PREMIÈRE PARTIE
dérer si nos perceptions sont bien liées entre elles et avec d'autres que nous avons déjà eues, en sorte que les rè* gles mathématiques et autres vérités de raison y aient lieu. En ce cas, on doit les tenir pour réelles, et je crois que c^est Tunique moyen de les distinguer des imaginations, des songes et des visions (i). La vérité des choses sen^bles se justifie par leur liaison, qui dépend des vérités intellectuelles fondées en raison, et des observations constantes dans les choses sensibles mêmes, lors même que les raisons ne paraissent pas (2). > S'il en était autrement, tout serait renversé dans la vie, devenue une perpétuelle déception. Voilà donc la sensation prise au sérieux par rintelligence; et comme elle ne tient pas à T&me, comme elle se manifeste sans elle, et souvent malgré elle, à quoi la rapporter? Pour que T&me pense à lui chercher une cause dans un être réel et différent d'elle-même, il faut déjà qu*elle se soit saisie dans son être et son activité propres, et de plus qu'elle ait appris qu'il existe autre chose qu'elle. L'idée de notre propre existence et celle de l'existence de Dieu qui nous montre un être différent du nôtre, sont donc nécessaires pour nous suggérer l'idée qu'il y a des corps, des substances véritables, qui sont les causes permanentes de nos sensations. Ainsi l'existence des corps résiste au doute, quoiqu'elle ne s'établisse point rigoureusement ni directement, puisque pour y arriver il faut passer par celle de l'âme et de Dieu.
(1) Hem. 8ur l'origine du mal, - Ces Remarques sont imprimées à U suite de la Théodieée, p. 328 Édit 1747, in-i2.
(S) Nouv, e98ai8, Kv. IV, chap. xi, art. 1.
426 LE CÂRTÉSlÂNiSME.
Cependant Descarïes mêle à cette preuve deux choses qui l'altèrent et la troublent, je veux dire l'idée de retendue et ridée de la véracité divine. L'idée de l'étendue est chez lui fort confuse. Il paraît croire qu'elle est réelle; toutefois il lui donne pour objet l'étendue matérielle dont il induit par là l'existence (i). Mais si l'idée de l'étendue est réelle ou générale, car il n'y a que les idées générales qui soient réelles, elle a pour objet l'étendue intelligible et non point l'étendue corporelle, et ne suppose d'aucune manière que celle-ci existe. Que si pour Descartes, comme pour les sensualistes, l'idée de l'étendue n'était qu'une abstraction, en quoi servirait-elle à établir l'existence du monde matériel?
En soutenant que les idées générales qui s'appliquçnt aux êtres créés dépendant d'eux comme de leur matière, Régis est bien fondé à croire que ces étrq^ et en particulier les corps, sont susceptibles d'^ine preuve aussi rigoureuse que celle de Dieff, et à conclure leur existence avant l'existence divine (2). Mais comme une telle dépendance anéantit les idées générales, la preuve tombe d'elle-même. Au surplus, selon le même système, les idées étant concentrées en nous et n'impliquant rien de supérieur à l'esprit humain, la preuve de Dieu tombe aussi à plus forte raison, et l'aristotélisme est essentiellement idéaliste.' Kant, qui accuse sans fondement Descartes d'idéalisme à l'égard des corps (â) , et qui prétend
(2) Sytt. de phU. métaphys., li?. I, part. i. chap. lu.
(3) Critique de la raiion pure. Trad. de II. Tissot. 1. 1, p. 317.