PREMIÈRE PARTIE
bien innées, qu'elles entrent dans toutes nos pensées et raisonnements, et je les regarde comme des choses essentielles à notre esprit. Mais j'ai dit qu'on n'y fait pas toujours une attention particulière, et qu'on ne les démêle qu'avec le temps. Je me suis servi de la comparaison d'une pierre de marbre qui aurait des veines, plutôt que d'une pierre de marbre toute unie, ou de tablettes vides, c'est-à-dire de ce qu'on appelle tabula rasa chez les philosophes ; car si l'âme ressemblait à ces tablettes vides, les vérités seraient en nous comme la figure d'Hercule est dans un marbre, quand le marbre est tout à fait indifférent à recevoir cette figure ou quelque autre. Mais s'il y avait dans la pierre des veines qui marquassent la figure d'Hercule préférablement à d'autres figures, cette pierre y serait plus déterminée, et Hercule y serait inné en quelque façon, quoiqu'il fallût du travail pour découvrir ces veines, et pour nettoyer, par la politure, en retranchant ce qui les empêche de paraître. C'est ainsi que les idées et les vérités sont innées, comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles, et non pas comme des actions, quoique ces virtualités soient toujours accompagnées de quelques actions, souvent insensibles, qui y président (1). Je crois avec Platon, et même avec l'École, et avec tous ceux qui prennent dans cette signification le passage de saint Paul (2), où il est marqué que la loi de Dieu est écrite dans les âmes, je crois que l'âme contient originairement les prin-
(1) iVbttv. cMois sur r^^fii., avant-propos, p. 7. (S) Rom.f cbap. ii, art. 15.
cipes de plusieurs notions et doctrines que les objets extérieurs réveillent seulement dans les occasions. Les stoïciens appelaient ces principes notions communes, prolepses, c'est-à-dire des assomptions fondamentales, ou ce qu'on prend pour accordé d'avance. Les mathématiciens les appellent notions communes, xoivàç Iwoiou;. Les philosophes modernes leur donnent d'autres beaux noms, et Jules Scaliger, particulièrement, les nommait semina œtemitatisy item zopyra^ comme voulant dire des feux vivants, des traits lumineux, cachés au dedans de nous, que la rencontre des sens et des objets extérieurs fait paraître comme des étincelles que le choc fait sortir du fusil ; et ce n'est pas sans raison qu'on croit que ces éclats marquent quelque chose de divin et d'éternel, qui parait surtout dans les vérités nécessaires (1). Il est vrai, il ne faut pas sMmaginer qu'on puisse lire dans l'âme ces éternelles lois de la raison à livre ouvert, comme l'édit du préteur se lit sur son album j sans peine et sans recherche ; mais c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'attention, à quoi les occasions sont fournies par les sens (2) . »
c J'ai dit encore que nous sommes pour ainsi dire innés à nous-mêmes ; et puisque nous sommes des êtres, l'être nous est inné, et la connaissance de l'être est enveloppée dans celle que nous avons de nous-mêmes (8) ; et sans les idées intellectuelles, nous n'aurions point de
(1) Nouv. Eisaismr l'Ent,, p. i.
(3) /Md., p. 58.