TROISIÈME PARTIE
< La conséquence de cette doctrine, dit Bayle, sera, qu^avant que Dieu se déterinin&t à créer le monde, il ne voyait rien de meilleur dans la vertu que dans le vice, et que ses idées ne lui montraient pas que la vertu fût plus digne de son amour que le vice. Cela ne laisse nulle distinction entre le droit naturel et le droit positif; il n'y aura plus rien d'immuable ou d'indispensable dans la morale, il aura été aussi possible à Dieu de commander que l'on fût vicieux, que de commander que l'on fût vertueux; et l'on ne pourra pas être assuré que les lois morales ne seront pas un jour abrogées comme les lois cérémonielles... Elle ouvre la porte au pyrrhonisme le plus outré ; car elle donne lieu de prétendre que cette proposition, trois et trois font six^ n'est vraie qu'où et pendant le temps qu'il plaît à Dieu : qu'elle est peut-être fausse dans quelque partie de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les hommes l'année qui vient : tout ce qui dépend du libre arbitre de Dieu, pouvant avoir été limité à certains lieux et à certains temps, comme les cérémonies judaïques (1). » Oui, cette doctrine ouvre la porte au pyrrhonisme le plus outré, le plus absolu ; il nous est impossible d'être assurés de rien, sans une déclaration formelle de Dieu.
« C'est tout renverser, s'écrie Malebranche, de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il
(1) Bayle, Rép, à unprov,, ch. lxxxix, p. 675.
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confond le bim avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où Te^rit ne conni^t plus rien. Saint Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : donc il n*est pas innocent. Vesprit dépend du corps r donc Thomme est corrompu, il n'est point tel que Dieu Ta fait Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble^ csur Tordre ne le permet point Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent pas de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions I lis n'ont qu'à répondre que Dieu l'a ainsi vouia; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est nofa^ orgueil qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps ; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus, c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque la volonté de Dieu ne la reconnaît point pour règle de sa conduite. Selon ce principe^ l'univers est'parfait, parce que Dieu Ta voulu. Les monstres sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les desseins de Dieu. Il est bon d'avoir lee yeux au haut de la tête, mais ils eussent été aussi sagenent placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qjii'oD en fasse un chaos, il sera toujours également admirable , puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la volonté divine, qui n'est point obligée de se conformer à l'ordre. M^ quoi! cette volonté nous est inconnue. Il faut donc que toute la beauté de l'univers disparaisse à la vue de ce grand principe, que Dieu est supérieur à la raison qui
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éolaire tous ks «■pritSt et que sa votonté tôote pare «8t Tunique règle de ses aotionè (1)» « N'eetKMl pae dire, eh effet, qu'il n'y a ni beauté ni laideur^ ni ordre ni dé^ sordre» ou, comme parie Spinosa, que • tes cboBës considérées en elles^mêines ou dans leur rappoit à Dieu né sont ni belles ni laides (2)7 » N'est-ce pas dite quMl h*y a rieui le chaos absolu se confondant avec le néant, et qu'à supposer qu'il y eût quelque chose, nôUa Tignofe-* rionS) puisque Dieu ne suit point la raison, qui seule peut naturellement nous TapprendreT Ici se découvre encore plus à fond, et dans toute son étendue, la nécessité que Djieu nota fasse pari de ses conseils ^ comme dit Descaries, et sans doute, d'après le principe posé par lui, que Dieu agit indépendamment de la raison.
Si Dieu a fait les esprits et toutes Choses arbitraire» ment, la vérité, dans ce cas^ n'étant que ce qu'il a voulu, elle peut être différente pour chaque esprit, différente dans les choses pareilles, différente selon les temps, c'est* à-dire qu'elle n'existe point pour les êtres créés. La vérité anéantie dans l'univers se cônserve-t-^lle du moins en Dieu? Non, car elle ne manque dans l'effet que parce qu'elle manque dans la cause. S'il n'y a pas de vérité dans l'univers, c'est qu'il n'y eu a pas dans la volonté créatrice. Mais la volonté de Dieu est une partie de son être, ou plutôt elle est son être même voulant. Donc Tabâence de vérité» le néant sUfttroduit dans l'être même de
(1) Sntret.f ix, 13.
<2) c Res in 86 spectat», ve ad D^im relat», nec pulchr» nec déformes sunt.» BplsL 58, p. 571. Op. posthuma.
Dieu. Dieu n*est plus qu* une notion creuse, comme Tonivers, une vaine apparence. Voilà ce qui reste quand on exclut la raison ou les idées éternelles du conseil divin, qu'on les méconnaît comme le principe et la loi de tout, qu*on les réduit à n'être qu'une production arbitraire.
Comprenons donc avec Malebranche c que c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons la beauté, la vérité, la justice, puisque nous ne craignons point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et de conclure même de là qu'il est corrompu. 11 faut bien que l'ordre immuable, que nous voyons en partie, soit la loi de Dieu même, écrite dans sa substance en caractères étemels et divins, puisque nous ne craignons point de juger de sa conduite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous assurons hardiment que l'homme n'est point tel que Dieu l'a fait ; que sa nature est corrompue ; que Dieu n'a pu, en le créant, assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne faire pas? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des aveugles, si nous suspendions sur cela notre jugement. C est que nous ne jugeons point de Dieu par notre autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine (1) » que nous contemplons directement en lui .
Bayle se plaît à remonter les idées éternelles dans leur indépendance et leur souveraineté essentielle. « C'est une chose certaine, dit-il, que l'existence de Dieu n'est
(1) Entret.^ ix, art. 13.