PREMIÈRE PARTIE. H
chaque idée divine. Écoutons Descartes : t J'apporte, dit-il, toutes les raisons desquelles on peut conclure Texistence des choses matérielles; non que je les juge fort utiles pour prouver ce qu'elles prouvent, à savoir quMl y a un monde, que les hommes ont des corps et autres choses semblables, qui n'ont jamais été mises en doute par aucun homme de bon sens, mais parce qu*en les considérant de près Ton vient à connaître qu'elles ne sont pas si fermes ni si évidentes que celles qui nous conduisent à la connaissance de Dieu et de notre âme; en sorte que celles-ci sont les plus certaines et les plus évidentes qui puissent tomber en la connaissance de l'esprit humain, et c'est tout ce que j'ai eu dessein de prouver dans ces six méditations (1). >
Ne pas mettre sur la même ligne ces deux sortes d'évidence, ne voir dans l'existence des corps qu'une entraînante probabilité, et dans l'existence seule de l'âme et de Dieu la certitude, c'est là un de ces traits admirables que Descartes sème partout^ et jusque dans ses plus grandes erreurs. La prétention de démontrer rigoureusement r existence de la matière n'étonnerait guère moins dans le philosophe, que dans le géomètre celle de découvrir le rapport numérique exact entre le côté du carré et la diagonale, ouentre la circonférence et le diamètre. Par quoi communiquerons-nous avec les corps? par la sensation fugitive et changeante. La sensation d*elleméme pourrait être conçue comme une illusion, et l'on ne
4t4 LE CARTÉSIANISME.
prouvera jamais le contraire d'une manière certaine. A ne considérer donc que la sensation, on ne verrait jamais sous elle une réalité, des causes, des substances. Mais lorsque Tintelligence découvre entre les sensations un ordre et une liaison constante, lorsqu'elle voit les faits d'expérience soumis à des lois générales et se rattachant aux vérités nécessaires, elle cesse de se croire dans un monde trompeur, et apprend à discerner au milieu des vaines apparences Texistence vraie des choses sensibles. « Je dois , dit Descaries, rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules , particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j'y rencontre une très-notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés.. . Lorsque j'aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les vois en veillant et non point dans le sommeil (i) . » — - «Pour juger, ajoute Leibnitz, si nos aperceptions internes ont quelque réalité dans les choses, et pour passer des pensées aux objets, mon sentiment est qu'il faut consi-