‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 52 sur 230 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

possibles, qui devraient former le second , et que Tespace, sans désignation de créé ou d'incréé» est donné à la fois comme un rapport entre les uns et un rapport entre les autres. Si plus loin (i) Leibnitz dit que • l'espace est un ordre, mais que Dieu en est la source» » ce qui semblerait distinguer le créé de Tincréé, il comprend sans doute encore dans le mot ordre les monades possibles aussi bien que les monades existantes. Â supposer qu'il entendit par incréé la source même des possibles ou Dieu, la confusion subsisterait toujours, vu que les possibles, c'est-à-dire les idées éternelles des êtres, ne diffèrent point réellement de Dieu, dont elles forment la raison. Je parle d'espace créé au lieu d'espace matériel, parce que, selon l'auteur, la matière n'est qu'un mot, qu'il n'y a de réel que les monades, principes actifs^ indivisibles, immatériels. De ce qu'il ne compose la substance que de force, il se trouve obligé de faire consister l'espace dans l'ordre, c'est-à-dire dans le rapport des idées qui représentent en Dieu les êtres, et non de le mettre, comme Malebranche, dans l'étendue intelligible, qui pour Leibnitz n'existe pas, la substance divine ou monade souveraine n'étant que force, de même que les autres.

Au sujet de l'espace, Leibnitz eut avec Newton et Clarke, son avocat, une longue et vive discussion. A l'exemple d'Épicure, ceux-ci faisaient d'abord mouvoir les corps dans l'espace, puis ils supposaient l'espace un

(1) Nouv. e$$aUf IW. U, chap. xiii, art. 17*

420 LE CARTIÏSIANISME.

attribut de Dieu; Newton même rappelait son sen$orium. Possit earpora omnia in infinito suo uniformi sensorio movere (1). Quoiqu'ils distinguent Fespace des corps, comme ils prétendent que les corps se meuvent dans Tespace, ils semblent qu'ils le matérialisent, et Dieu avec lui. Selon Clarke, « notre imagination considère dans Tespace, qui n'a point de bornes et qui n'en peut avoir, telle partie ou telle quantité qu'elle juge à propos d'y considérer. .. Ces espaces bornés sont des' parties de l'espace infini, dans lesquelles les substances bornées existent (2). » On se demande comment les parties de l'espace dans lesquelles existent les substances bornées, et qui sans doute ont comme elles une longueur, une largeur, une profondeur sensibles, ne sont point corporelles, et comment l'espace lui-même peut être < essentiellement simple et absolument indivisible (3). > Plus Clarke s'efforce de l'expliquer, moins il est clair. • L'espace est toujours, et sans variation^ rimmensilé d'un être immense^ qui ne cesse jamais d*êlre le même. .. L'immensité n'est pas moins essentielle à Dieu que son éternité. Les parties de Fimmensiié étant tout à £ait différentes des parties malériellest séparables^ divi* sibles et mobiles^ d'où naît la corruptibilité, elles n'empêchent pas l'immensité d'être essentiellement simple, comme les parties de la durée n'empêchent pas que la même simplicité ne soit essentielle à l'éternité (H). »

(1) Optique, question 31% sur la fin, ou p. 328, édit. deCUrke. 1710.

(S) dp, Uamit%U, t. n, part. I, p. 176.

(8) IMd., p. 137.

(4) /Wrf., p. 176.

PREUIf:RE PARTIE. Hi

Non, les parties de la durée n'empêchent point que la même simplicité ne soit essentielle à Tétemité; mais il est question de savoir si les parties de la durée, les heures, les jours, les mois, les années subsistent et s'écoulent dans rétemité, comme Clarke veut que les corps subsistent et se meuvent dans Pimmensité. Qui ne sait que le temps est hors de Téternité et à une distance infiniment infinie d'elle? De même les corps sont à une distance infiniment infinie de l'immensité. Les paroles de saint Paul, rapportées par l'auteur, que nous avons en Dieu la vie^ le mouvement et F être (i), n'ont aucun trait à l'espace; elles signifient seulement qu'il ne se fait rien en nous où Dieu n'ait la principale part; qu'il pense, qu'il veut, qu'il agit, qu'il vit avec nous, ou que nous pensons, voulons, agissons et vivons en lui et avec lui. H s'agit de la dépendance où les causes secondes sont de la cause première, d'un rapport de nature et nullement d'étendue. Que conclure, sinon que Clarke ne savait point discerner l'espace pur, et qu'il s'entendait rarement lui-même ? De son côté Leibnitz, portant dans la discussion les idées que nous avons examinées, ne résolvait pas toujours les difficultés d'une manière satisfaisante. Cependant Malebranche avait publié dès longtemps sa distinction si juste et si nette entre l'étendue intelligible et rétendue matérielle. Pourquoi n'a-t-elle point été adoptée? Suivantnous, c'est parce qu'il ne l'a pas accompagnée de la théorie de la substance qui lui aurait servi

(i) Art. XVll, 28

^n LE CARTÉSIANISME.

de fondement. Il a complètement manqué cette théorie dans les créatures, et ne Ta qu'ébauchée dans Dieu.

Page 1