PREMIÈRE PARTIE
Ârnauld accorde à Malebranche que nos modalités sont finies, mais il soutient qu'elles représentent Tinfini. c II n*est pas vrai, dit-il, qu*une modalité de notre âme, qui est finie, ne puisse représenter une chose infinie, et il est vrai, au contraire, que, quelque finies que soient nos perceptions, il y en a qui doivent passer pour infinies, en ce sens qu'elles représentent Tinfini. C'est ce que H. Régis vous a soutenu avec raison^ et ce qu'il a fait entendre en ces termes : qu'elles sont finies in essendoj et infinies in representando (1). » Ce n'est là qu'une de ces vaines distinctions de TÉcole.Si les perceptions n'avaient aucune sorte d'infini in essendo^ il serait impossible qu'elles en eussent in representando. Ârnauld conclut que nous voyons tout en nous, contre Malebranche, qui veut que nous voyions tout en Dieu. C'est pourquoi, dans cette discussion, qui ne finit que par la mort du premier, ne peuvent-ils jamais s'entendre ; et chacun ayant raison par un côté et se voyant contredit, ils s'irritent mutuellement.
Arnauld réfute mal Malebranche, puisqu'il lui laisse la moitié de l'avantage ; il le réfute mal encore, car il n'établit point l'activité des corps, et faiblement celle de r&me, qu'il ne suppose active que < en tant peut-être qu'elle est volonté (2). » Sauf le peut-être, ce n'est que la doctrine de Descartes. Enfin il le réfute mal, dès que pour le faire il confond l'idée avec la perception, ou du
(1) Œw. d'Am,, t. XL, p. 89.
[tj Vraieê et faussée idéest chip, xxvii, art. i.
moins quMl juge la première iautile pour former la seconde ; qu'il enlève à celle-ci son fondement et rend la connaissance impossible, oubliant que le tort de Haiebranche n*est pas de distinguer Tidée de la perception, mais de ne placer Tidée qu'en Dieu.
t Je prends, dit-il, pour la même chose Tidée d'un objet et la perception d'un objet ; je laisse à part s'il y a d'autres choses à qui l'on puisse donner le nom d'idées ; mais il est certain qu'il y a des idées prises en ce sens. Je dis qu'un objet est présent à l'esprit quand notre esprit l'aperçoit, le connaît ; je laisse encore à examiner s'il y a une autre présence de l'objet préalable à la connaissance, et qui soit nécessaire, afin qu'il soit en état d'être connu ; mais il est certain que la manière dont je dis qu'un objet est présent à notre esprit, quand il est connu, est incontestable (!)•> Il lui est loisible sans doute de prendre le mot idée dans le sens de perception, de dire qu'un objet est présent à l'esprit qui l'aperçoit, car on le fait souvent ; mais il ne lui est pas loisible de laisser à part s'il y a d'autres choses à qui l'on puisse donner le nom d'idées, s'il y a une autre présence de l'objet préalable à la connaissance et nécessaire afin qu'il puisse être connu, puisque cela fait partie de la question agitée entre son adversaire et lui, et qu'il ne peut la mettre de côté avec la prétention de la traiter. 11 a pourtant Tair de le croire. • Le philosophe Thaïes, ayant à payer vingt ouvriers à un drachme chacun, compte vingt drachmes
(1) Vraki €t fauiUê idées, chip. ? , définit, m et iv.
PREHiËRE Partie. 75
et les leur donne. Gela ne s^est pu faire quMl n'y sdt eu au moins deux perceptions dans son esprit. Tune de vingt honunes, l'autre de vingt drachmes. Puis, considérant ce quMI y a de commun dans ces deux perceptions ou idées^ qui est que dans Tune et dans Tautre il y a vingt, il en retranche ce qu'elles ont de particulier, il en fait ridée abstraite du nombre vingt, qu'il peut ensuite appliquer à vingt chevaux, vingt maisons, vingt stades. C'est une troisième idée ou perception. » Après avoir montré Thaïes découvrant la formation des nombres et plusieurs de leurs propriétés, Arnauld termine de la sorte : «Voici deux réflexions que je fais : la première est que je suppose que ce philosophe a eu les perceptions de vingt hommes et de vingt drachmes, sans se mettre en peine d'où il les a eues; la deuxième, que ces deux perceptions, que j'appelle idées, étant une fois posées, on ne peut nier qu'un autre esprit n'ait la faculté de faire tout ce que j^ ai fait faire à ce philosophe, car nous le faisons tous lesjoui3 (i). iS'il ne fallait qu'établir le fait que Thaïes a eu ces deux perceptions et toutes les autres qui en ont découlé, on n'aurait pas besoin de se mettre en peine d*où il les a eues ; mais il s'agit de l'expliquer ou précisément de savoir comment il les a eues, c II fait' abstraction, dit Malebranche, de vingt drachmes et de vingt ouvriers, parce que, rentrant en lui-même, il découvre dans la raison qui éclaire tous les hommes le nombre nombrant (l'idée antérieure à la perception) de vingt, ce
(1) Vraie$ et fau99e$ idéeê, chap. vi.
nombre et une infinité d'autres intelligibles par lesquels on nombre toutes choses, et qui ont des propriétés bien différentes des vingt drachmes du philosophe Thaïes. Certainement sans ce nombre nombrant il lui serait impossible de faire abstraction des drachmes et des ouvriers, et de penser encore à quelque chose. Son abstraction faite, il serait nécessairement vis-à-vis de rien. Comment ne voit-on pas que, loin de pouvoir faire abstraction des choses nombrées sans le secours des nombres nombrants, il n*est même pas possible de rien compter sans ces nombres ? Est-ce que les yeux nous apprennent les différences qu'il y a entre deux sommes, surtout si ces sommes sont fort grandes et les différences fort petites? Ce n'est donc pas la vue sensible des nombres nombres qui nous sert à fournir les nombres nombrants^ mais c'est par eux que nous comptons le nombre de nos perceptions sensibles, et c'est vers eux que l'esprit se tourne lorsqu'il fait abstraction des choses nombrées. Il les rencontre et ne les forme point (1). »
Arnauld (2) s'autorise de Descartes, dont il invoque le passage suivant : « Par le nom d'idée j'entends cette forme de chacune de nos pensées, par la perception immédiate de laquelle nous avons connaissance de ces mêmes pensées ; de sorte que je ne peux rien exprimer par des paroles, lorsque j'entends ce que je dis, que de cela même il ne soit certain que j'ai en moi l'idée de la
(i) Rép. à Am.t t. IV, p. 59.
(3; Vraiei et fau$$e$ idées, cbap. ti.