PREMIÈRE PARTIE
Cependant Régis, qui fait Tidée de Tâme indépendante des objets extérieurs (1), aurait dû étendre Texception à toutes les vérités métaphysiques, puisque dans l'idée de rame se trouvent les idées de substance, d'attribut, de cause, d'effet, enfin toutes les vérités métaphysiques. Son principe demandait qu'il assujettît seulement aux objets extérieurs les vérités géométriques et numériques. L'idée que Régis se fait de l'étendue est singulière; il dit qu'elle n'appartient point à l'esprit mais à l'âme, c'est-à-dire à Tcsprit uni au corps, et que Dieu la lui a donnée au moment de cette union (2). Qu'est-ce qu'une idée qui ne vient point des sens et de l'imagination, et qui est étrangère à l'esprit (â)? Alors un esprit pur ne saurait avoir d'idées mathématiques. Du reste, en ruinant les idées générales mathématiques, il ne fait que suivre Descartes, qui appelle la nature corporelle l'objet de la géométrie (&), et, comme pour insister, a£Srme qu'elle contient, généralement parlant, toutes les choses qui ressortent de la géométrie spéculative (5). Quand Descartes dit qu'il conçoit le triangle lors même qu'il n'en existerait aucun dans la nature, il ne rend pas pour cela cette idée indépendante de l'étendue matérielle, mais seulement de la figure d'un triangle sensible quelconque (6). Ainsi l'entend Régis : « Nous ne dirons pas
(i) Syii' depMLj métaphyi, chap. tiii.
(2) Ibid., cfaap. ix.
(3) !bid., chap. m.
(5) /Wd., p. 33^.
(6) /Wd., p. 311.
avec le vulgaire des philosophes qu'il y a des idées qui n'ont point d'objet, et que telles sont les idées des choses que nous in)aginons sous des formes et des figures qu'elles n*ont pas ; car bien que ces idées n'aient point d'objet à l'égard des formes et des figures qu'on veut qu'elles représentent, elles en ont à l'égard des choses auxquelles l'âme attribue ces formes et ces figures. Par exemple, l'idée d'un triangle rectiligne n'a pomt de cause exemplaire à l'égard de la propriété qu'elle a de représenter trois côtés droits, car il ne se trouve point dans la nature trois côtés droits, tels qu'on les suppose dans un triangle géométrique; mais elle a un véritable objet à l'égard de la propriété qu'elle a de représenter l'étendue à laquelle l'âme attribue ces trois côtés droits (i). • Donc, suivant Descartes, et Régis qui l'interprète, point de vérité mathématique sans une étendue matérielle, c Quand l'âme, dit ce dernier, se forme l'idée d'un triangle géométrique, elle peut assurer que rétendue existe, parce que si elle n'existait pas, elle n'en pourrait avoir l'idée, ni par conséquent supposer^ comme elle fait, que l'étendue est bornée par trois côtés droits (2). » Est-ce clair? On comprend l'indignation de Malebranche contre cette brutale théorie, qui va extraire de l'étendue matérielle ces vérités que lui se plaît à contempler dans l'étendue intelligible, éternelle^ subsistant en Dieu, quoique à son tour il môle à cette contemplation sublime l'erreur de ne point admettre en nous quelque
(1) Syit, dephil, Hv. Il, part, i, chap. x. 2) fbid.t liv. II, part, i, chap. x.
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image d'une étendue pareille. En lisant les cinq premières méditations et les réponsesauxobjections (i ), où Descartes parle si souvent des idées numériques et géométriques comme tenant à la chose qui pense en lui, et où il raisonne dans Thypothèse qu'il n'existe point de corps, pas même le sien, se douterait-on qu'ensuite il va rejeter la source de ces idées dans les corps mêmes?
Régis termine son explication des vérités nécessaires en ajoutant : c Cette idée est bien différente de celle qu'en ont certains philosophes qui croient que nous voyons ces vérités en Dieu, parce que toutes les âmes les conçoivent de la même manière. ■ Oui, elle est bien différente! mais en est-elle plus juste? Si Malebranche se trompe lorsqu'il enseigne que nous ne voyons ces vérités qu'en Dieu, Régis, qui prétend que nous ne les voyons qu'en nous, et qui les frustre par là de leur éternité, se trompe-t-il donc moins ? Il expose la même doctrine avec plus de détails dans le livre premier de VU sage de la raison et de la foi^ où il prend k partie Platon et saint Augustin (2).
§ IV. — Quatrième tendance de Descartes.
LOCKB.
Le défaut d'explication que nous avons déjà plus d'une fois remarqué dans Descartes, joint à la manière dont il
(i) Smrtoot t. n, p. 2S9 et 290.
(t) Part. Il, chip. IV.
parle, en certains endroits, de la pensée, qu'il appelle une simple faculté d'avoir des idées, joint à ce quMl semble faire dépendre des corps toutes les idées générales, excepté celles de Dieu et de Tâme, en disant, par exemple, que l'étendue corporelle est l'objet de la géométrie, joint enfin à la manière dont il expose l'origine des idées du nombre, du triangle, par la vue des choses matérielles dont il semble les dériver (1) ; tous ces défauts réunis peuvent faire croire, qu'aux yeux de Descartes, les connaissances émanent des sens, que l'âme peut seulement tirer de soi les notions des actes de penser, déjuger, de raisonner, et encore de ces actes pris superficiellement et grossièrement.
Locke a trahi cette tendance où il s'est précipité, comme Régis, Arnauld, Malebranche, Spinosa, dans les deux autr(33 tendances mauvaises. Il assigne à nos connaissances deux sources : la sensation et la réflexion s'exerçant sur ce qu'a fourni la sensation et sur les opérations de l'esprit ; mais il ne considère ces opérations qu'en tant qu'elles s'appliquent aux objets sensibles et, par suite, qu'elles tombent sous l'imagination; il s'abstient de les approfondir et d'en chercher la raison dans la nature de l'esprit, qui ne tombe que sous l'entendement. C'est pourquoi il déclare incompréhensible tout ce qui échappe aux impressions des sens et de l'imagination, comme Dieu, l'âme, et en général la substance. En ce qui concerne l'ignorance où il croit que nous
(1) Prine. de la pMl., part. 1, art. 59.