TROISIÈME PARTIE
et que par cette union il sanclifia toute la nature (1). b Nous ne nous arrêterons point à remarquer que le verbe ne rend réellement divin que l'âme et le corps qu'il prend, que les autres demeurent dans leur • état profane», et que l'auteur manque son but. Mais on voit que ridée dû meilleur monde mène à celle d'une perfection souveraine. Cependant Leibnitz évite de pareilles conséquences ; s'il parle souvent de l'infini qui est dans l'univers et dans chaque créature, il entend l'infini relatif, et non point l'infini absolu, qui appartient exclusivement à Dieu. Mais Malebranche est entraîné à l'infinité, à la né cessité; à l'éternité de l'univers, et par suite à la fatalité et au panthéisme.
Ainsi on n'est pas plus avancé avec Malebranche et Leibnitz, qui admettent les causes finales, qu'avec Descartes, qui les rejette. Et ce qu'il y a de singulier, c'est que Descartes ne les rejette qu'afin d'éluder la fatalité dans laquelle tombent Malebranche et Leibnitz.
« La liberté, avait dit Descartes dans la quatrième Méditation, consiste seulement en ce que nous pouvons faire une même chose, ou ne la faire pas (c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir une même chose) , ou plutôt elle consiste seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte, que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas néces-
(1) Entretien IX, 5.
446 LE GâRTËSIANISME.
saire que je sois indifférent à choisir Tun ou Tautre des deux contraires ; mais plutôt, d*autant plus que je penche vers Tun, soit que je connaisse évidemment que le vrai et le bien s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi Tintérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je Tembrasse : et certes, la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diroinaer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté^ et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent (1 ). •
On lui objectait : t Ne voyez-vous pas que par ces principes vous détruisez entièrement la liberté de Dieu, de laquelle vous ôtez l'indifférence lorsqu'il crée ce monde-ci plutôt qu'un autre, ou lorsqu'il n'en crée aucun, étant néanmoins de la foi de croire que Dieu a été de toute éternité indifférent à créer un monde ou pluaeurs, ou même à n'en créer pas un ? Et qui peut douter que Dieu n'ait toujours vu très-clairement toutes les choses qui étaient à faire ou à laisser (2) ? »
Descartes répond : a L'homme trouvant déjà la nature
et) T. n, p. 324.
de la bonté et de la vérité établie et déterminée de Dieu.. ., il n'est jamais indifférent que lorsqu'il ignore ce qui est de mieux ou de plus véritable, ou du moins lorsque cela ne lui parait pas si clairement qu'il n'en puisse aucunement douter (1). » Mais iu'y ayant aucune idée qui représente le bien ouïe vrai, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'entendement divin avant que sa nature ait été constituée telle par la détermination de la volonté divine, il répugne que cette volonté n'ait pas été de toute éternité indifférente à toutes les choses qui ont été faites ou qui se feront jamais (2). » Il déclare que « si quelque raison ou apparence de bonté eût précédé la préordination de Dieu, elle l'eût sans doute déterminé à faire ce qui était le meilleur ; mais, tout au contraire, parce qu'il s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde, pour cette raison, comme il est dit dans la Genèse, Elles sont très-bonnes^ c'est-à-dire que la raison de leur bonté dépend de ce qu'il les a ainsi voulu faire (3) .. . . C'est parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styx et aux Destinées que de dire que les vérités métaphysiques ou éternelles n'ont pas été établies de lui et n'en dépendent pas entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures (ft). > Les paroles de la première phrase, où Descartes semble faire consister la liberté en ce que rien ne nous force au dehors, sont, je pense, une distrac-
(8) !hid., p. 348.
(3) !bid, p. 353.
(4) T. VI, p. i09.
tion ; mais elles pourraient bien avoir égaré Locke, qui la place effectivement dans Tabsence de contrainte.
Quant au reste, on le voit, c'est par l'idée qu'il détruirait îa liberté de Dieu, en l'obligeant d'aller au meilleur, et en général de suivre les vérités éternelles ou Téternelle loi de la vérité, que Descartes met le fondement de la vérité dans la volonté divine et nie que celte volonté soit précédée d'aucune connaissance qui l'influence.
Cependant, nous le répétons, il établit par là en principe la fatalité, à laquelle il veut échapper, ou plutôt il établit le néant. En Dieu, selon lui, la volonté n'a dans l'entendement rien qui la détermine. Mais n'a-t-elle rien en elle-même? D'abord, elle n'a rien qui puisse donner lieu à un choix, car un choix exigerait des idées qui lui représentassent les choses, ce qui est contre l'hypothèse. Que si elle a en soi un fond qui la porte à créer chaque chose d'une certaine façon plutôt que d'une autre, le corps de l'homme, par exemple, avec une constitution qui n'est point celle de Toiseau, du poisson, ni du reste des animaux ; ce fond où elle ne peut choisir, la déte^ mine nécessairement à faire ce qu'elle fait et comme elle le fait, de même que l'énergie organisée d'un gernae le détermine à produire la plante qu'il contient. AGndonc qu'elle conserve son entière indifférence, il faut qu'elle n'ait rien par quoi elle soit inclinée : il faut que son opération soit absolument arbitraire, et que la nature des choses, qu'elle forme, le soit aussi, puisqu'elle ne peut y mettre aucune détermination, étant elle-même indéterminée.