homme, pourvu d'une intelligence si courte, et dont le pouvoir sur les corps est si resserré, produira des ouvrages où il n'y a ni plus ni moins que ce qu'il faut; et Dieu dont l'intelligence est infinie, Dieu, qui est le créateur et le maître absolu des corps et des esprits, ne saurait empêcher tant d'effets ou inutiles ou contraires à sa volonté I Alors les lois générales l'accuseraient d'ignorance et d'incapacité, comme les lois particulières. Elles seraient faussement réputées générales; ce seraient des lois mal conçues et mal exécutées, et' pires que les lois particulières. Bossuet qualifie celles que propose Maiebranche «de vagues plutôt que générales, d'incertaines et hasardeuses plutôt que véritablement fécondes(2). » « Ce système des lois générales, dit
(1) Bntret. xii, 21.
(2) Lett. à un disciple de Malehranehe^ lettre 139*
Bayle, a quelque chose d'éblouissanl; le père Malebranche Ta mis dans le plus beau jour du inonde, et il a persuadé à quelques-uns de ses lecteurs qu'un système simple et très-fécond est ^lus convenable à la sagesse de Dieu, qu'un système plus composé et moins fécond à proportion, mais plus capable de prévenir les irrégularités. M. Bayle a été de ceux qui crurent que le père Malebranche donnait parla un merveilleux dénouement; mais il est presque impossible de s'en payer, après avoir lu les livres de M. Ârnauld contre ce système et aprçs avoir bien considéré l'idée vaste et immense de l'être souverainement parfait. Cette . idée nous apprend qu'il n'est rien de plus aisé a Dieu que de suivre un plan simple, fécond, régulier et commode en même temps à toutes les créatures. Une intelligence bornée se pourra piquer de faire paraître son habileté pluS que son amour pour le bien public. Un prince qui fait bâtir une ville, pourra, par un faux goût de grandeur, aimer mieux qu'elle ail des airs de magnificence et un caractère hardi et singulier d'architecture, quoique d'ailleurs elle soit très-incommode aux habitants, que si, avec moins de magnificence, elle leur faisait trouver toutes sortes de commodités. Mais si ce prince a une véritable grandeur d'âme, c'està-dire une très forte disposition h rendre ses sujets heureux, il préférera l'architecture commode.
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mais moins magnifique, a rarchileclure plus magnifique, mais moins commode. Quelque habiles et quelque bien intentionnés que puissent être nos législateurs, ils ne peuvent jamais inventer des règlements qui soient commodes à tous les particuliers. Ainsi la limitation de leurs lumières les force à s'attacher à des lois qui, tout bien compté, sont plus utiles que dommageables. Rien de tout cela ne peut convenir à Dieu, qui est aussi infini en puissance et en intelligence, qu'en bonlé et qu'en véritable grandeur (1). » Les défauts de Vouvrage, loin de montrer quil ne peut y avoir de défauts dajis la conduite, seraient l'éclatante preuve du contraire. Or, comme effectivement il ne peut y. en avoir dans la conduite, Malebranche se trompe et n'explique rien. Qu'est-ce, d'ailleurs, que celte perfection de l'ouvrier, qui repousse la perfec-. tion de l'ouvrage et ne se manifeste que par l'imperfection? On conçoit que Dieu, voulant donner aux êtres qu'il crée tel degré de perfection, choisisse entre plusieurs moyens, celui qui est le plus simple; mais cômprend-on qu'il se soucie moins de son ouvrage que des voies? N'est-ce pas l'assimiler aux faiseurs de tours de force, qui se proposent, non de faire beaucoup, mais de faire avec peu? Au lieu d'agrandir sa sagesse, c'est la rape-
(I) JRej>. aux quest. d'un prov.^ ch. CLv, p. 825.
250 LR CARTÉSIÂNISMK. * *
lisser, c'est la puériliser, et en même temps attaquer sa bonté, en lui faisant immoler les créatures à la réalisation d'une perfection imaginaire.
« Ce qui rend l'univers admirable dans tous ses actes, poursuit Malebranche, n'est pas tant la perfection qu'il renferme, que la simplicité des voies qui l'ont produit et qui le conservent. Si l'Église future était plus ample et l'enfer moins rempli de réprouvés; si,les élus étaient encore plus saints et les démons moins méchants; si toutes les créatures louaient le Seigneur, au lieu njue le plus grand nombre blasphème son saint nom : n'est-il pas évident que l'univers serait plus parfait qu'il n'est? Les démons et les damnés le rendent donc imparfait. Et quoique Dieu corrige ce désordre dans les créatures, c'est toujours un désordre dans l'univers, que le plus grand nombre des hommes maudisse son Créateur. Mais Dieu ne se met point en peine qu'il y ait des désordes dans l'enfer, pourvu qu'il n'y en ait point dans la céleste Jérusalem; // veut bien qu'on trouve des défauts dans son ouvrage , mais il ne veut pas qu'ion en trouve dans sa conduite et dans ses desseins. Les damnés sont dans le désordre; mais la conduite de Dieu sur eux est parfaitement conforme à Tordre (!).•» Sylla, dans Montesquieu, ne parle pas autrement.
(1) Réf). àvlrn.,t. in,p. 276.
Il ne se trouve à sa place que dans Tordre ancien, qui a été renversé, et il le rétablit par la spoliation et par des flots de sang romain, sans s'inquiéter s'il est le bon ou le mauvais génie de la république. Veut-on savoir la raison immédiate pour laquelle Dieu a permis la chute primitive? «L'infinité, répond Malebranche, est certainement l'attribut essentiel de la divinité. L'infinité est donc l'attribut que Dieu doit prononcer le plus distinctement, ou exprimer le plus vivement dans le plus grand de ses desseins. Mais le premier hommç, cette excellente créature, n'était rien en tant que comparé à Dieu^ car tout ce qui est fini, en tant que comparé à l'infini, s'anéantit, puisque le rapport du fini a l'infini est nul. Dieu ne peut donc pas mettre sa complaisance dans le culte d'une pure créature, sans démentir son infinité, sans exprimer par là ce faux jugement qu'il y a quelque rapport de sa créature à lui. Ainsi Dieu doit demeurer immobile lorsqu'il voit que son ouvrage va périr par la faute du premier homme, à qui il avait donné les secours suffisants pour vaincre la tentation. Car par son immobilité il soutient majestueusement sa dignité, il exprime son infinité, sa divinité; il dit qu'il est Dieu (1). »
Cependant le Dieu de Malebranche veut que tous
(1) Ibid., t;lV, p. 293.