TROISIEME PARTIE
pour rftme de saint Paul , plus que pour celle de Judas. . • D'un autre côté, Tordre a réglé le nombre des élus, et par conséquent Dieu n*a pu en aucun sens vouloir sauv^ un plus grand nombre d'hommes que ceux qui sont sauvés ; car il ne peut en aucun sens vouloir ce que sa sagesse, son ordre immuable, et son essence infiniment parfaite, ne permettent pas... Yoici ce que Fauteur fait dire à Jésus-Christ : Tagis ainsi sans cesse pour faire entrer dans r Église le plus d'hommes que je puiSf agissant néanmoins toujours avec ordre^ et ne voulant pas rendre mon temple difforme, à force de le rendre grand et ample (1). Ces paroles sont sans doute claires et décisives pour marquer que Tordre restreint Jésus- Christ dans certaines bornes précises pour la sanctification des hommes. Mais celles-ci sont encore plus évidentes : Ma cAart(^,dit Jésus-Christ dans les Méditations de Tauteur (2), est si grande qu'elle s'étend à tous les hommes, et que si F ordre me le permettait, tous seraient sauvés. Il dit encore plus bas, sur les miracles qui se feront dans les pays où TÉvangile sera nouvellement prêché : Ces miracles me fourniront plus de matériaux que je n'en ai besoin (3).
c Au reste, si Tauteur parle ainsi, ce n'est point sa faute, c'est celle de la cause qu'il soutient. S'il avait dit que Dieu, indifférent pour le nombre des élus, Tavait laissé déterminer à Jésus-Christ, l'édifice de la Jérusa-
(1) Médit. xiY, 15.
(i) Md. XI I. VI.
(8) IM., m, tt.
lem cfie^e né ôeratt plt» r ouvrage de la sagesse fter- Tidle, mais de la voioftté humaine du Sauveur. Cette ?olonté humaine aurait décidé de toute la perfection de Touvrage de Dieu, sans è^re assujettie fc toiMulter Tordre. Rien ne serait pins monstrueux que de voir Tordre, pw parvenir à sa fin, qui est la plus grande perfee^ de l'ouvrage, établir une cause occasionneHe, qui, sanscoih sufter Tordre , se déterminerait librement pour borner f ouvrage au degré de perfection qu*il lui plairait; HaiB» outre cet embarras pour la philosophie , Pauteur cnt^ gnaîl encore de soulever tous les théologiens contre M; il voyait bien qu'on serait scandalisé d'entendre dire qœ Dieu a été indifférent pour te nombre des élus , et que c'est Jésus-€hrist, comme homme, qui Fa détenrané. . . Pom* éviter cet inconvénient, il a dît que Diea et Jésas- Ghrist Voulaient tous deux le sahit de tous les hommes, mais que l'ordre ne le permettait pas.». Si Tordre ne permettait pas le salut de tous les honmies. Tordre étart la sagesse étemelle, que Dieu, comme cfit l'auteur, (dm (Tnn amour essentiel et nécessaire j Dieu ne pouvait voQloir en aucun sens le salut de tous 1^ honunes. Diea ne peut jamais vouloir, en quelque sens qu'on le prenne, œ qu'il ne pourrait faire sans cesser d'être simple dans ses voies, sans cesser d*être sage, sans cesser d'être infim ment parfait, sans cesser d'être Dieu. L'ordre et Tessence divine sont la même chose ; la volonté de Diea est son essence même : si donc Tordre rejette le salât de tous, la volonté de Dieu, bien loin de désirer la salut de tous, le rejette invinciblement... Il est incompatible avec
rtêSSénôé (fivîfte, el celte essence, qui est riïiRnie bonté, ne saurait souffrir plus tfélus qu'il tfy en a; un seul au delà du nombre marqué eût détruit celte essence en Tio» lant Tordre.
f Uatiteur réunit par là dans sa doctrine les deux phîs affreuses conséquences des deux opinions extrêmes. D'un côté, il ôte la consolation de penser que Dieu aimé particulièrement certains hommes, et îl le représente entièirement indifférent en lui-même pour le choix de ceux qui régneront avec Jésus-Christ. ï>e fautre, il re*présente la volonté divine essentiellement déterminée à restreindre dans certaines bornes le nombre des élus. En cela, îl prend le contre-pièd de la foi catholique, qui enseigne que Dieu a véritablement, et une Volonté générale pour le salut de tous les hommes sans exception, et des volontés particulières de préférence, pour la distribution des grâces, en faveur de certains hommes qu'H yeut attirer à Jésus-Christ, son PÏÏs (1). »
Pf oublions pas que Malebranche se propose ici de faire taire « certains théologiens ou philosophes otitré^ qm prétendent que Dieu n'a pas une volonté sim:ère de sauver tous les hommes (2). » Ces théologiens, ces philosophes sont Arnauld et les jansénistes. Nous regrettons que notre plan ne nous permette pas d'amener ici, sous les regards des lecteurs, cette fameuse discussion sur la préd^tination et sur la grâce, qui eut un si prodigieux retentissement au dix-septième siècle, mais dont le nom
(1) Réfut. de Malebr. , ch. xxxi .
(S) Rip, à Am,,i. I, p. ii.
496 LE CARTÉSIANISIIE.
seul fait aojooitf bui sourire de pitié, qooiqa'eile aoit suspendue aux plus hauts principes de la métafAyaqiie, et qu*elle déploie les plus vastes et les plus intéressiats rapports qui existent entre les esprits.
Il est clair que Tordre qui défend à Dieu de sauver tous les hommes, doit lui interdire aussi d'empêcher les autres maux, tels que les intempéries, les pestes, les &ir mines, le triomphe du vice, Topprobre de la vertu, poi»quMIs résultent également des lois générales que Tordre lui prescrit de suivre.
Malebranche admet, dans quelques cas rares, des kis particulières pour suppléer Tinsuffisance des lois générales, c Cependant, dit-il. Dieu agit quelquefois par des volontés particulières; mais il ne le fait, et ne trouble jamais Tuniformité de sa conduite, que lorsque Tordre immuable de ses attributs le demande ainsi, c'est-à-dire que lorsque ce qu'il doit à quelques-uns de ses attributs, comme par exemple à sa justice, à sa fidélité daos ses promesses, est de plus grande considération que ce qu'il doit à ceux qui expriment la providence générale (1). • Fort bien, mais si Tordre immuable non-seulement permet^ mais demande des volontés ou lois particulières pour que Dieu mette en accord ses attributs qui n'expriment point la providence générale, c'est-àdire tous ses attributs, hormis sa sagesse et sa puissance, nous ne devons plus voir entièrement dans les lois générales la cause des désordres. Si Dieu peut agir par des
(i) A^. A Am^ I. IV, p. tes.
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volontés particulières pour satisfaire à sa bonté, comment dire que Tordre ne lui permet point de se soucier quMl y ait des désordres dans l'enfer? Peut-être en estil de ces lois particulières comme de la liberté, que Malebranche défend tout en Tanéantissant. t Quoique Dieu, continue- t-il, agisse rarement par des volontés particulières, il pourvoit suffisamment aux besoins de ses créatures en général, mais exactement aux besoins des particuliers qui rinvoquent et le servent comme ils doivent; et cela par les causes secondes qu'il a établies, après avoir et prévu et voulu les secours qu'elles nous donneraient, en conséquence de leur puissance, telle qu'elle puisse être (i). » Quoi! ces lois y pourvoient suffisamment, lorsque, pour ne parler que du plus grand des maux, la majorité des hommes se perd éternellement! Quant à ceux Jqui l'invoquent, l'invocation ne doit-elle pas être principalement inspirée de Dieu?
Hais enfin, que Dieu agisse seulement par des lois générales; Malebranche est conduit aux plus révoltantes conséquences. Que Dieu agisse aussi par des volontés particulières ; Malebranche ne donne point la raison première du mal, elle reste cachée dans les profondeurs des conseils divins.
Il est presque superflu d'observer qu'avec sa cause efficiente, unique, il annule le christianisme dans sa partie surnaturelle. Les créatures n'ayant aucune force propre. Dieu faisant tout en elles, il n'y a plus de pou-
(1) Répofue à Ârn.^t IV, p. 268.
498 LE GARTÉSIANISIIE.
voir naturel, ou, pour mieux dire, il n*y a qu'une sorte de pouvoir, qu'il est loisible à chacun d'appeler natarel ou suraaturel. C'est sur ce principe que de nos jours l'école tbéocratique, ou soi-disant catholique, a bâti son système^ avec la seule différence que Dieu, au lieu d'opérer intérieurement et directement dans les âmes, opère extérieurement par le moyen du sacerdoce et du gouvernement, émanation du sacerdoce, qui sont les causes occasionnelles. La Législation primitive et V Essai sur r indifférence j et même l'ouvrage du Pape^ ne sont qu'un système de déisme. Cependant ils sont reçus commodes oracles par le clergé ! O Eglise gallicane ! dans qud aveuglement tu es descendue !
Leibnitz ne subordonne point l'ouvrage aux voies comme Malebranche; il soutient que, tout considéré, Dieu a produit le plus de perfection possible (1). Cette perfection entraîne les désordres du monde j un monde où il ne se trouverait pas serait moins parfait II écarte ainsi les difficultés terribles que Malebranche se aée par la distinction des voies et de l'ouvrage. Néanindos c'est dire, comme iui^ que Dieu ne pouvait mieux faire; seulement c'est professer un optimisme plus achevé. Or^ il n'y a point de monde qui soit le plus parfait, et oo peut nier que celui qui serait exempt des défauts que laisse voir le monde existant, lui fût inférieur.
Tels sont les succès des explicateurs de la constitution
primitive, essentielle des choses, et de la conduite de la
(1) T%éod., art. «08.