‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 227 sur 230 · THÉORIE DE U SUBSTANCE · texte numérisé non relu

THÉORIE DE U SUBSTANCE

L'entreprise formée par notre siècle, de tout soumettre au calcul, blesse le sentiment moral et révolte les âmes généreuses. Elles s'indignent qu'on prétende évaluer Tintelligence, la volonté et les actions de r homme, les lois et les mœurs de la société, comme on évalue les propriétés d'une courbe, le mouvement d'un corps ou d'un système de corps. C'est à leurs yeux le règne de la fatalité et le triomphe du matérialisme.

Cette prétention cependant fut toujours plus ou moins celle des grands philosophes, athlètes naturels du spiritualisme, et celle de la plupart de ses autres défenseurs.

Selon Pythagore, qui le premier éleva la pensée au-

dessus des sensations et des corps, rien qui ne soit fondé avec les nombres, et il déGnit Tàme un nombre qui se meut de lui-même (1). Platon représente Dieu arrangeant Tunivers, créant les éléments et Tâme dans des rapports mathématiques (2). U&me est pour lui une substance intelligente, qui se meut par elle-même, solvant un nombre harmonique (3) . Au huitième livre de la R^mblique, il emploie l'arithmétique et la géométrie à fixer les époques de la grandeur et de la décadence des empires, et au neuvième, à déterminer le rapport du bonheur du roi et du bonheur du tyran. Il trouve que cdoi du premier est sept cent vint-neuf fois plus grand. Pour Plotin, l'entendement est un nombre qui se meut en luimême (&). D'après saint Augustin, ou il n'y a rien de meilleur et de plus puissant que les nombres dans la raison, ou la raison n'est elle-mêmB qu'un nombre (5). Tous les rapports, dit Descartes, qui peuvent exister entre les éfres d'un même genre se réduisent à deux, l'ordre et la mesure (6), qui, pris en général, sont l'objet des mathématiques (7). Suivant Kircher, le nombre n'est que la raison développée (8). Leibnitz assure que le nombre est comme une certaine figure métaphysique, et l'arithmétique comme une certaine statique

(1) Piat., OpMon de$ enekm phU., ût. IV, ch. il.

(2) Timée.

(3) Plat., Opin., M?. IV, ch. ii.

(4) En., 6, H? . VI, cb, ix.

(5) De rOrdre, Ut. II, art. 48.

(6) Œuv., t. XI, p. 309.

(7) Ibid., p. 223.

(8) Arithmologie, part, i, p. 1. Œdipe égyptien, part, ii, t. 0» p. 6.

de tout, qui servent à sonder les secrets des choses (1 ]. Aujourd'hui, parmi les plus ardents apologistes du christianisme, M. de Bonald prend pour base la proportion mathématique que la cause est au moyen comme le moyen est à Teffet ; il enseigne, par exemple, que Dieu est au Verbe comme le Verbe est à l'univers (2) ; et de Maistre signale le nombre en chaque chose (3). Laplace et Poisson vont-ils plus loin en appliquant le calcul des probabilités aux sciences morales, et le premier en assu* rant que les mouvements de la pensée sont assujettis aux lois de la dynamique (&) ? Tous donc se trompent-ils, ou tous ont-ils rsdson ? C'est ce que nous allons examiner.

Quand on pénètre Tintime constitution de la pensée, on voit que, dans sa parfaite unité, elle enferme deux parties essentiellement différentes, la vie et la quantité. Par la vie, elle a les idées de ce qui suppose l'énergie, l'indivisibilité, ou qui de soi ne peut s'évaluer en nombre, comme l'idée elle-même de vie, celle de justice, de vertu, de santé, de beauté. Par la quantité, elle a les idées de ce qui suppose Tinertie, la divisibilité, ou qui peut s'évaluer en nombre, et qui sont celles mêmes de quantité, telles que les idées de longueur, de distance, de succession, de durée. Ces deux genres d'idées, qui les embrassent toutes, Malebranche les appelle fort bien

(i) A la suite des Nouv. E$mi$ sur l'entend, hmaln, p. 535, V* édit.

(2) Législation primitiveAiv. \, ch. 5.

<3) Soiréet de StUnt-PéierslHmrg, t. n, p. 112, 8« entretien.

(i) Essai phU. sur les probabUités, p. 248, 5* édit.

idées de perfection et idées de grandeur (1). Dans les idées de perfection, en effet, il ne s'agit que d'achevé ou d'inachevé , d'accompli ou d'inaccompli , enfin de parfait ou d'imparfait, selon l'énergie originelle du mot parfait, qui veut dire complètement fait, le principe du faire étant la vie, la force. Dans les idées de grandeur, il ne s'agit point de perfection, mais de grand et de petit, d'égal et d'inégal. Neuf n'est pas plus parfait que cinq, seulement il est plus grand. Un cercle n'est ni plus ni moins parfait qu'un autre cercle, ni qu'un triangle ou une figure quelconque ; mais il est plus grand, plus petit ou égal, abstraction faite de l'incommensurabilité.

Quoique ces deux sortes d'idées soient totaleoMit différentes^ elles ne peuvent se produire ni subsister l'une sans l'autre, parce qu'elles sont également essentielles & la pensée, qui s'anéantit si l'on en retranche une. Otez les idées de perfection, l'idée de l'être, qui est la principale, s'en va, et avec la pensée, dont elle est le fondement, elle emporte toutes les idées et de p^ec* tion et de grandeur. Otez les idées de grandeur, les idées d'unité et de nombre s'en vont ; avec elles l'idée de l'être, soit contingent, soit nécessaire, car nul êb« n'est concevable sans l'idée d'un et sans l'idée de trois (S) ; donc, les idées d'unité et de nombre périssant, l'idée de l'être et la pensée sont anéanties.

Veut-on découvrir encore plus à fond la raison de cette dépendance entre les idées de perfection et les

(1) Médil. ehrét., iv et affleirs.

(2) Voir^ pour les défeloppements, la ThéarU de Vinfitii.

idées de grandeur ? Qu'on descende jusqu^à l'élément Yie et réiément quantité, dont elles découlent, et on verra de même ceux-ci inséparables, quoique entièrement distincts. Que la vie disparaisse, et la quantité est incapable de subsister ; car Texistence demande quelque activité ou force qui retienne les parties de la quantité et les empêche de se dissoudre successivement, de se séparer à Tinfini et de s'annihiler. Que la quantité disparaisse, et la vie n'a point de règle et s'évanouit dans une invincible indétermination. Elle ne peut se déterminer comme pluralité, puisque de soi elle est indivisible. Elle ne peut se déterminer comme unité, car Punité implique à la fois union et mesure : or, si la vie est le principe de toute union, elle ne Test point de la mesure, qui ne vient que de la quantité. Ni un, ni plusieurs, qu' est-elle? Donc, la vie lie la quantité, et la quantité détermine la vie. La quantité pure, la vie pure, ne se rencontrent nulle part, n'ont de fondement en quoi que ce soit, ne sont qu'une illusion. Point de substance qui ne résulte de leur indispensable union, mais elles varient de nature avec les différents genres d'êtres, spirituelles dans les substances pensantes, physiques dans les autres. Gomme on ne spiritualise point la matière, en lui accordant une activité et des forces physiques, on ne matérialise pas davantage Tesprit, en lui attribuant une quantité ou étendue intelligible.

Comment voudrait-on que Tâme, sans la vie, pût avoir les idées de perfection, et sans la quantité, les

idées de grandeur ? Les idées, considérées en soi» indépendamment de leur perception, que sont-elles, sin(»i la propriété dont jouit Pâme d'être la représentation de toutes choses, qui, en dernière analyse, se ramènent aux choses de perfection et aux choses de grandeur ? Gomment les représenterait-elle, si elle ne renfermait ou, pour mieux dire, si elle n'était rien qui y répondit? Comment verrait-elle en elle-même ce qui est hors d'elle, si elle ne portait point en soi quelque chose d'analogue à ce qui est hors de soi ? Ce quelque chose, qui est l'ensemble des rapports de perfection et des rapports de grandeur, ou la vie et la quantité, voilà ce qui fait te pensée en tant que substance ; ce qui la fait en tant qu'acte ou opération, c'est la perception, la vue qu'elle a, en se repliant sur soi, de ces rapports qui la constituent et forment sa nature.

C'est pourquoi la constitution de la substance a été jusqu'ici méconnue ; on l'a toujours placée exclusivement dans la force, ou dans la quantité. C'est ce qu'on nomme, d'un côté, le vitalisme et quelquefois le dynamisme, de l'autre, le mécanisme, qui partagent la philosophie dès son origine. « Nous trouvons, dit Ritter, que les principaux points de vue de la nature, la dynamique et la mécanique, sont déjà fort distincts dans les premiers temps de Técole ionienne, et qu'ils s'avancent toujours parallèlement sans se confondre. Dans l'un marchent Thaïes, Anaximène, Diogène d'Apollonie, Heraclite; dans l'autre, Anaximandre^ Anaxagore, Archelaûs. L'ex* plication dynamique part de l'idée d'une force vivante.

taie du mouvement, posée par Newton lui-môme, que la réaction égale Faction, sera renversée. Ces trois conséquences^ au moins les deux dernières, se rencontreraient dans toute tentative d^expliquer mécaniquement l'attraction, c'est-à-dire de la d^aturer pour en faire une impulsion. Les perturbations qu'on désespéra si longtemps de lui assujettir sont Tinvincible preuve de sa réalité. Elles impliquent que chaque astre, dans toutes les positions possibles, obéisse aux sollicitations de tous les autres, ce que nous défions de comprendre, si les astres ne se tirent mutOellemont. Cette propriété est occulte, je Tavoue, comme le sont toutes celles qui tiennent à l'activité des corps, telle que la nutrition, par exemple, c'est-à-dire qu'on ne se rend pas un compte net de leur action. Mais s'en rend*on plus nettement compte en les attribuant à l'étendue seule? Alors elles sont, non pas obscures, mais absurdes. Pour échapper à l'absurdité, veut-on les attribuer à l'action divine? C'est un miracle perpétuel, et Dieu fait matière.

De Maistre repousse l'attraction, parce qu'il ne juge pas, d'un côté, qu'elle ait une cause mécanique, de l'autre, que la matière soit active (1). Sur le premier point, il est clair, d'après ce qui précède, que nous partageons son avis; nous le partageons aussi sur le second, si par matière il entend simplement l'étendue; mais nous nions qu'il y ait de la matière prise en ce sens, ou

(1) Soir, de Saint-Pétersb., 1. 1, p. 3(». 80i, 312, 323, 338; t. U, p. 289, 317, 324, 325.

que retendue existe seule dans la nature. Partout elle est infiéparableœent unie à la force. Essayez de T isoler, atffisitôt les métaphysiciens d'Élée vous T anéantissent. Que croiriez-vous que de Maistre substitue à Tattraction? Écoutes : c Newton nous ramène à Pythagore. Incessamment il sera démontré que les corps célestes sont mus précisément comme le corps humain par des intelligences qui leur sont unies, sans qu^on sache comment (1). 1 M. de Bonald incline aussi aux intelligences, pafee qu'il suppose de même la matière passive (2). Gomme de Maistre proclame avec raison que nul phénomène ne saurait s'expliquer mécaniquement, il faudra aussi des intelligences pour voiturer le fer vers Taimant et pour élever Teau dans les tubes capillaires. Avec ces intelligeaees les p^urbations sont encore moins concevables, s'il est possible, qu'avec l'impulsion de Ldbniti et de Newton. Comment les corps célestes exerceraientils quelque influence les uns sur les autres? Évidemment chacun doit se mouvoir dans une indépendance aussi complète que s'il était seuL C'est là pourtant le moindre défaut de cette hypothèse. Elle refoule l'astronomie et la phydque dans l'enfance, alors que l'esprit humain, n'aysmt encore saisi la raison naturelle de rien, rapportait chaque phénomène à des génies dont il peuplait l'univers; et puisque maintenant il s'est élevé à l'idée des lois générales, c'est bannir ces lois de la création et dégrader le Créateur, le supposant incapable de douer

(Il Sok. deSl'Pél€r9b.. U II, p. 287.

(2) Reeherehei pML, t U, p. 120.

les ôtres de telles propriétés et de les assujettir les uns aux autres, de telle sorte qu'ils aillent avec le seul secours de son action conservatrice. £tre arrivé à concevoir les astres soutenus et transportés dans Tespace par la combinaison de deux forces calculables et calculées, n'est-ce pas, pour employer une expression familière à l'auteur, un véritable tour de force de Tesprit humain? Newton, c'est-à-dire l'attraction, loin de nous ramener à Pytbagore ou aux intelligences, nous pousse invinciblement à l'activité des corps.

Les mécanistes et les dynamistes se combattirent aussi ardemment dans le règne organique. A la tête des premiers est Borelli, à la tête des seconds Stabl. L'analyse de leur polémique nous conduirait trop loin ; mais il en résulterait qu'ils sont également impuissants à expliquer les fonctions des plantes, surtout celles des animaux, et en particulier du corps humain. Ceux qui, de nos jours, assignent pour cause à toute maladie une altération organique, n'ont fait que donner un tour nouveau au mécanisme. Le dynamisme, sous sa face actuelle, c'est le principe vital dont l'action régulière ou troublée constitue la sanié ou la maladie.

De cet aperçu il résulte que l'idée qu'eut Malebranche d'introduire l'étendue intelligible dans la nature de rÊtre divin, et la conséquence qu'il en tira relativement à l'espace, n'ont exercé aucune influence, et que la notion de la substance et les questions qui en dépendent ne sont pas plus avancées aujourd'hui qu'alors.

Quoique les philosophes n'aient pu encore parvenir à

cette notion, leurs Tingt-qaatre siècles d^efforts ne sont point inutiles et servent & la vérifier. Comme ils ne Font jamais cherchée que dans la notion de force ou dans la notion d*étendae, que par leurs attaques mutudies ils ont montré qu'elle ne se trouve ni dans l'une ni dans l'autre, il s'ensuit qu'ils établissent indirectement qu^elle est dans toutes les deux. Cette expérience confirme la spéculation.

Si donc toute substance est composée de force ou de vie, et d'étendue ou de quantité; si toutes les idées se réduisent à des idées de perfection, fondées sur la force spirituelle qui fait partie des substances des êtres pensants, et à des idées de grandeur, fondées sur la quantité ^irituelle ou intelligible, qui fait aussi partie des substances des êtres pensants et les constitue avec la force spirituelle ; si les idées de grandeur et les idées de p^fection, si la quantité et la force n'existent point les unes «ans les autres ; si les idées de grandeur et la quantité sont plus saillantes et plus aisées à sai^ que les idées de perfection et la force, faut-il s'étonner de cette coostante disposition de l'esprit humain & tout rapporter aux idées de grandeur et à ne yoir partout qu'étendue et mécanisme?

Nous pouvons maintenant déterminer eau quoi il se trompe, et rendre sensible la cause de son erreur. Gonsidère-t-on les êtres? Dans chacun il y a de l'étendue, et , en tant qu'étendue, il répond aux idées de grandeur, idées pures, s'il s'agit d'étendue spirituelle^ comme dans Dieu et dans les autres êtres pensants; idées

mixtes, s'il s'agit d'étendue matérielle, comme dans les animaux, les végétaux, les corps inorganiques, solides, fluides, gazeux. C'est en Dieu et en nous que nous contemplons les vérités mathématiques, dont nous faisons une application aux choses physiques.

Mais dans chaque être il y a aussi de la force, et, en tant que force, il ne répond aux idées de grandeur que si la force, avec ses effets, est dans un rapport rigoureux avec rétendue, ce qui n'a lieu que dans le règne inorganique, tandis que dans les règnes végétal, animal, pensant, la force prédomine. Aussi le règne inorganique présrâte-t-il seul un mécanisme calculable.

Gonsidère-t-on les actes de la pensée? Dans chacun il y a des idées de grandeur ; mais il y a aussi des idées de p^fection ; et il faut distinguer ceux où les idées de grandeur n'entrent qu'afin d'aider les idées de perfection à se produire, de ceux où elles entrent afin de se produire elles-mêmes. Dans le premier cas, n'étant point l'olq'et de la pensée, qui n'envisage que les idées de perfection et la force qui leur répond, elles demeurent étrangères aux sciences qui en résultent, comme la métaphysique, la théologie, la morale, la politique, la médecine, la zoologie, la botanique, enfin toutes celles où la force est considérée, et où elle ne se trouve pas dans un rapport rigoureux avec l'étendue. Dans ces sciences, incessamment on mesure, on compte, on parle de grand, de petit, de moyen, de plus, de moins, d'égal, d'un, de plusieurs. Pour cela, s'occupe-t-on d'arithmétique et de géométrie? Il est clair qu'on parle ainsi selon

cette notion, leurs vingt-quatre siècles d'^orts ne sont point inutiles et servent à la vérifier. Gomme ils ne Font jamais cherchée que dans la notion de force ou dans la notion d'étendue, que par leurs attaques mutuelles ils ont montré qu'elle ne se trouve ni dans Tune ni dans l'autre, il s'^isuit qu'ils établissent indirectement qu^elle est dans toutes les deux. Cette expérirace confirme la spéculation.

Si donc toute substance est composée de force ou de vie, et d'étendue ou de quantité; si toutes les idées se réduisent à des idées de perfection, fondées sur la force spirituelle qui fait partie des substances des êtres pensants, et à des idées de grandeur, fondées sur la quantité ^irituelle ou intelligible, qui fait ausâ partie des sub* stances des êtres pensants et les constitue avec la force spirituelle ; si les idées de grandeur et les idées de perfection, si la quantité et la force n'existent point les unes sans les autres ; si les idées de grandeur et la quantité sont plus saillantes et plus aisées à saisir que les idées de perfection et la force, faut-il s'étonner de cette constante disposition de l'esprit humain à tout rapporter aux idées de grandeur et à ne voir partout qu'étendue et mécanisme?

Nous pouvons maintenant déterminer en quoi il se trompe, et rendre sensible la cause de son erreur. Ccmsidère-t-on les êtres? Dans chacun il y a de l'étendue, et , en tant qu'étendue, il répond aux idées de grandeor, idées pures, s'il s'agit d'étmdue spirituelle^ comme dans Dieu et dans les autres êtres pensants; idées

mixtes, s'il s^agit d'étendue matérielle, comme dans les animaux, les végétaux, les corps inorganiques, solides, fluides, gazeux. C'est en Dieu et en nous que nous contemplons les vérités mathématiques, dont nous faisons une application aux choses physiques.

Mais dans chaque être il y a aussi de la force, et, en tant que force, il ne répond aux idées de grandeur que si la force, avec ses effets, eiM; dans un rapport rigoureux avec rétendue, ce qui n'a lieu que dans le règne inorganique, tandis que dans les règnes végétal, animal, pensant, la force prédomine. Aussi le règne inorganique présente^tril seul un mécanisme calculable.

Gonsidère-t-on les actes de la pensée? Dans chacun il y a des idées de grandeur ; mais il y a aussi des idées de perfection ; et il faut distinguer ceux où les idées de grandeur n'entrent qu'aiin d'aider les idées de perfection à se produire, de ceux où elles entrent afin de se produire elles-mêmes. Dans le premier cas, n'étant point l'objet de la pensée, qui n'envisage que les idées de perfection et la force qui leur répond, elles demeurent étrangères aux sciences qui en résultent, comme la métaphysique, la théologie, la morale, la politique, la médecine, la zoologie, la botanique, enfin toutes celles où la force est considérée, et où elle ne se trouve pas dans un rapport rigoureux avec l'étendue. Dans ces sciences, incessamment on mesure, on compte, on parle de grand, de petit, de moyen, de plus, de moins, d'égal, d'un, de plusieurs. Pour cela, s'occupe-t-on d'arithmétique et de géométrie? Il est clair qu'on parle ainsi selon

644 THÊOaiE

les idées do perfection et nullement selon les idées de grandeur 9 quoique sans celles-ci il fût impossible de le faire; elles servait d'intermédiaires, ydlà tout. La vérité, la piété, la justice, la vertu, la santé, la couleur, la saveur, souffrent-elles qu'on dise d'elles réellement qu'elles sont quatre fois plus grandes ou plus petites, comme on le dit d'une distance, d'un temps? peuventelles se diviser chacune en portions, de sorte qu'on prenne une de ces portions pour terme de comparaison à chacune tout entière? Quelle absurdité de le supposer!

Dans le second cas, au contraire, les idées de grandeur étant l'objet même de la pensée, qui les considère avec rétendue et la force qui se trouve dans un rapport rigoureux avec l'étendue, les idées de perfection, qu'elle ne considère plus, demeurent étrangères aux sci^ces qui en résultent, lesquelles se réduisent exclusivement aux mathématiques pures et mixtes. Ici, à leur tour, les idées de perfection deviennent simplement auxiliaires, comme Tétaient tout à l'heure à leur égard les idées de grandeur. A chaque instant on dit : C'est, ce n'est point; on parle de bon, de mauvais, de juste, de Don joste, de cause, d'effet, de force. S'agit-il de substances qé existent ou qui n'existent pas, d'êtres qui agiss^t, qm produisent, de bon, de mauvais, moral ou physique, de juste ou d'injuste? Manifestement cela est dit selon les idées de grandeur, et non point selon les idées de perfection, quoique sans celles-d il fût impossible de le concevoir et de le dire.

Pour ne pas faire cette distinction, il arrive qu'on

traite les idées de perfection à la manière des idées de grandeur, et qu'on dénature, qu'on renverse les sciences qui en dépendent, qu'on les remplace par des fictions ou par des monstruodtés. Les idées de grandeur étant plus aisées à comprendre, rarement on les traite à la manière des idées de perfection, et les mathématiques n'éprouvent presque jamais des autres sciences l'altération dont elles les frappent.

On ne fait point cette distinction, parce qu'on ignore d'où viennent ces deux genres d'idées. Pytbagore absorbe toutes les sciences dans les mathématiques. Or, d'où dérive-t-il les idées de grandeur ? Vraisemblablement de la vie ou force, qui est le principe des idées de perfection. Dire avec lui que l'âme est un nombre qui se meut de soi-même, avec Platon qu'elle est une substance intelligente qui se meut d'elle-même dans une harmonie numérique, que Dieu a fondé l'univers sur des lois géométriques, ce qui n'est vrai que du règne inorganique, c'est supposer que les actes de l'âme, les fonctions des animaux et des végétaux, tombent sous le calcul, et confondre les idées de perfection avec les idées de grandeur. N'est-ce pas les confondre encore que prétendre^ comme Platon, marquer arithmétiquement les révolutions des sociétés et le bonheur des humains? On croirait qu'il les distingue, puisqu'il donne aux unes le nom d'idées, et qu'il appelle les autres des êtres mathématiques. Mais en quoi consiste la différence? On n'en sait rien d'après ses écrits. Suivant Âristote, c'est que les êtres mathématiques ont des pa-

reils, tandis que les idées sont uniques (1). c Par exemple, ajoute M. Cousin « il y a bien des cercles et bien des triangles; mais il n^y a qu^une t seale idée de c cercle et de triangle (2). » Si telle est la diff^'ence établie par Platon, elle n*existe qu*en paroles, Fidée du cercle et celle du triangle n^étant pas moins des idées de grandeur que les idées des cercles et les idées des triangles. Aristote lui attribue encore dœ nombres idéaux, différents des nombres mathématiques. Mais qu*entendait-il ? On ne le voit pas clairement Dans notre théorie, on pourrait appeler nombres idéaux les idées de grandeur, en tant qu^elles servent à manifester les idées de perfection. Cet homme a deux fois plus de connaissances que cet autre, Yoilà un nombre idéal ; il est deux fois plus grand que cet enfant, voilà un nombre mathématique.

Plotin, pour qui Tentendement est un nombre qui se meut en lui-même (3); saint Augustin, pour qui la raison est peut-être le nombre lui-même (à) ; Kircher, pour qui le nombre est la raison développée (5) ; Leibnitz, pour qui le nombre est la clef des choses (6) ; eux tons qui réduisent ainsi la pensée aux idées de grandeur, d'où dérivent- ils ces idées? Selon Plotin, le nombre procède de r unité par Têtre (7). Il ne dît point d'où vient Tunité.

(1) Métaph., lif, I, ch. VI.

(2) Ihid., trad., note.

(3) En, 6, Ht. VI, ch. ix.

il) De l'Ordre, liv. H, art. 48.

(5) ArUhmologie, part, i, p. 1. (Edip. égypt.^ t. U, part, n, p. 6.

(6) klAmittdesNouveaux EtsaUsur Ventendementhumain,p 535;édit.|r«.

(7) En. 6, Ut. VI, cb. ix.

Saint Augustin est aussi peu explicite. Rircher, après avoir déclaré que ie nombre est la raison développée, ajoute : c De ce calcul ou compte de Tesprit qui cornbine« natt le nombre, et, comme il émane de cette unité primitive et modèle, il est inné dans l'entendement humain ; tout ce qu'il fait, c'est par cette unité qu'il le fait, jusqu'à ce qu'il se résolve en elle. » Kircher tire donc le nombre de la faculté qu'a l'esprit de calculer ou de raisonner, et ne songe pas à se demander sur quoi se fonde cette faculté, ni si elle est tout l'esprit. Leibnitz place l'origine du nombre dans l'union de plusieurs êtres pris au hasard. Dieu, l'ange, l'homme, le mouvement, qui, ensemble, sont quatre (i), lorsqu'au contraire l'idée d'une telle pluralité n'est possible que par l'idée préexistante de nombre, dont elle est l'application, c Les scolastiques, dit-il, ont cru faussement que le noiûbre ne peut naître que de la division du continu, et qu'il n'est pas applicable aux choses^ incorporelles. • Par choses incorporelles, ineorporeaj il entend sans doute ses monades, c'est-à-dire les forces et leurs qualités, qu'il veut, contre leur nature, envisager numériquement. Malebranche, qui, mieux que personne, a distingué les deux espèces d'idées, ne l' avons-nous pas vu se confondre touchant leur source respective?

Partant de la définition du mot mathématique^ qui signifie doctrine en général, science par excellence, M. de Bonald déclare que, « sous cette acception éten-

(1) ()p., t. Il, p. 34i;t. in,p.4.

618 TBËORIE

due, la science mathématique peut embrasser les sciences morales comme les sciences physiques. Ou le langage humain^ poursuit-il, n*est qu^un vdn mot, ou Tidentité des expressions désigne la similitude des pensées et r unité des vérités. Car si la pensée ne nous est connue que par la parole, comment les mêmes paroles exprime* raient-elles des pensées différentes (1) ? t Est-ce là identifier rondement toute connaissance avec les mathématiques? Mais aussi que Fauteur sMnquiète peu du principe des vérités de grandeur 1 11 bâtira une religion» une morale, une politique, une philosophie, sur ces proportions : la cause est au moyen comme le moyen est à Teffet ; le pouvoir est au ministre comme le ministre est au sujet ; le père est à la mère comme la mère est à Tenfant. D'où il suit, quMl le veuille ou non, que le carré du moyen égale le produit de la cause et de VeSetr le carré du ministre le produit du pouvoir et du sujet, le carré de la mère le produit du père et de Tenfant. Le ridicule le dispute à Tabsurde. Ce n'est point ici le lieu de montrer que cet écrivain, qui n*a cessé de cri^ contre Tincrédulité malheureusement trop réelle du siècle, n'a su lui opposer qu'un système de déisme, de panthéisme^ de matérialisme ; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit l'oracle des séminaires, comme Aristote celui des universités au moyen âge. c L'intelligence, dit de Maistre, ne se prouve à l'intelligence que par le nombre. Toutes les autres considérations ne peuvent se

(1) Légitlation primitive, liv. I, ch v, art. 5 et 6.

rapporter qu*à certaines propriétés ou qualités du sujet intelligent, ce qui n'a rien de commun avec la question primitive de Tezistence*.. Le nombre est la barrière évi^ dente entre la brute et nous ; dans Tordre immatériel, comme dans Tordre physique, Tusage du feu nous distingue d'elle d'une manière tranchante et ineffaçable. Dieu nous a donné le nombre, et c'est par le nombre qu'il se prouve à nous, conmie c'est par le nombre que Thomme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous Ôtez les arts, les sciences, la parole, et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le ; avec lui reparaissent ses deux filles célestes^ l'harmonie et la beauté ; le cri devient ehant^ le bruit reçoit le rhyihme^ le saut est danse^ la force s'appelle dynamique, et les traces sont des figures. Une preuve sensible de cette vérité, c'est que dans les langues (du moins dans celles que je sais, et je crois qu'il en est de même de celles que j'ignore) les mêmes mots expriment le nombre et la pensée. On dit, par exemple, que la raison d'un grand homme a découvert la raison d'une telle progression ; on dit raison sage et raison inverse, mécomptes dans la politique et mécomptes dans les calculs; ce mot de calcul même, qui se présente à moi, reçoit la double signification, et Ton dit : Je me suis trompé dans tot^ mes calculs, quoiqu'il ne s'agisse point du tout de calculs. Enfin nous disons éga^ lement : // compte ses écus, et il compte aller vous voir ; ce que T habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire. Les mots relatifs aux poids, à la mesure, à l'équilibre, ramènent à tout moment dans le discours le

620 THËORIE

nombre comme synonyme de la pensée ou de ses jNrocédés ; et ce mot de pensée même oe vient-il pas d*Qn mot latin qui a rapport au nombre ?.. . Regardez bien : le nombre est écrit sur toutes les parties de Tunivers, et surtout sur le corps humain. Deuœ est frappant dans réquilibre merveilleux des deux sexes qu'aucune science n*a pu déranger; il se montre dans nos yeux, dans' dos oreilles, etc. Trente-deuœ est écrit dans notre boocbe ; et vingt, divisé par quatre^ porte son invariable quotienl à Textrémité de nos quatre membres. Le nombre se déploie dans le règne végétal avec une richesse qui étourdit par son invariable constance dans les variétés infinies. Souvenez-vous, monsieur le sénateur, de ce que vous me dites un jour, d'après vos amples recueils sur le nombre ^roûen particulier : Il est écrit dans les astres, sur la terre ; dans Tintelligence de Thomme, dans s<mi corps ; dans la vérité, dans la fable, dans TÉvangiie^ dans le Talmud^ dans les Yédas, dans toutes les cér^onies religieuses, antiques ou modernes, légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations, exorcismes, charmes, sortilèges, magie noire ou blanche ; dans les mystères de la cabale, de la théurgie, de Pal* chimie, de toutes les sociétés secrètes; dans la théologie, dans la géométrie, dans la politique, dans la grammaire, dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent à l'attention inavertie^ en un mot, dans tout ce qui existe (!)• » Ces aperçus révèlent la présence

(1) Soirées de Selnt'PitenhaMrg.i. n,p. 112, lli, 117.

partout des rapports de grandeur^ mais ils n*établissent point que rintelligence m se prouve à rintelligence que par le nombre, ou qu'il n*y a que ces rapports -Ut dans les choses. Ils n'établissent point non plus que te nombre est la barrière évidente entre la brute et nous^ car ie nombre existe dans l'organisation et dans Tinstinct de la brute. Serait-ce parce qu'elle ne compte pas comme nous? Mais cela prouve seulement que Tintelligence lui manque, et pour soutenir que c'est le nombre, il faut avoir démontré que par lui-même il constitue rintelKgence. Donc, affirmer que le nombre prouve seul Tintelligence, c'est tout réduire à la quantité et aux idées de grandeur, que de Maistre ne parait pas avoir beaucoup étudiées en elles-mêmes, ni dans leur origine. Dans la même ignorance philosophique, Laplace affirme que les vibrations du sensorium, c'est-à-dire^ dans son opinion, les actes de la pensée, doivent être, comme tous les mouvements, assujettis aux lois de la dynamique (1); que tous les effets de la nature ne sont que les résultats mathématiques d'un petit nombre de lois immuables (2). £t il ne se trompe ni plus ni moins que de Maistre, de Bonald et les autres. Tous traitent les idées de perfection comme Jes idées de grandeur, ne voient ou ne supposent que celles-ci dans la pensée, que la quantité dans la substance, et se trouvent implicitement d'accord avec les mécaaistes absolus, Leucippe, Démocrite, Épicure, Hobbes. Pour eux, les mathématiques sont la science

(1) Essai philosophique sur les probabilités, p. 248.

(2) md,, p. 250.

622 THÉCmiE

universelle, dont les autres découlent comme de simples applications. Malebranche tenc^ en faire des sciences à part, mais sans pouvoir y réussir, parce que, expliquant mal Torigine des idées de grandeur, il n*en distingue pas nettement les idées de perfection. On peut dire la même chose de Tracy, comme nous le verrons. Une incommunicable propriété des idées de grandeur, c'est de pouvoir être exactement représentées dans des symboles, chiffres ou lettres ; de sorte qu'en opérant sur ces symboles d'après certaines règles très-simples, od parvient à des résultats infailliblement vrais, secours merveilleux pour Tesprit, qui lui doit ses imnifflgffi progrès dans les mathématiques. Il est évident que cette propriété tient à ce que la quantité est par essence divisible en parties égales. Gomme la force n*est point sasceptible d'une semblable division, les idées de perfectûm échappent à la compréhension rigoureuse de tout symbole; rien ne saurait les représenter exactement, et, pour les embrasser, il faut les considérer en elles-mêmes. Par exemple, il n*y a rien dans une courbe qui ne soit dans son équation, et, si on veut l'y découvrir, il suffit de la discuter. Mais quelle phrase renferme complètement la pensée qu'elle désigne? Quand j'écris : Dieu est bon, l'idée de Dieu, l'idée de bon, l'idée d'être, le jugement qui les unit, sont-ils véritablement représentés dans ces mots? S'ils l'étaient, tous ceux qui sont capables de s'en rendre compte les y verraient également, comme tons ceux qui peuvent discuter l'équation d'une courbe y voient également les propriétés de cette courbe. Qu'un

^ DE LA SUBSTANCE. 6Si3

géomètre plus intelligent aperçoive quelque propriété nouvelle, aussitôt qu'il Ta mise en lumière, les autres Tentendent comme lui. En est-il ainsi de la pensée : Dieu est bon? Par cette phrase, n'est-elle pas diversement réveillée dans les divers esprits, même des philosophes de profession? A celui-ci elle paraît plus, à celuilà moins, à un troisième autrement et quelquefois Topposé. La phrase donc permet mille nuances et plusieurs * sens, tandis que Téquation ne tolère qu'un sens uniforme. Sans doute les partisans de la vraie doctrine tombent d'accord sur l'essentiel, mais parce qu'il est indépendant des nuances et n'exclut que les sens réellement faux, c'est-à-dire qui détruisent ou qui altèrent la chose.

Pourtant c'est sur l'hypothèse imaginaire que les idées de perfection s'expriment exactement dans les mots, que repose la logique. A quoi s'applique-t-elle, en effet? A la proposition. Qu'est-ce que la proposition? La pensée mise sous les yeux par les mots , selon la signification même de l'expression proponeref placer devant. Considérant quatre espèces de propositions, les universelles et les particulières, tour à tour affirmatives et négatives, divisant chacune en deux parties, le sujet et l'attribut, qui deviennent successivement le petit terme, le grand terme, le moyen terme, la logique compose ce qu'elle nonmie quatre figures et dix-neuf modes, qui, suivant elle, peuvent enfermer toutes les idées avec leurs relations, et qu'il suffit de savoir manier, pour atteindre immanquablement la vérité, au moins dans le raisonnement. Or, je le demande, cela ne revient-il pas aux

formules que l'algèbre fournit pour déterminer les valeurs des inconnus dans les équations? Voilà pourquoi les logiciens conséquents, tels que Hobbes et GondiUac, proclament que raisonner n*est que calculer. « Certainement, dit GondiUac» calculer c'est raisonner, et raisonner c'est calculer : si ce sont là deux noms, ce ne sont pas deux opérations. • . Personne n'est plus convaincu de cette vérité que mon expérience me confirme tous les jours... que les raisonnements d'un métaphysicien sont des opérations mécaniques, comme les calculs d'un mathématicien... Je sens que^ lorsque je raisonne, les mots scmi pour moi ce que sont les chiffires ou les lettres pour un mathématicien qui calcule; et que je suis assujetti à suivre mécaniquement des règles pour parler et pour raisonner, comme pour résoudre une équation. Quant aux métaphysiciens qui croient raisonner autrement, je leur accorderais volontiers que leurs opérations ne sont pas mécaniques ; mais il faudra qu'ils conviennent avec moi qu'ils raisonnent sans règles (1). » Hobbes donne à sa logique le titre de calcul et la fait consister dans l'addition et la soustraction.

ff Si calculer est raisonner, remarque Tracy, raisonner n'est pas calculer... L'idée calcul renferme l'idée raisonnement dans sa compréhension ; mais ridée raisonnement ne renferme pas toute l'idée calcul dans la sienne. Un calcul n'est pas seulement un raisonnement; c'est un raisonnement sur des idées de quantités^ et sus-

(i) Langue des cdeuU, t. I, ch. xvi^ sur la fin.

ceptible, par cette circonstance, d'être fait avec des signes particuliers ; en un mot^ c'est un raisonnement ayant des caractères qui lui sont propres. Voilà pourquoi on peut dire : c Un calcul est un raisonnement, » et on ne peut pas dire : < Un raisonnement est un calcul, i Le raisonnement est le genre ; le calcul n'est que Tespèce. C'est pour cela que vous pouvez transformer tout calcul en un raisonnement, mais que vous ne pouvez pas transformer tout raisonnement en un calcul. C'est pour cela aussi que tout ce qui est vrai du raisonnement en générai est vrai du calcul, mais que tout ce qui est vrai du calcul ne l'est pas du raisonnement. On peut donc et on doit voir, dans un calcul, des syllogismes ou des sorites, suivant que l'on reconnaît Tune ou l'autre de ces formules pour la forme essentielle du raisonnement; mais on n'est point autorisé à voir des additions et des soustractions dans un raisonnement, car effectivement il n'y en a pas ; ou du moins, s'il y en a, c'est comme il y a du noir sur du blanc^ quand ce raisonnement est écrit ; mais ce n'est là qu'une circonstance accessoire de ce raisonnement ; ce n'est pas le but qu'on se propose en le faisant, ni la qualité qui constitue essentiellement un raisonnement (1). L'algèbre, dit-il ailleurs, n'est applicable qu'aux seuls rapports de quantité ; c'est une très-grande erreur de croire qu'on peut la transporter dans d'autres matières. Ce n'est pas moins s'abuser que d'imaginer qu'en perfectionnant les autres langues, il est possible de leur donner toutes les

(1) Logique, p. 371, édit. i'«.

propriétés de la langue algébrique. . . Enfin, c'est une idée encore plus fausse de vouloir, par des formes syllogistiques, produire le même effet qu'avec des formules algébriques, c'est confondre toutes les notions. L'un ne répond poiht à l'autre. 11 n'y a rien dans le calcul qui soit analogue aux prétendus principes logiques (1 ). » Mais aussi qu'est pour Tracy la logique? « Un pur néant, une idée radicalement fausse, une vraie chimère (2), > et il le démontre victorieusement dans son ouvrage appelé Logique.

Si, dans plusieurs applications, il a bien distingué les idées de perfection et les idées de grandeur, il n'a point su les démêler dans leur essence. • L'idée de quantité, selon lui, est l'élément le plus universel de toutes nos idées, celui que l'on ne peut séparer d'aucune d'elles sans l'anéantir, celui qui leur demeure le plus invinciblement uni après les abstractions les plus multipliées, et la seule perception qui puisse exister complètement dans notre esprit, sans le mélange d'aucune autre (3). i Aux yeux donc de l'auteur comme de ses devanciers, tout dépend des idées de quantité^ puisqu'elles surpassent tout en généralité.

Platon, Plotin, Augustin, Descartes, inclinent, conmie les autres, à réduire la pensée aux idées de grandeur. D'où vient cependant qu'ils ne songent point à la logique, et qu'elle est inventée par Aristote, retravaillée

(1) Idéologie, p. 370, note ; édit. 2*.

(2) Ihid., p. 372.

(3) Logique, p. i89$ édit. i'*.

par Hobbes, Condillac, Kant, Hegel ; que les uns étudient la pensée en elle-même, comme si elle ne consis^ tait que dans les idées de perfection, que rien ne peut représenter, et que les autres Tétudient dans les mots, comme si elle ne consistait que dans les idées de grandeur, qui s'expriment rigoureusement par des signes? Gela vient de ce que les premiers sont les créateurs ou les rénovateurs de la philosophie, et que les seconds en sont les destructeurs. La philosophie est le retour de la pensée à soi, aux idées qui la constituent ; et lorsque quelqu'un Ty a rappelée, c'est-à-dire lorsqu'il s'est rappelé à lui-même et qu'il contemple les idées dans son fond, qu'il les voit d'autant plus, claires, plus nettes, les embrasse d'autant mieux, qu'il leur est plus intimement uni, comment vouloir qu'il se sépare d'elles, qu'il sorte de soi, pour aller les considérer dans les mots, qui en sont à peine de vaines et fugitives ombres I La logique est impossible au philosophe. Leibnitz ne s'en fait en passant une malheureuse distraction que pour opposer Âristote à Descartes et se parer du titre de savant universel. Si la logique règne, soyez assuré que la philosophie n'existe plus, et réciproquement. Elles s'excluent comme la mort et la vie. Aristote, dont la pensée n'agit que hors d'elle-même, qui la décrit comme il décrit un animal, un végétal, car ses livres de Tâme ne sont qu'un traité d'histoire naturelle» sa Métaphysique qu'un recueil d'abstractions creuses, de classifications ar|;)itraires et de misérables subtilités ; Âristote extermine la philosophie et enfante la logique. Tuée par Plotin et saint Au-

gustÎD, qui ressuscitent la philosophie, la logique se ranime bientôt, domine le moyen âge, s'ébat dans ces vastes et profondes ténèbres jusqu*à Descartes, qui Fanéantit en communiquant à son ennemie la plus puissante fécondité. Après avoir dignement vengé Tesprit humain d^une dégradation et d^une stérilité de miUe ans, la philosophie périt encore. La logique reparaît, et depuis Wolf pèse sur TAllemagne. Avec Gondillac, qui ne voit dans les sciences que des langues bien faites, elle s*empare de la France et redevient, sous une autre forme, Fartde Lulle. Tracy Tattaque par inconséquence; adepte du sensualisme, les idées générales ne sont pour lui que des mots ; les raisonnements ne peuvent être que des combinaisons de mots, et les sciences que des formules.

Remarquons encore comme une contradiction apparente que, quoique les idées de grandeur soient complètement représentées par des symboles, les mathématiques doivent leurs principaux progrès aux hommes qui considèrent la pensée en elle-même. Voyez-les, après avoir reçu leurs commencements véritables de Pythagore, qui prélude à la philosophie, voyez-les grandir en Platon, poussées par son école aussi loin qu'elles peuvent aller chez les anciens, et, chez les modernes, jetées par Descartes et Leibnitz dans leurs rapides et indéfinis perfectionnements. C'est que, pour les découvertes capitales, aucun symbole ne supplée la contemplation des idées, dans lesquelles seules se trouve la raison de tout, même des symboles. Et de quelles têtes

ont jailli la géométrie nnaly tique et le calcul différentiel, ces deux grandes puissances de la science ? Au lieu de livrer exclusivement ses idées de quantité au travail des formules, ne serait-il pas plus satisfaisant, et souvent même plus utile pour Tesprit humain, de les considérer intérieurement et de suivre, à cette lumière, leursinnombrables combinaisons? On se plaît à voir un mathématicien protester sans cesse depuis quarante ans contre le penchant du siècle à y renoncer sans nécessité, et M. Poinsot montrer, par de neuves et belles théories, que nous ne sommes pas autant à la merci des calculs <Iu*on le suppose.

A Terreur que les idées de perfection s'expriment par des signes avec la même précision que les idées de grandeur, tient encore la supposition d'une langue universelle^ qui, dans chaque espèce de connaissance, servirait à rendre et à démontrer la pensée, comme les symboles dans les mathématiques. « On pourrait, dit Descartes, faire une invention tant pour composer les mots primitifs de cette langue que pour leurs caractères ; en sorte qu'elle pourrait être enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de Tordre, c'est-à-dire établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l'esprit humain, de même qu'il y en a un nalvr reUemenl établi entre les nombres ; et comme on peut apprendre en un jour à nommer tous les nombres jusqu'à l'infini» et à les écrire en une langue inconnue, qui sont toutefois une infinité de mots différents^ qu'on pût faire le même de tous les autres mots nécessaires pour

630 THÉOBIË

exprimer toutes les autres choses qui tombent en Tespritdes hommes.. • cette langue aiderait aujugementf lui représentant si distinctement toutes choses, qu'il lui serait presque impossible de se tromper.. . et par le moyen de laquelle les paysans pourraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les philosophes (1). f Ainsi Descartes croit cette langue possible, parce quMI assimile toutes les idées aux nombres.

Écoutons Leibnitz : • Personne ne &'est encore occupé d*une langue ou caractéristique, qui renfermerait à la fois l'art d'inventer et celui déjuger, en d'autres termes, dont les signeset les caractères serviraient cooune les symboles arithmétiques dans les nombres^ et ceux de l'algèbre dans les grandeurs abstraites. Et cependant il semble que Dieu, en accordant au genre humain ces deux sciences, ait voulu nous avertir qu'il y a au fond de notre esprit un secret d'une bien plus haute valeur, et dont ces sciences n'offrent que l'ombre (2). ■ Leibnitz se trompe. Descartes, on vient de le voir, avait eu déjà l'honneur de cette absurdité ; seulement il se bornait i juger la langue universelle possible, au lieu que lui prétend l'avoir trouvée et se tourmente toute sa vie pour la former. Mais il ferait plutôt voltiger dans ses mains le globe du soleil ; car il faudrait qu'il changeât l'essence des choses, qu'il fît la perfection grandeur, la vie quantité, ce qui excède la puissance divine. Ce n'est point, comme le dit Biran, parce qu'il se place dans l'entrade-

(1) Œuv,, t. VI^ p. 66.

(2) A U suite des Nouv. E$iaU ntr l'entend, humain, p. 535, l^* édil.

i«B«V^i^HVa«»

ment divin, et qu'il y cherche les raisons des choses, que Ledbnitz n'aperçoit d'autre différence entre la métaphysique et les mathématiques que celle de l'expression ou delà forme des propositions (i) ; c'est uniquement parce qu'il n'admet qu'un seul genre primitif d'idées dans l'entendement divin, où il s'en trouve deux ; et, quoiqu'il fasse consister la substance dans la seule force, il se déclare pour les idées de grandeur, parce qu'encore une fois elles frappent davantage, sont plus saisissables, et que sa force pure lui échappe.

Terminons. Il résulte de cette théorie véritable de la substance, que la prétention de tout soumettre au calcul, dont nous parlions en commençant, n'est pas en soi plus matérialisme que spiritualisme ; que le premier philosophe même qui Tait combattue, Tracy, est un matérialiste, qu'elle n'est matérialisme que si par là on entend l'anéantissement de la substance, qu'elle mutile et détruit ; que la constitution de la substance, soit spirituelle, soit matérielle, ne souffre le calcul que dans les rapports de grandeur, et fait des mathématiques une science spéciale qui ne peut d'aucune façon s'appliquer aux autres. Si l'on examinait en détail l'application du calcul des probabilités aux phénomènes de l'univers, aux événements de la vie et des sociétés, on verrait qu'elle conduit toujours à des résultats faux ou illusoires, ei qu'elle est une des plus grandes extravagances qui soient tombées dans l'esprit humain.

(1) (Stiv.^t. I,p. 309,323.

On hausse les épaules de pitié, quand on voit Laplace étourdir le monde de ce quMl prétend devoir au calcul des probabilités en découvertes astrononiiques (1), et s'immoler ainsi lui-même à une pareille théorie, car si les découvertes dont il parle ont échappé à ses prédécesseurs, si lui seul les a faites, d'abord c'est qu'il est venu le dernier, qu'il a été secondé par l'impulsion qu'ils avaient donnée et par leurs travaux, et qu'il a eu le courage de pousser plus loin les approximations ; ensuite c'est qu'en général il avait plus de confiance dans les observations qu'eux, surtout que Lagrange, qui, n'ayant pu expliquer, aussi vite sans doute qu'il le désirait, l'accélération séculaire du mouvement de la lune, en nia Texistence, moyen commode^ quoique peu neuf de sortir d'embarras; enfin, c'est qu'il avait un talent particulier pour les applications, que, sous ce rapport, il surpassait Lagrange, par exemple, autant que Lagrange le surpassait sous le rapport de l'analyse. Quant au calcul des probabilités, il ne lui est pas plus redevable de ces découvertes que d'être né en France plutôt qu'en Chine.

I^lace cherche, avec ce calcul, si c'est par hasard, ou par une cause que les planètes, les satellites et le soleil ont leurs mouvements dans le même sens et dans des plans peu inclinés les uns aux autres, et il trouve tantôt (2) qu'il y a plus de deux cent mille milliards à parier

(1) EaatphiL sur les probabilUéi, p. 105.

(2) Prédt de fhisL de Vastr,, p. 145, an. 18i1.

contre un, tantôt (1) qu'il y a seulement plus de quatre mille milliards à parier aussi contre un, que cette disposition ne tient point au hasard • La probabilité, comme on voit, diminue singulièrement dans Teipace de quatre ans. Mais c'est le moindre inconvénient ; le géomètre aox probabilités n'est pas obligé d'être d'accord avec lui-même, ni de savoir précisément ce qu'il dit. Les plus consid^ables des mouvements dont il s'agit concourant, par leur direction commune, à la stabilité de notre système astronomique (2), et pour lors entrant dans les vues de celui qui l'a créé et qui le conserve, demander si c'est fortuitement qu'ils vont du même côté revient à demander* si c'est fortuitement que les hommes portent la tête sur les deux épaules, au lieu de la traîner aux talons.

Sans le dire ouvertement, Laplace insinue, laisse paraître que, d'après le calcul des probabilités, les preuves de la religion chrétienne s'affaiblissent graduellement (3) sous l'action du temps. Or, pour qui entend la nature de l'homme et la marche du monde, il est manifeste, au contraire, que sous l'action du temps, qu'avec le cours des siècles, les preuves de la religion chrétienne se fortifient sans cesse, puisque, faisant successivement descendre dans l'ordre des choses humaines

(1) EuaiptUl. sur les probabilités, p. iU, an. 1825.

(2) Dans la Connaiuance des temps , de 1843 et de 18ii, M. Leverrier a repris, avec un soin nouveau et une sévérité particulière^ Teiamen des variations séculaires.

(3) BssalpkU.,p,\bl.

les principes éternels de Tordre, sa vérité et son évidence éclatent de plus en plus par la vérité et l'évidence des immenses et incessants progrès de la civilisation moderne, qui est celle du genre humain, et qui ïneaUH Tembrassera sur le globe entier.

Le calcul des probabilités ne peut s|appliquer qu'aux jeux de hasard. Encore, je ne sais si M. Poinsot ne trouverait pas quelque bonne raison pour Texclare même de là et le reléguer de toutes les manières parmi les conceptions les plus creuses qui puissent dégrader les sciences. M. Gournot Ta bien plutôt sapé qu'affermi par les erreurs qu'il a signalées dans son Exposition de la Théorie des chances et des probabilités.

DB

Page 1