TROISIÈME PARTIE
donc cette idée, ou seulement écartez-la, pins de lien entre le moi actuel et le moi absolu, entre les opérations de Pâme et Pâme considérée comme substance, ou ayant une existence immanente.
Locke s'abuse de la même manière sur Texistence de Dieu, sur celle des corps, et en général sur tout ce quMl suppose qu'on peut connaître, et par son principe il est entraîné au doute universel. Hume en est la preuve, plus encore peut-être Kant , qui veut combattre Hume avec les idées générales, et qui, faute de les reconnaître dans leur réalité nécessaire, demeure, comme Locke, impuissant à s'élever au-dessus des phénomènes, et se plonge, comme Hume, dans le scepticisme. Voilà où aboutit la prétention de n'expliquer rien. Elle nie la science, parce qu'elle annule notre raiso/i ; comme la prétention de tout expliquer suppose que notre raison est celle de Dieu, et que, pour nous, la science est infinie.
Les idées générales qui constituent la raison humaine enferment chacune un infini relatif, lequel appelle l'infini absolu, enfermé dans les idées générales qui constituent la raison divine. Pénétrez-vous de la réalité des idées générales qui sont en nous, et si vous n'y prenez garde, vous serez attiré dans celles qui sont en Dieu^ et dans les abîmes de sa sagesse. Ne sentez point cette réalité, ou ne la sentez que faiblement, atténuez nos idées, réduisez-les à des abstractions, et vous serez entraîné loin de l'intelligence effective, dans l'imagination et les sens ; vous croirez qu'il est de votre nature de ne
pouvoir comprendre ni Dieu, ni T univers, ni vousmêmes, et que vous devez vous fixer aux apparences, ne vous étant point donné de les percer. Le vrai partage de Tesprit humain est de se tenir ferme à soi-même et à Dieu, d*approfondir les choses en s'arrêtant devant les secrets divins, de s* élever sans être ébloui, enfin de ne se perdre ni en Dieu ni dans les sens.
Descartes se divise entre ces deux tendances, lançant sur Tune Spinosa, Malebranche, Leibnitz, jetant sur l'autre Locke, Régis, Arnauld. Celle-ci, aux époques de décadence philosophique, est réputée le parti des sages, et c*est pour la magnifier que depuis plus d'un siècle on se prosterne aux pieds de Locke et de Bacon. Eo effet^ ne vouloir rien expliquer, s'attacher purement aux faits, semble, à la première vue, le préservatif de Terreur. Mais examinez, aussitôt vous y apercevrez de toutes les erreurs la plus fondamentale^ puisqu'elle détruit la raison humaine, qui n'est raison que parce qu'elle traverse les simples impressions et va an delà chercher Tinvisible vérité. Si prétendre tout expliquer la détruit d'une autre manière, la faisant ce qu'elle n*est pas, illimitée, toute-puissante ; si cette prétention a enfanté l'optimisme et tant d'autres écarts, c'est elle aussi qui a toujours été le principe des découvertes, et à qui l'esprit humain doit sa gloire. Mais elle ne réussit qu'au génie> dont elle est l'ordinaire ambition.