‹ Le cartesianisme, ou, La veritable renovation des sciencesChapitre 28 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

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pores, plus la proportion que les pores ont à la matière solide de ce corps, plus, dis-je, celle proportion augmente. Si donc, en poussanl la division et la subdivision à l'infini, il est impossible d'arriver à des parlies parfailement solides et sans pores, il s'ensuivra que les corps sont uniquement composés de pores, le rapport de ceux-ci aux parties solides, augmentant sans cesse, et par conséquent qu'il n'y a point de matière du loul. Et le raisonnement sera le même, par rapporta la matière dont les espèces particulières des corps sont composées, soit que Ton suppose que les pores sont vides, ou qu'ils sont remplis d'aune matière étrangère (1). » Ceci prouve que la matière n'est rien par rapport au vide, siuquel l'auteur la compare, et non pas qu'elle n'e^t rien en ellemême.. De ce qu'une bande formée dans l'intérieur d'un angle par une parallèle à l'un de ses côtés, est nulle par rapport a l'espace que Pangle comprend, s'ensuit-il qu'elle soit nulle réellement? Quoique l'argument de Clarke offre quelque ressemblance avec celui de Zenon d'Élée, gardonsnous de les confondre. Zenon attaque la matière réduite à l'étendue, non en la comparant au vide par la divisibilité, mais en soutenant que la divisibilité la dissout actuellement dans ses plus minimes

(1) Oj>. Leih., t. II, p. 1A2.

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parlies. F.eibnîlz soudent que la luaiière est divisée et même organisée à l'infini, que vouloir arrêter quelque part la division, c'est choquer la raison et ne point connaître la grandeur et la majesté de l'auteur des choses(l ). Mais puisque, à ses yeux, la substance, qu'il appelle monade, n'es! que force, il doit dire d'où vient cette division et cet organisme, d'où vient qu'il y a plusieurs substances. Dès que la pensée n'esJ que force, où a-t-il trouvé les idées de division, d'organisme, de nombre, qui dérivent de la quantilé? Est-il possible qu'elle ait des idées d'ailleurs que d'elJe'même», que de sa nature? Si donc Leibnitz marchait conséquent, il tomberait^ je le répèle, dans l'un aiisolu des éléates mélaphysiciens, vrai néant déguisé.

Par l'influence de Nev^lon, l'alomisme a prévalu dans les sciences physiques et on le juge indispensable pour produire la régularité des formes dans la cristallisation, et la permanence des éléments dans les combinaisons chimiques. Cependant M. Cournot doute de cet le nécessité. « Les phénomènes de la cristallisation, dit-il, peuvent tout aussi bien se concevoir et s'expliquer, en admettant que les forces moléculaires n'agissent pas avec la même intensité dans toutes les directions autour du cenlre d'où elles émanenl , sans qu'il

(1) Ibii., p. 133.

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soit besoin de rien spécifier sur la forme des dernières molécules ou des atomes. On peut même dire que cette explication s'accorde mieux avec réiat actuel de nos connaissances physiques^ et qu'elle est philosophiquement plus probable, par cela même qu'elle ne résout pas la question de Texistence des atomes ou de l'essience de la ipatière. Il faut se méfier, en physique, de toule hypothèse qui emporte la solution d'une question métaphysique. Lesjois de la chimie dont le système forme ce qu'on appelle maintenant la théorie atoiftistique, sont d'un plus grand poids que les phénomènes de la cristallisation en faveur de l'hypothèse métaphysique des atomes, mais on n'en peut rien conclure sur la figure des atomes ou des dernières molécules (1).» Cette remarque très-fondée demande peut-être quelque explication. Lacristallisationren effet, s'explique fort bien et mieux parla différence d'intensité dans les forces suivant les directions. Mais d'où provient cette variation des forces? Ce n'est pas de leur nature, qui est la même. Il faut donc que ce soit de la figure. On sait qu'elle modifie l'attraction cosmique, la résistance dans certains corps, la dilatation dans certains autres; qu'elle cause la polarité de la lumière, enfin une multitude de phénomènes. Eh

(1) Trad. de lu Mécanique de Kater, p/SO, note.

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bien! elle produira la différence d'intensité que M: Cournot suppose déterminer la structure des substances cristallines. Ainsi cette structure ou figure dépend des degrés dans les forces attractives, et les degrés dans les forces attractives, dépendent de la figure des molécules élémentaires ou constitutives des substances. Ce qui revient à la coexistence de la force et de l'étendue et à leur intluence mutuelle.

Quant à la persistance des molécules dans les combinaisons de la chimie, elle résulte de l'énergie des forces qui entrent dans la composition de ces molécules, et n'exige point les atomes au sens métaphysique. De même que Taltraction des astres ne peut rien contre l'attraction des molécules des corps, celle-ci ne peut rien non plus conire l'attraction des parties des molécules , ni celle-ci contre l'attraction des parties de ces parties, ainsi de suite. Dans la nature, il faut concevoir, non pas un ordre, mais une infinité d'ordres d'infiniment petits, et réciproquement une infinité d'ordres d'infiniment grands.

Par l'influence de Leibnitz, c'est la dynanjique qui, en philosophie, a prévalu chez les Allemands, et qui aujourd'hui semble préyaloir chez nous. Wolf , Kanl, Fichte, Schelling, Hegel, [Biran, ne parlent que de force. C'est la monade leibnitzienne scrutée, tourmentée de mille façons.

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La discussion ne pouvail nuinquer d'embrasser ratlraclion , à laquelle Newton donnait une haute importance, en fondant sur elle le calcul des mouvements célestes. Il avait d'abord laissé en doute si elle est une propriété essentielle à la matière, ou si elle résulte d'une impulsion, c est-h-dire d'un pur mécanisme (!)• Seulement il avait remarqué qu'elle n'agit point selon l'étendue des surfaces des corps , comme les causes mécaniques , mais selon la qnantité de matière (2). Leibnitz^ d'après sa doctrine, que tout s'opère mécaniquement dans les phénomènes, quoiqu'il n'y ait que des forces dans ta nature, affirme que l'attraction ne peut être que mécanique; que rester là-dessus en suspens , c'est ressusciter les qualités occultes des scolas- . tiques; que si, pour les éviter, on n'assigne aucune cause naturelle ou seconde, on tombe dans le miracle perpétuel (3).

Clarke défend l'indécision de Newton. 11 déclare que « le moyen par lequel deux corps s'attirent peut être invisible , intangible et différent du mécanisme (4); par exemple, l'action immédiate de Dieu (5). Leibnilz, suivant lui^ a tort d'accuser

(1) Op. Leib., t. m, p. fïjg.

(2) Livre des Principes, scoK généraf.

(3) Op. Leib,;L II, p. 133, 167.

(/i) Ibid.,p. 141, arr./i5.

(5) Ibid., p. 192.

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Tattraclion de miracle et de qualité occulte, puisqu'il s'agit d'un fait qu'on constate, quelle qu'en soit la cause. Au surplus, ajoute-t-il, si M. Leibnitz ou quelque autre philosophe peut expliquer les phénomènes de l'altraclion par les lois du mécanisme, bien loin d'être contredit, tous les savants l'en remercieront (1). » La question étant précisément si les corps s'attirent ou se poussent , répondre que c'est un fait qu'on établit, abstraction faite de la cause, c'est ne rien dire, puisque de la nature de la cause, dépend celle du fait.

En 1717, deux ans après que la dispute eut cessé par la mort de Leibnitz, Newton, dans l'avertissement de la deuxième édition de son Optique^ dit, « que pour faire voir qu'il ne regarde point la pesanteur connue une propriété essentielle des corps, il a ajouté une question en particulier sur ce qnî lui semble la produire. » Par conséquent il se range à Topinion de son adversaire. Celle cause est un fluide ou éther partout répandu et dont la densité croît en raison inverse du carré de la di-» stance aux corps célestes. Ces corps étant poussés dans les lieux où il est plus rare , on conçoit que par ce fluide les planètes tendent vers le soleil, et les satellites vers leur planète; mais par quoi les planètes tendront-elles vers leurs satellites, les

(l) Jfcid., p. 193.

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planètes et les satellites les uns vers les autres? Par quoi le soleil tendra-t-il vers tous? On conçoit que par ce fluide, qui pénètre les astres, les parties qui les couiposent tendent les unes vers les autres de la surface au centre. Mais par quoi tendrontelles les Unes vers les autres du centre à la surface ? A rintérieur comme au dehors la gravitation sera réciproque au carré des distances; les perturbations resteront incompréhensibles; la troisième loi fondamentale du mouvement, posée par Newton lui-même, que la réaction égale Taction, sera renversée. Ces trois conséquences, au moins les deux dernières, se rencontreraient dans toute tentative d'expliquer mécaniquement l'attraction, e'est-à-dtre de la dénaturer pour en faire une impulsion. Les perturbations qu'on désespéra si longtemps de lui assujettir, sont l'invincible preuve de sa réalité. Elles impliquent que chaque astre, dans toutes les positions possibles, obéisse aux sollicitations de tous les autres, ce que nous défions de comprendre, si les astres ne se tirent mutuellement. Cette propriété est occulte, je Favoue, comme le sont toutes celles qui tiennent à l'activité des corps, telle que la nutrition, par exemple, c'est-à-dire qu'on ne se rend pas un compte net de leur action. Mais s'en rend-on plus nettement compte en les attribuant h l'étendue seule? Alors elles sont, non pas obscures, mais absurdes. Pour

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échapper à Fabsurdilé, veut-on les attribuer à Taction divine? c'est un miracle perpétuel, et Dieu fait matière.

De Maistre repousse l'attraction, parce qu'il ne juge pas, d'un côté, qu'elle ait une cause mécanique, de l'autre, que la matière soit active (1). Sur le premier point, il est clair, d'après ce qui précède, que nous partageons son avis ; nous le partageons aussi sur le second , si par matière il entend sîïnplement l'étendue; mais nous nions qu'il y ait de la matière prise en ce sens , ou que l'étendue existe seule dans la nature. Partout elle est inséparablement unie à la force. Essayez de l'isoler, aussitôt les métaphysiciens d'Elée vous l'anéantissent. Que croiriez- vous que de Maistre substitue à l'attraction? Écoutez : « Newton nous ramène à Pythagore. Incessamment il sera démontré que les corps célestes sont mus précisément comme le corps humain par des intelligences qui leur sont unies, sans qu'on sache comment (2). » M. de Bonald incline aussi aux intelligences, parce qu'il suppose de même la matière passive (3). Comme de Maistre proclame

(1) Soir, de Saint-Pétersh., t. I, p. 302, 304, 312, 323, 338; t. 11^ p. 289, 317, 32Û, 325.

(3) Recherches pkil. ^ t. II, p. 120.

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avec raison que nul phénomène ne saurait s'expliquer mécaniquement, il faudra aussi des intelligences pour voiturer le fer vers l'ai manl et pour élever l'eau dans les tubes capillaires. Avec ces intelligences les perlurbations sont encore moins concevables, s'il est possible, qu'avec l'impulsion de Leibnitz et de Newton. Comment les corps célestes exerceraient-ils quelque influence les uns sur les autres? Évidemment chacun doit se mouvoir dans une indépendance aussi complète que s'il était seul. C'est là pourtant le moindre défaut de cette hypothèse. Elle refoule l'astronomie et la physique dans l'enfance, alors que l'esprit humain, n'ayant encore saisi la raison naturelle de rien, rapporlait chaque phénomène à des génies dont il peuplait l'univers; et puisque mainlenantii s'est élevé a l'idée des lois générales, c'est bannir ces lois de la création et dégrader le Créateur, le supposant incapable de douer les èlres de telles propriétés et de les assujettir les uns aux autres, de telle sorte qu'ils aillent avec le seul secours de son action conservatrice. Être arrivé a concevoir les astres soutenus et transportés dans l'espace par la combinaison de deux forces calculables et calculées, n'est-ce pas, pour employer une expression familière al'auleur, un véritable tour de force de l'esprit humain? Newton, c'est-à-dire Taltrariioii, loin do nous ramener à Pylhagore ou

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aux iii(eliigences, nous pousse invinciblement à l'aclivitë des corps.

I.es inécanistes et les dynamisles se combaUirent aussi ardemment dans le règne organique. A la tète des premiers esl Borelli, à la tête des seconds Stahl. L'analyse de leur polémique nous conduirait Irop loin; mais il en résulterait qu'ils sont également impuissants à expliquer les fonctions des plantes, surtout celles des animaux, et en particulier du corps humain. Ceux qui, de nos jours, assignent pour cause à toute maladie une altération organique, n'ont fait que donner un tour nouveau au mécanisme. Le dynamisme, sous sa face actuelle, c'est le principe vital dont l'action régulière ou troublée constitue la santé ou la maladie.

De cet aperçu il résulte que l'idée qu'^eut Malebranche d'introduire l'étendue intelligible dans la nature de l'Être divin , et la conséquence qu'il en tira relativement à l'espace, n'ont exercé aucune influence, et que la noiion de la substance et les questions qui en dépendent, ne sont pas plus avancées aujourd'hui qu'alors.

Quoique les philosophes n'aient pu encore parvenir a cette notion, leurs vingt-quatre siècles d'efforts ne sont point inutiles et servent à la vérifier. Comme ils ne Tout jamais cherchée que dans la notion de force ou dans la notion d'élendue,

que par leurs attaques mutuelles, ils ont montré qu'elle ne se trouve ni dans Tune ni dans l'autrej il s'ensuit qu'ils établissent indirectement qu'elle estdans toutes les deux. Cette expérience confirme la spéculation.

Si donc toute subslance est composée de force ou de vie, et d'étendue ou de quantité; si toutes les idées se réduisent à des idées de perfection, fondées sur la force spirituelle qui fait partie des substances des êtres pensants, et à des idées de grandeur, fondées sur la quantjlé spirituelle ou intelligible, qui fait aussi partie des substances des êtres pensants et les constitue avec la force spirituelle ; si les idées de grandeur et les idées de perfection, si la quantité et la force n'existent point les unes sans les autres; si les idées de grandeur et la quantité sont plus saillantes et plus aisées à saisir que les idées de perfection et la force, fautil s étonner de cette constante disposition de l'esprit humain à tout rapporter aux idées de grandeur et à ne voir partout qu'étendue et mécanisme?

Nous pouvons maintenant déterminer en quoi il se trompe, et rendre sensible la cause de son erreur. Considère -t- on les êtres? Dans chacun il y a de rétendue, et en tant qu'étendue, il répond aux idées de grandeur, idées pures, s'il s'agit d'étendue spirituelle, commedans Dieu etdanslesautresêtres

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pensants; idées mixles, s'il s'agit d'étendue matérielle, comme dans les animaux, les végétaux, les corps inorganiques, solides, fluides, gazeux. C'est en Dieu et en nous que nous contemplons les vérités mathématiques, dont nous faisons une application aux choses physiques.

Mais dans chaque être il y a aussi de la force, et en tant que force , il ne répond aux idées de grandeur que si la force, avec ses effets, est dans un rapport rigoureux avec l'étendue, ce qui n'a lieu que dans le règne inorganique, tandis que dans les règnes végétal, animal, pensant, la force prédomine. Aussi le règne inorganique présente-t-il seul un mécanisme calculable.

Considère-ton les actes de la pensée? Dans chacuail y a des idées de grandeur ; mais il y a aussi des idées de perfection ; et il faut distinguer ceux où les idées de grandeur n'entrent qu'afin d'aider les idées de perfection à se produire, de ceux où elles entrent afin de se produire elles-mêmes. Dans le premier cas, n'étant point l'objet de la pensée, qui n'envisage que les idées de perfection et la force qui leur répond, elles demeurent étrangères aux sciences qui en résultent, comme la métaphysique, la théologie, la morale, la politique, la médecine, la zoologie, la botanique, enfin toutes celles où la force est considérée, et où elle ne se trouve pas dans un rapport rigoureux avec l'étendue. Dans

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€es sciences, incess;immenl on mesure, on compte, on parle de grand, de pelil. de moyen, de plus, de moins, d'égal, d'un, de plusieurs. Pour cela s'occupe-l-on d'arilbmélique el de géométrie? Il est clair qu'on parle ainsi selon les idées de perfeclion et nullement selon les idées de grandeur, quoique sans celles-ci, il fût impossible de le faire; elles servent d'intermédiaires, voilà tout. La vériié, la piété, la justice, la verlu, la santé, la couleur, la saveur, souffrent-elles qu'on dise d'elles réellement qu'elles sont quatre fois plus grandes ou plus petites, comme on le dit d'une dislance, d'un temps? peuvent elles se diviser chacune en portions, de sorte qu'on prenne une de ces poilions pour terme de comparaison à chacune tout entière? Quelle absurdité de le supposer!

Dans le second cas, au contraire, les idées de grandeur étant l'objet même de la pensée, qui les considère avec l'étendue el la force qui se trouve dans un rapport rigoureux avec l'étendue, les idées de perfection qu'elle ne considère plus, demeurent étrangères aux sciences qui en résultent, lesquelles se réduisent exclusivement aux mathématiques pures et mixtes. Ici, à leur tour, les idées de perfection deviennent simplement auxiliaires, comme l'étaient tout à l'heure à leur égard les idées de grandeur. A chaque instant on dit: C'est, ce n'est point; on parle de bon, de mauvais^ de juste, de non jusie,

de cause, d'eflel, de force. S'agil-il de substances qui existent ou qui n'existent pas, d'êtres qui agissent, qui produisent, de bon, de mauvais, moral ou physique, de juste ou d'injuste? Manifestement cela est dit selon les idées de grandeur, et non point selon les idées de perfection, quoique sans celles-ci, il fût impossible de le concevoir et de le dire.

Pour ne pas faire cette distinction, il arrive qu'on traite les idées de perfection à la manière.des idées de grandeur, et qu'on dénature, qu'on renverse les sciences qui en dépendent, qu'on les remplace par des fictions ou par des monstruosités^ Les idées de grandeur étant plus aisées h comprendre, rarement on les traite à la manière des idées de perfection, et les mathématiques n'éprouvent presque jamais des autres sciences l'altération dont elles les frappent.

On ne fait point cette distinction, parce qu'on ignore d'où viennent ces deux genres d'idées. Pythagore absorbe toutes les sciences dans les mathématiques. Or, d'où dérive-t-il les idées de grandeur? Vraisemblablement de la vie ou force, qui est le principe des idées de perfection. Dire avec lui que l'àme est un nombre qui se meut de soi-même, avec Platon qu'elle est une substance intelligente qui se meut d'elle-même dans une harmonie numérique, que Dieu a fondé l'univers sur

&00 ^ TUKORIIi;

des lois géomélriques, ce qui n'est vrai que du règne inorganique, c'est supposer que les actes de l'âme, les fondions des animaux et des végétaux, tombent sous le calcul, et confondre les idées de perfection avec les idées de grandeur. N'est-ce pas les confondre encore que prétendre, comme Platon, marquer arithmétiquement les révolutions des sociétés et le bonheur des humains ? On croirait qu'il les distingue, puisqu'il donne aux unes le nom d'idées, et qu'il appelle les autres des êtres mathématiques. Mais en quoi consiste la différence? on n'en sait rien d'après ses écrits. Suivant ArPstote, c'est que les êtres mathématiques ont des pareils, tandis que lès idées sont uniques (1). «Par exemple, ajoute M. Cousin, il y a bien des cercles et bien des triangles; mais il n'y a qu'une « seule idée de ^cercle et de triangle (2). » Si telle est la différence établie par Platon, elle n''existe qu'en paroles, l'idée du cercle et celle du triangle n'étant pas moins des idées de grandeur que les idées des cercles et les idées des triangles. Aristole lui attribue encore des nombres idéaux, différents des nombres mathématiques. Mais qu'entendait -il? on ne le voit pas clairement. Dans notre théorie, on pourrait appeler nombres idéaux les idées de

(1) A/ftapfi.Jiv. I, ch.vi.

(2) Ibid,^ trad., iioie.

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grandeur, en lant qu'elles servent à manifester les idées de perfection. Cet homme a deux fois plus de connaissances que cet autre, voilà un nombre idéal ; il est deux fois plus grand que cet enfant, voilà un nombre mathématique.

Plotin, pour qui Tentendement est un nombre qui se meut en lui-même (1); saint Augustin^ pour qui la raison est peut-être le nombre lui-même (2) ; Kircher, pour qui le nombre est la raison développée (3) ; Leibnilz, pour qui le nombre est la clef des choses (4); eux tous qui réduisent ainsi la pensée aux idées de grandeur, d'où dérivent-ils ces idées? Selon Plotin, le nombre procède de l'unité par l'être (5). Une dit point d'où vient l'unité. Saint Augustin est aussi peu explicite. Kircher, après avoir déclaré que le nombre est la raison développée, ajoute : « De ce calcul ou compte de l'esprit qui combine, naît le nombre, et, comme il émane de cette unité primitive et modèle, il est inné dans l'entendement humain; tout ce qu'il fait, c'est par cette unité qu'il le fait, jusqu'à ce qu'il se résolve en elle. » Kircher tire donc le nombre de la faculté qu'a l'esprit de calculer ou de

(1) En, 6, llv. VI, ch. ix.'

(2) De l'ordre, liv. II, art. 48.

(3) Arithmologie, pwL i, p. i.OBdip. égypt., t II, part, ii, p. 6.

(4) A la suite des Nouveaux essais sur l'entendement humatn, p. 535 ; «idit. r*.

(5) En. 6, liv. VI,c»\ ix.

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