‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 61 sur 230 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rélat spirituel, c'est-à-dire ayant la perception rudimentaire sans imagination et sensation, ou, comme dit Leibnitz (1), sans écho, la perception plus élevée à écho, ou sensitive et imaginative, enfin la perception à écho et avec réflexion, ou perception pensante et voulante. N'est-il pas évident que par cette « perception qui est rétat interne de la monade, représentant ces choses externes, > Leibnitz désigne Timagination et Tafiection de plaisir ou de douleur, et quMl les attribue à Tâme, comme Yaperceptian ou connaissance réflexive? Pour lui, âme sensitive et âme raisonnable signifient des puissances d'une même âme, et nullement des âmes ou des substances difierentes. Sans une puissance de sentir dans Tâme, par quoi ferait-il produire la sensation et l'imagination dans le corps, où il ne suppose d'autre monade cen traie que l'âme intelligente ? Il saute aux yeux qu'il lui en faudrait une exerçant les fonctions du cerveau. Parcourez ses écrits, vous ne trouverez aucune indication d'une pareille monade ; mais vous y trouverez souvent le contraire, par exemple : « Tout corps a une entéléchie dominante, qui est l'âme dans les animaux ; mais les membres tle ce corps vivant sont pleins d'autres corps vivants, plantes, animaux, dont chacun possède encore une entéléchie, ou âme dominante (2). » 11 ne dit pas : Otez l'âme de tout corps vivant^ et ce corps aura encore une entéléchie dominante; il dit : Otez l'âme, et les membres de ce corps sont pleins d'autres corps vivants, dont

(i) Op., t. II, part. I. p. 33.

(t) Ibld., p. 29, art. 73.

442 LE CARTÉSlAiMSME.

chacun a encore une entéléchie qui domine. Donc, Tàme intelligente soustraite, point d'autre àme qui soit le lien des membres du corps, un principe pour lui de sensibilité. Quant à la vie ou nutrition, il enseigne avec Descartes qu'elle résulte du mécanisme (1). Si les bétesne sont point de pures machines, c'est uniquement à cause de leur àme ou monade dominante. La séparation complète que Leibnitz pose entre Tàme et le corps prouve encore la méprise de Biran. Dans la doctrine ordinaire où r&me est unie de la façon la plus intime au corps, on conçoit qu'elle se serve des fonctions sensitives de celui-ci ; mais comment l'admetU'e dans l'hypothèse de Leibnitz, qui rompt toute communication entre eux? Nécessairement l'âme doit posséder la faculté de sentir avec la faculté de penser, en d'autres termes, elle doit tout tirer d'elle-même, ce que Leibnitz répète sans cesse.

On ne rencontre aucun disciple de Descartes qui ait achevé la révolution de son maître, transporté les opérations sensitives de l'âme au corps, et fait la juste part de l'un et de l'autre. On se tromperait cependant si, d'i4)rès ce que nous venons de dire, on croyait que Leibnitz a laissé cette révolution où il Ta trouvée. Il pose pour fondement que tout est formé de substances actives; qu'ensuite il s'efforce de persuader que tout se passe mécaniquement dans les phénomènes, et qu'ils n'ont même rien de réel, il sera peu écouté. On acceptera son activité essentielle aux substances, on y joindra l'étendue effec^

(1) Op., part. II, p. 138, art. 9.

PHEMIÈRE PARTIE. 443

tive, on soutiendra que les phénomènes sont réels, quMIs renferment plus que du mécanisme, que les corps des bétes sentent, imaginent, enfin que la nature est toujours active, qu'elle est vivante dans le règne végétal, et sentante dans le règne animal. C'est ce que font Hoffmann et Haller, qui^ en outre, surtout Haller, travaillent à découvrir les fonctions organiques de la vie et de la sensibilité, et fondent la physiologie. Alors disparaît ce mécanisme chimérique dans lequel Descartes plaçait l'essence des corps, à l'exemple des anciens, mais avec la différence que les anciens rapportaient à Fâme la nutrition, et Descartes, au mouvement du mécanisme organique. Il est juste de dire que Glisson avait employé un volume à le combattre (() et à soutenir l'activité de la matière, avant même Tapparition du système des monades, et en dehors de l'école cartésienne. Il avait également prévenu Haller sur l'irritabilité (2). Dans un écrit faussement attribué à saint Justin, on lit : c Nous avons deux facultés de percevoir les choses : le sens et Tentendément, et il y a autant de différence entre les actions du sens et celles de l'entendement, qu'il y en a entre leurs objets. Car il est certain que le sens ne saurait percevoir tout ce que l'entendement conçoit. Or, les facultés sont les attributs des substances, en sorte que les substances sont distinguées par leurs attributs. Il faut donc qu'il y ait deux sortes de substances, dont l'une a la faculté de

(1) Traelatw de natura iubêtantiœ energetica^ seu de vita naiurœ, in-i de 534 p., 1612.

% Tractatus de venlriculo et intetthUsy cap. vu, an. 1617.

444 LE CARTÉSIÂNISIIE.

sentir, et Tautre celle de concevoir ; et si cela est, il s'en* suit que Tentendement ou la faculté de concevoir est Tattribut de la substance spirituelle, et le sens Tattribut du corps. » Ce passage, cité dans le discours préliminaire des Entretiens de RohauH (1), était demeuré inaperçu, et n'a sans doute exercé aucune influence. Pendant que Leibnitz conduisait à reconnaître au corps les fonctions qui lui appartiennent, Stahl jugeait à propos de lui nier celles qui lui avaient été reconnues par Descartes (2), et d'en investir encore T&me, comme les anciens. Ce retour à Tanimisme ne fut pas sans avantage, il en révéla le péril, et en fit sentir la fausseté. Si Tâme respire, digère, sanguifie, sécrète, si elle exerce ces fonctions évidemment matérielles, il est difficile de concevoir qu'elle ne soit pas matérielle aussi elle-même. L'exemple contraire des principaux philosophes de l'antiquité et du moyen âge s'explique, en songeant qu'ils s'occupaient beaucoup plus des puissances intellectuelles de T&me, que des facultés organiques qu'ils lui supposaient et dont ils connaissaient peu les conditions corporelles. Mais lorsque la physiologie, qui attendait l'anatomie, œuvre des modernes, est venue réclamer son contingent dans l'étude

(1) p. 48. — c Due suDt in nobis coni|»rehendanim renun foculUtes, seosos et intelUgeotia, quarum operationes tantum inter se distant, quantum ea qu» ab atten comprehenduntur, comprebendi ab altéra neqveunl. Sed cum onines foodtates essentiarum sint facultales, duas necesse est esse&tias esse : quarum alterios sit sensus, alterius inteUigentia. Quod si ita est, erit certe essentû quedam incorporea, ctijus proprium tnteUigere, ut sentire corpus. > Op. 5. JusthUy p. 537. Ëdit. 1742.

(2) Theoria medicaverOt p. 199 et suiv.

Page 1