PREMIÈRE PARTIE
Spinosa, la nature même des choses ; puisque ce qui n'agit point, ce qui manque de force active, ce qui n'a rien qui le différencie, enfin, ce qui est dépouillé de toute raison et de tout fondement d'existence, ne peut nulle-* ment être une substance (1). > Il est curieux que, nonseulement Malebrancbe se défende de rien absorber en Dieu, mais qu'il attaque avec véhémence Spinosa; « Quoiqu'il y ait peu d'extravagances, dit-il, dont les hommes ne soient capables, je croirais volontiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en sont guère persuadés ; car enfin l'auteur qui a renouvelé cette impiété convient que Dieu est Tétre souverainement parfait. Et, cela étant, comment aurait-il pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties, ou des modifications de la divinité ? Est-ce une perfection que d'être injuste dans ses parties, malheureux dans ses modifications, ignonuit, insensé, impie 7 11 y a plus de pécheurs que de gens de bien, plus d'idolâtres que de fidèles. Quel désordre, quel combat entre la divinité et ses parties ! quel monstre, quelle épouvantable et ridicule chimère I Un Dieu nécessairement haï, blasphémé, méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il est ; car combien de gens s'avisent de reconnaître une pareille divinité? Un Dieu nécessairement ou malheureux, ou in'-
(i) Rebos creatis m nudas divin» unius subsUnti» modiflcationes eYanescen • tibos, ex Deo fiictora cam Spinosa videatar ipsam renim natoram ; cum id quod Bon agHy quod y\ activa caret, quod discriminabilitate, quod denique omni subûstadi ratioDe ac fondamento spoliatur, substantiam esse nuUo modo possit. Op.f t U, pars I, p. 91 ; pars n, p. 58. Théod., art. 393.
68 LE GARTÉSIANlSIIf:.
sensible dans un plus grand nombre de ses parties, ou de ses modifications ; un Dieu se punissant ou se vengeant de soi-même; en un mot, un être infiniment parfait, composé néanmoins de tous les désordres de Tunivers (1). »
Ce sont bien là en effet les conséquences monstrueuses du principe panthéiste. Que Malebranche ne les ait pas vues jaillir de sa doctrine, on ne peut l'expliquer que par un prodigieux aveuglement de l'esprit de système.
« Qui connaît le cartésianisme, dit Bayle , sait avec quelle force on a soutenu de nos jours quMl n*y a point de créature qui puisse produire le mouvement, et que notre âme est un sujet purement passif à Tégard des sensations et des idées, et des sentiments de douleur et de plaisir, etc. Si Ton n'a point poussé la chose jusqu'aux volitions, c'est à cause des vérités révélées ; car sans cela les actes de la volonté se seraient trouvés aussi passifs que ceux de l'entendement. Les mêmes raisons qui prouvent que notre âme ne forme point nos idées et ne remue point nos organes, prouveraient aussi qu'elle ne peut point former nos actes d'amour et nos volitions, etc. (2). »
Dans une lettre de Leibnitz à Bourguet, on lit : t Je vais à ce que vous dites du R. P. Malebranche; s'il c>oit véritablement qu'il y a quelque chose d'actif en nous, qui détermine notre volonté, pourquoi ne veut-il rien admettre d'analogique dans les autres substances ?
(1) Entretiens iur la métaphysique et sur la religion, IX, 2. (S) Rqf, àunProv.^ chap. iiO.