‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 226 sur 230 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

marche le génie inventeur ? Guidé et comme porté par les instruments et par les formules, Newton attrape quelques grandes vérités d'expérience, ou de calcul^ mais point de celles qui tiennent à la contemplation, et qui anticipent sur le calcul comme sur Texpérience. Il se peint lui-même en disant que < si ses recherches ont produit quelques résultats, ils ne sont dus qu'au travail et à une pensée patiente (1 ). » Il cesse de s'occuper de sciences à quarante-cinq ans, c'est-à-dire dans Tftge de la force^ et il emploie le reste de sa longue vie aux affaires. Une pareille abstinence serait-elle possible à qui brûlerait du feu du génie? Kepler en fut consumé. Il ne lui manqua sans doute que de se porter à la métaphysique pour prévenir Descartes. Seul peut-être entre les modernes, il marche environné de découvertes dont ni le soupçon ni le germe ne se trouvent chez les anciens. € Tycho lui conseille de renoncer à ces vaines recherches pour se livrer au calcul des observations. Quel dommage que Kepler eût suivi ce conseil en apparence si sage I > dit Delambre, qui s'avise une fois en sa vie d'ouvrir un œil philosophique (2). Son nom, écrit avec les astres dans l'immensité de l'espace, resplendit de leur éclat à travers les &ges, ne pouvant pâlir qu'avec eux, et disparaître qu'avec les lois de l'univers, tandis que l'inexorable justice de la postérité, qui s'ouvre maintenant pour Newton, lui enlèvera force rayons d'une gloire usurpée, pour les attacher au front de Descartes.

(1) Biog. univ., art. Newton, t. XXXI, p 156. {% Hiit. de l'ait, mod., i. \, p. 350.

Nous voilà au terme de la carrière. Nous avons exploré la plus grande et la plus féconde rénovation fhi*losopbique qui ait encore travaillé Tesprit humain. Comme jamais il ne fut aussi énergiquement rappdé à lui-même, jamais il n* expliqua les choses avec un tel succès.

Le rôle de Descartes apparaît dans toute sa grandeur : on le voit conduisant à la conquête de la vérité Télite de son siècle et la plus belle partie de la fanulle des royales intelligences. Quelle merveilleuse et universelle influence I En est-elle moins vivante pour être qodquefois niée par ceux même qui la subissent? Seuls parmi les plus grands, Bossuet, Arnaukl, Malebranche recmnaissent à Descartes sa valeur, et se sauvent de l'ingratitude. Tant d'autres qui ne lui doivent pas moins,

Leibnitz, Newton, Huygheos, Pascal, Locke, cherchent à le déprécier et à dissimuler une gloire qui les importune. Mais ils ont beau vouloir se dérober à Descartes, ils portent son empreinte, si j'ose me permettre cette comparaison, comme Tunivers celle de Dieu«

Depuis Socrate et Platon,. Tesprit humain se connaissait dans son fond et connaissait les rapports intérieurs, directs qui sont entre lui et Dieu. Il se voyait constitué par des idées générales, dépendantes immédiatement dMdées générales supérieures, constitutives de Dieu ou de Tesprit incréé ; mais ces deux ordres d'idées n* avaient pas encore été aussi bien distingués. Peu s'en faut, il est vrai, qu'ils n'échappent à Descartes. Il ne présente que la fin de la troisième MédiUiixon et deux passages des Réponses atioo objections^ qui soient favorables à cette distinction. Partout ailleurs il ne s'agit que des idées générale» qui sont en nous, erreur que suivent Arnauld et Régis. Quelquefois ces idées ne sont dans Tentendement qu'une simple faculté de les percevoir, erreur qui mène à l'erreur plus grande de les tirer des sens, suivie par Locke. Concentrant l'activité de l'âme dans la volonté, réduisant les corps à l'inertie, supposant que Dieu opère directement en eux tous leurs mouvements, et dans l'&me tout ce qui ne vient pas de l'activité de la volonté, Descartes va d'un autre côté à établir que Dieu fait tout dans les créatures, erreur que suivent et que complètent Malebranche et Spinosa. Contre cette triple erreur, Leibnitz défend la vérité, qu'il montre plus nettement qu'on eût encore fait. Bossuet la proclaiM

sans se mêler à la polémique. Ainsi, sous ce rapport, la théorie des idées, qui est renouvelée dans T école cartésienne, en sort pure d'erreur et dans un nouveau jour. Quant à la différence entre les idées de perfection et les idées de grandeur, à leur fondement respectif, à la cons* titution de la substance, Halebrancbe seul a quelques vues ; mais il ne considère que Dieu. Les autres confondent et dénaturent tout. Cette théorie qui était encore à faire, je Tai faite.

Descartes assigne les degrés de certitude que comporte Texistence des corps; mais il s'appuie fausseront sur ridée de véracité divine et sur Tidée d'étendue. L'idée de véracité divine induit Malebranche à s'appuyer, non moins faussement, sur la révélation. L'idée d'étendue induit Régis à se persuader, non moins faussement, que la certitude de l'existence des corps eA absolument rigoureuse. Leibnitz et surtout Locke enseignent la vérité.

Quoique, depuis Socrate et Platon, l'esprit humain se connût dans son fond, il ne s'était point encore distingué du corps avec précision. Il s'attribuait les fonctions sensitives et les fonctions organiques, qui n'appartiennent qu'à cdui-ci. Dans l'école cartésienne, il ne lui reconnaît que les fonctions organiques ; mais il est mis sur la voie de lui reconnaître les fonctions sensitives, par Leibnitz, qui rend les corps actifs, bien que ce &}\t d'une activité qui n'affecte point l'ordre sensible ou ma» tériel. Cependant l'influence de l'ftme sur le corps et celle du corps sur l'éune ne sont point saisies. Descartes

CONCLUSHK. 68 f

nie l'influence du corps sur Tàme. Avant lui on avait exagéré celle de Tâme sur le corps : il la réduit & y changer la direction des mouvements volontaires. Maiebranche rejette entièrement Tune et Tautre, ainsi que Spinosa. Leibnitz isole Tàme et le corps. Locke parait croire qu'ils s'influencent mutuellement, mais il ne songe point à déterminer dans quelle mesure. Néanmoins, comme les fonctions propres au corps lui sont en partie avouées, qu'elles se trouvent sur le point de l'être tout & fait, l'influence véritable sera bientôt aperçue. Donc, dans le rapport de T&me et du corps, l'école cartésienne restitue au corps les fonctions organiques, oflre en perspective la restitution prochaine des fonctions sensitives, avec l'influence naturelle de l'âme sur le corps et celle du corps sur l'àme.

En tant que philosophes, Descartes, Régis, Arnauld, ne cherchent aucune cause d'ignorance et de malice dans la chute primitive. Locke n'y voit que la cause de la mort du corps. Spinosa nie cette chute. Malebranche voit en elle non-seulement une cause d'ignorance et de malice, mais une nécessité pour la perfection du monde, et même pour sa création, Dieu ne s'étant déterminé à le produire que dans le dessein de l'ennoblir avec l'incarnation du Verbe éternel, incarnation amenée par la chute primitive. Bossuet, Fénelon, Leibnitz, Pascal, redressent ceâ diverses erreurs, et laissent sans reproche l'école cartésienne. Bossuet et Fénelon lui rendent le même service à l'égard de l'optimisme professé par Malebranche et Leibnitz, et qui n'est que

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sa fatalité déguisée; mais par le moyen duquel cepenclant Halebrancbe et Leibnitz ont montré la sagesse divine et approfondi ses vues dans la formation et dans le gouvernement de Funivers, dont Descartes semblait l'exclure .

Si Malebrancbe, qui traite philosophiquement de la grâce, tombe à la fois dans le pélagianisme et dans le jansénisme, Bossuet, Fénelon, Leibnitz le cc^rigent

L'erreur de Fénelon sur Tamour de Dieu est dissipée par Bossuet, Malebranche, Leibnitz.

Avant Descartes on employait des âmes pour conduire et pour soutenir le monde physique, Descartes s'élève à l'idée qu'il marche et qu'il se maintient par des lois générales. Ses tourbillons n'ont point de fondements. Mais ils mènent Borelli et Hooke à purger de l'animisme l'attraction képlérienne, à la concevoir comme une propriété générale des corps, et Newton à calculer, par elle, les mouvements célestes. On veut d'abord qu'elle soit entièrement mécanique, c'est^-à-dire qu'elle résulte d'une impulsion . Bientôt Roger Côtes la déclare inhérente et essentielle à la matière.

Si Newton croit que le système astronomique du monde a besoin d'une réparation surnaturelle périodique, Leibnitz soutient qu'il porte en lui-même ses conditions <le stabilité.

Descartes trouve la loi d'inertie, la loi du mouvement en ligne droite, la loi du mouvement en ligne courbe. <^\xe les lois qu'il expose pour la communication du

mouvement pèchent dans quelque cas ; Huyghens , Wren, Wallis, présentent les véritables.

C'est pour raisonner juste sur la nature de la pesanteur qu'il se laisse enlever par Galilée la loi du mouvement uniformément accéléré.

Huyghens et Newton donnent la théorie des forces centrales, Huyghens celles des développées et du pendule.

Descartes démontre et probablement découvre la loi de la réfraction simple. Il explique Tarc-en-cieL

Huyghens découvre la loi de la double réfraction , et perfectionne le système des ondes, création de Descartes.

Roemer surprend et calcule la propagation successive de la lumière.

Newton explique les couleurs.

Lui et Leibnitz inventent le calcul différentiel, suite de rinvention de la géométrie analytique, due à Descartes, qui, sans consulter Yiète, crée la théorie générale des équations.

Cependant les principes du calcul différentiel restent un problème» dont le premier je donne la solution.

Résumant ce résumé, on voit que parmi tant et de si grandes vérités que Técole cartésienne a mises au jour, et dont nous ne rappelons que les principales, elle a seulement failli dans les substances, n'ayant pas su en pénétrer la constitution ; dans le rapport de T&me et du corps, ayant laissé à Tâme les fonctions sensitives, qui appartiennent au corps, et annulé l'influence respective

quMIs exercent Tun sur Tautre ; dans le calcul différentiel, ayant confondu le rapport individuel ou algébrique avec le rapport universel ou transcendant. Quoique graves, ces erreurs disparaissent dans cette immensité de découvertes, comme les taches dans le soleil.

DB

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