PREMIÈRE PARTIE
n'ayant qu'une éternité inapropre, ne sauraient leur représenter rétemité proprement dite, et dès lors périt dans leur esprit Tétemité de Dieu, comme les autres vérités éternelles. Régis, plus hardi, nie que celles-ci soient étemelles en aucune sorte. Après un long développement : c II reste, conclut-il, que les vérités numériques, géométriques, métaphysiques, ne sont point éternelles, mais seulement qu'elles sont immuables, en tant que les substances que Dieu a crééos pourraient être toujours comparées ensemble, et que Dieu a voulu que toutes les âmes fussent déterminées à concevoir les mêmes vérités, quand elles les compareraient de la môme manière...; Ce qui fait voir que l'immutabilité même des vérités qu'on appelle éternelles n'est pas absolue, mais dépendante (1).» Aussi quel fondement leur donne-t-il? c Les vérités qu'on appelle communément éternelles ne sont autre chose que certaines manières dont l'&me conçoit les objets de ses idées.. .. Elle connaît les vérités numériques quand elle compare divers objets selon leur unité.. . Quant aux vérités géométriques, elle s'en forme l'idée, en supposant que l'étendue est bornée par des figures régulières... Gomme elle connaît la plupart des vérités géométriques par des suppositions volontaires, elle se forme aussi l'idée d'un grand nombre de vérités métaphysiques par des abstractions arbitraires. Par exemple, elle se forme l'idée d'homme et de cheval en général, en retranchant de l'idée de chaque homme etde chaque che-
(1) Sy»t. de phil. métaphyi,, liv. Il, part i. cli. ix.
val tout ce qu'elle a de singulier, et ne retenant que ce qu'elle a de commun... Suivant ce principe, toutes les vérités, soit géométriques, soit numériques, soit métaphysiques, sont composées de deux parties, dont Vune tient lieu de matière et t autre tient lieu de forme. La matière de ces vérités consiste dans les substances et dans les modes, et la forme dans Faction par laquelle Tâme considère les substances et les modes d'une certaine manière. . . D'où il s'ensuit que toutes les vérités numériques, géométriques et métaphysiques étant considérées formellement, ne peuvent exister que dans l'âme qui les conçoit, mais qu'étant considérées selon leur matière pre mière, elles existent actuellement hors de l'ûme (1). >
On voit donc que pour comprendre ces vérités, il faut à la fois une conception de l'esprit et un objet sensible, ou du moins extérieur, dont l'une est la forme, l'autre la matière, selon le langage de l'auteur. Il en résulte que les idées ne sont rien séparées de leurs objets, puisqu'elles ne peuvent se soutenir sans eux, et dégénèrent en sensations. Aristote et Kant, qui ont précisément enseigné la même chose, glissent irrésistiblement dans le sensualisme. Ce résultat est inévitable lorsqu'on sépare les perceptions des idées en Tâme et des idées en Dieu ; ou, pour mieux dire et suivre la chute : les idées de Tâme, isolées des idées de Dieu, se résolvent en conceptions, les conceptions vont chercher leur appui dans les objets sensibles qui les transforment en sensations.
(1) Sy»t. de phil. fnétaphyg.^ Hy. Il, part, i, cbap. ix.