‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 56 sur 230 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n* avoir pris la plume que pour réfuter, avec le scepticisme de Hume, l'idéalisme de Berkeley» Kant se déclare lui-même idéaliste, et touchant les corps, et touchant Dieu^ lorsqu'il nous juge dans une insurmontable impuissance de nous les prouver. En cela il est fidèle à son habitude de renchérir sur les erreurs quMl veut combattre. Mais du moins notre propre existence est-elle sauvée? Non : avec Texistence de Têtre souverain, et par conséquent avec ridée réelle de lui, s'évanouit Tidée même de Tétre et par conséquent aussi celle du nâtre. Voilà l'idéalisme complet^ voilà Fichte, disciple immédiat et explicateur véritable de Kant.

Quant à la véracité divine^ sur laquelle Descartes insiste davantage , rien de mieux s'il s'agissait de la vérité ou réalité de Têtre divin, et de la vérité ou réalité qu'il a mise en chaque chose, de manière que toutes ont leur raison d'être, et se rattachent à la raison primitive de tout : car, selon cette idée, la preuve de l'exisrtence des corps se réduirait à chercher dans leur nature et dans la nôtre les raisons qui l'établissent. Mais il s'agit chez Descartes de l'impossibilité où est Dieu de vouloir nous tromper : or, le témoignage naturel de nos facultés ne sufiit pas, puisque nous croyons souvent exister des corps qui n'existent point. La preuve est donc nulle, à moins que Dieu ne nous signifie en termes formels qu'il y a des corps. Dans un sujet tout philosophique, c'est faire intervenir la révélation. Si Descartes n'y a point recours, Malebranche l'emploie, sinon pour la preuve totale, du moins pour compléter la preuve

naturelle. « Quoique Descartes, dit-il, ait donné les plus fortes preuves que la raison puisse fournir pour Texistence des corps; quoiquMI soit évident que Dieu n*est point trompeur, et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait effectivement si nous nous trompions nous-mêmes, en faisant Tusage que nous devons faire de noire esprit et des autres facultés dont il est Tauteur, cependant on peut dire que Texistence de la matière n'est point encore parfaitement démontrée, j'entends en rigueur géométrique. . . Pour être pleinement convaincu qu'il y a des corps, il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un Dieu et que ce Dieu n'est point trompeur, mais encore que ce Dieu nous a assurés qu'il en avait effectivement créé, ce que je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de Descartes (1).» De là la nécessité de la foi (2). Arnauld se contente, comme Descartes, de la véracité divine (â), et il se récrie à tort contre Malebranche, qui exige la foi. Il lui reproche de se contredire parce qu'il se sert de la foi pour démontrer Texistence des corps, lorsque cette existence est nécessaire pour établir la foi. f M. Arnauld^ dans sa troisième réflexion, réplique Malebranche, prétend qu'il n'y a jamais eu de cercle plus vicieux que dans ce que je dis que, la foi supposée, oo a la démonstration qu'il y a des corps. Dîèu, dit-il, m'a aussi bien représenté ce que je me suis imaginé avoir lu dans FAlcorany que ce que fai cru avoir lu dans un

(1) Ruh, de la Kér., écUirdssement 6*.

(3) BrUret, tur la métaphys., vi. — Hép, à Arn , 1. 1, chap. xxvi.

(3) Vraki et fau$$e8 idéeSt chap. xxviii.

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livre appelé la Bible, et par conséquent on ne doit pas plutôt croire à la Bible qu^à FAlcoran. Je ne conclus pas que les choses soient précisément à cause de Tapparence que j'en ai ; mais je conclus que les choses sont, par la foi jointe aux apparences que j*en ai. Ainsi j'ai autant l'apparence de TAlcoran que celle de la Bible; mais la foi me fait recevoir la Bible et rejeter TAlcoran. Je suis donc certain qu'il y a des corps, puisque l'Église me l'apprend. Or je rejette l'Alcoran et je reçois la Bible, à cause des apparences que Dieu, qui n'est point trompeur, m'a données d'apôtres, de miracles et d'autres motifs de crédibilité par rapport à la Bible, et qu'il ne m'a point donné de semblables motifs de crédibilité par les apparences que j'ai eues des livres qui traitent de l'histoire de Mahomet, et par plusieurs autres raisons (1 )• » On comprend d'autant mieux cette exigence de Malebranche, que d'après son système, Dieu peut, en nous affectant des idées générales, produire dans notre esprit tous les phénomènes des corps, sans qu'ils existent. La vérité naturelle doit céder la place à la foi. En nous attribuant la perception que nous avons de notre âme et celle que nous avons de Dieu, Arnauld veut que Dieu produise en nous les perceptions des corps (2); comme Malebranche donc, il fallait qu'il s'appuyât sur la foi, et Bayle a raison de s'en rapporter à elle seule (3).

(1) Hép. à Arn., 1. 1, ch. xxvi, art. 8.

% Vraies et fausses idées, chap. xxvii, art. i.

(3) Dict.y art. Zenon, reman|ue H.

Dieu cependant a-t-il enseigné expressément qu'il y a des corps? Ils paraissent tous le tenir pour certain. Mais Berkeley, qui suppose avec Malebranche que Dieu fait tout en nous^ et qui, sur ce principe, rejette les corps, leur montre, la Bible à la main, qu'il n'y est point question de cette existence, f Moïse, dit-il, nous parle de la création du soleil, de la lune, des étoiles, de la terre et de la mer, des plantes et des animaux. Que toutes ces choses existent réellement et qu'elles aient été créées par Dieu dès le commencement des temps, c'est ce d(mi je ne fais pas le moindre doute. Si par des idées vous entendez des fictions et des visions, toutes ces choses ne sont point alors des idées. Mais si par des idées vous entendez des objets immédiats de l'entendement, qui ne puissent exister sans être aperçus, ou hors de l'esprit, toutes ces choses sont alors autant d'idées. Je conviens donc que la création a été une création de choses ou d'êtres réels. . . Quant aux substances solides et corporelles dont vous me parlez, je vous prie de me montrer quelque endroit où Moïse en ait fait la moindre mention ; et s'il se trouve que cet historien sacré, ou même quelque autre écrivain inspiré que ce puisse être, en ait en eiïet dit la moindre chose, il vous restera encore, après cela, à me faire voir qu'ils n'ont point pris ces mots dans l'acception vulgaire, pour des choses qui tombent sous nos sens, et qu'ils les ont entendues dans l'acception philosophique, comme douées d'une existence absolue (i). » Et en effet, en parlant des corps, la

^1) DiaU entre Hylas et Philonou$t p. 249.

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Bible ne prouve pas plus qu'ils airat une existence effective, qu'elle n'enseigne le mouvement du soleil autour do la terre, en disant que Josué Tarréta ; elle parle selon les apparences.

Locke suit Tordre naturel (1) dans la preuve de Texistence de notre esprit, de Dieu et des corps, et n'attribue à ceux-ci que le degré de certitude dont ils sont susceptibles. • La certitude de l'existence des corps, dit-il très-bien, est aussi grande qu'aucune que nous soyons capables d'avoir sur l'existence d'aucune chose, excepté seulement la certitude qu'un homme a de sa propre existence et de celle de Dieu (2). » Il se laisse guider par Descartes, qu'il copie, pour ainsi dire ; s'il s'abandonnait à lui-même, à son sensualisme, où les idées sont de pures abstractions, il ne pourrait avoir de certitude sur rien. Leibnitz paraît assez être de l'avis de Locke, et se borne à indiquer ies moyens déjà rapportés que nous avons de nous assurer de l'existence des objets sensibles. C'est ici le génie qui inspire Leibnitz, et non point son système, puisque dans l'harmonie préétablie, la certitude des corps est sur la même ligne que la certitude de l'âme et partant que celle de Dieu, ce qui, pour le dire en passant, montre avec combien peu de raison il est accusé d'idéalisme. Mais ce qui a donné lieu à cette accusation singulière, c'est qu'il ne cesse de répéter que la matière ou étendue

(1) Eisaimr l*Ent. hum.t Hv. lY,chap. ix. {l) Ihid,^ chap. xi.

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corporelle^ et en général tout ce qui tombe sous les sens, n*est que phénomènes, et que la réalité ne subsiste que dans les monades, dont la nature est immaléridle et accessible seulement à Tintelligence. Or ce n^est point là ridéalisme proprement dit, qui s'attaque aux substances, puisque les monades non pensantes, qui par leurs agrégations forment les corps, ont une existence substantielle. Je ne parle point de Spinosa. Dans son opinion, les idées ou Tâme, les corps, Dieu, n'étant que a même chose prise sous divers aspects, il est trop clair que la preuve de Texistence du corps égale celle de Texistence de Dieu et de Tàme.

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