PREMIÈRE PARTIE
faut que cette science de Dieu et de soi-même, qui a été pervertie par la scolastique, se régénère ; il le faut sans rémission^ pour créer la science de la nature. Voilà l'objet du Discours sur la Méthode et des Méditations^ et de la première partie des Principes de la Philosophie. Je Tai déjà dit, la scolastique roulait sur des abstractions, formées à la fois des sensations et des idées générales. Elle considérait Tétre indépendamment de tout être existant, sans excepter Dieu, qui est la plénitude de Têtre ; le vrai, le bien, indépendamment de tout esprit qui pense et qui veut, même de Dieu, éternellement pensant et voulant, plénitude de la vérité et du bien ; ainsi de toutes les notions, qu'elle multipliait, distinguait, divisait à l'infini, notions creuses, et qui n'étaient que des mots. Que pouvaient-elles avoir de réel, n'étant formées que hors des choses existantes? C'est de ce déluge de vaines subtilités où la pensée, emportée par Aristote^ se plonge avec tant d'ardeur et d'abandon^ que Descartes la contraint de sortir pour s'appliquer à ce qui est effectif, en commençant par elle-même et par Dieu. Il le fait avec une vigueur sans exemple, un succès qui ne laisse rien à désirer, et tel qu'on n'en vit jamais de si rapide et de si fécond. Morte depuis plus de mille ans, la philosophie ressuscite tout d'un coup, se présentant les plus grandes découvertes à la main, et menaçant de tant d'autres qui ne seront pas moindres. Aussitôt elle règne dans la médiocrité comme dans le génie. Partout on discute les connaissances, on remonte aux principes, on cherche des idées claires et fondées, non-seulement les philosophes
de profession, mais les théologiens, les orateurs, les moralistes, les politiques, les physiciens, les littérateurs. Elle oblige à consulter la raison ceux môme que Platon appelle ses plus intraitables ennemis, je veux dire les poètes. L*antiquilé, remise en lumière à la Renaissance, mais jusqu'alors plus admirée que comprise, paraît en ce qu'elle a de grand et de solide. L'esprit humain, revenu & lui-même, distingue et apprécie ce qu'il fit jadis d'important dans un état semblable.
Pour ne pas reconnaître ce rappel de l'esprit humain à lui-môme, il faut ôtre enseveli dans le jargon des écoles, commeGassendi (1 ) et ses pareils (2). Aussi voyez ce qu'ils opposentàlanouvelle philosophie : ils attaquent \e je pense donc je suis^ par la raison qu'il présuppose que tout ce qui pense existe; en sorte que Descartes aurait dû commencer par le démontrer, et puis en conclure sa propre existence.
Descartes les prend en pitié : « Supposer, répond-il, < que la connaissance des propositions particulières « doit toujours être déduite des universelles, suivant
• l'ordre des syllogismes de la dialectique, c'est montrer f qu'on sait bien peu de quelle façon la vérité se doit t chercher ; car il est certain que, pour la trouvei*, c on doit toujours commencer par les notions particu-
• liëres pour en venir après aux générales, bien qu'on c puisse aussi réciproquement, ayanttrouvé les générales,
• en déduire d'autres parliculières (âj. » En effet, qu'est-
(1) Œuv. de Dete., 1. 11, p. 30S.
(S)/Md.. t.], p. 403.
(3)/6id., t.ll. p.305.