PREMIÈRE PARTIE
leur existence? Parce qu'on ne puise pas l'idée d'existence dans la connaissance de leur nature, mais qu'on leur transporte cette idée, qu'on trouve dans la connaissance de soi-même ; aussi est-on loin d'avoir la même certitude de la réalité de leur être que de celle du nôtre, comme on le verra ailleurs.
« Mais pouvez-vous concevoir comment votre âme c pense? » dit Locke (1). Mon âme pense, parce que son essence est de penser, comme celle du triangle d'avoir trois angles. Et il n'y a point à demander comment les essences sont ce qu'elles sont, il n'y a qu'à le comprendre.
€ Vous trouvez, à la vérité, que vous pensez : je le c trouve aussi ; mais je voudrais bien que quelqu'un « m'apprit comment se fait l'action de penser (2), > Dans les choses d'intelligence, on n'apprend rien de personne. Pour soi seul chacun comprend ; pour soi seul surtout, chacun comprend qu'il comprend ou qu'il pense. Dès que Locke trouve qu'il pense, il trouve donc qu'il comprend quelque chose ; car ne rien comprendre c'est ne pas penser. Or, s'il comprend ce qu'il pense, il comprend sans doute aussi qu'il le comprend, il s'en rend compte ; mais se rendre compte d'un acte quelconque de penser, n'est-ce pas justement comprendre ce que demande Locke, c'est-à-dire comprendre en quoi consiste l'action de penser, qui n'est que Tatteniion de l'esprit sur lui-même ou la vue de soi? Que si cela passe tout
(1) Rép, à StillingfUtt, œuv. de Locke, édit. de Thorot, t. V. p. 231 . (î) /Wd.
à fait la portée de Locke, ainsi qu'il l'assure, commenl peut-il trouver qu'il pense ?
Quoique lui et Malebranche s'accordent à nier la connaissance de nous-mêmes, ce n'est point par la même cause. Asservi à l'imagination, qu'il porte partout, Locke se persuade que la pensée va par images, et qu'elle ne peut atteindre ce qui est au-dessus. Quand il dit qu'il voudrait bien qu'on lui apprît comment se fait l'action de penser, c'est sans aucun doute qu'il voudrait qu'on le lui figurât. Malebranche, au contraire, est pour les idées ; mais il croit qu'il n'y en a qu'en Dieu, et que c'est en lui que nous entendons tout ce qu'il nous est donné d'entendre ; et comme nous ne pouvons apercevoir en Dieu que ce qui est éternel, par exemple, les vérités des mathématiques, les principes du vrai, du bien, et non pas les substances créées, Malebranche est entraîné à soutenir que n'y voyant pas l'âme, l'âme nous est inconnue. C'est l'esprit de système qui l'égaré, tandis que Locke, c'est l'esclavage des sensations. Le premier détourne les yeux d'une lumière qui le frappe, le second ne la voit pas. De là vient que Malebranche, éclairé en partie malgré lui, tombe plus souvent en contradiction. « 11 affirme, « observe Ârnauld, qui* après y avoir sérieusement penséj c on ne peut douter que l'essence de V esprit ne réside dans « la pensée (1 ). Peut-on dire certainement en quoi conc siste l'essence d'une chose dont on n'aurait point c d'idée? 11 ajoute plus loin qu'il n'est pas possible de
(1) Rech.de la Vérité, Ut. III, part, i, chap. i, art. 1.