‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 67 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Péehé ori|;i]iel. — Grâce.-* Amour de Dieu.

Descartes ne mentionne d'autre cause d'ignorance que la limitation de Fentendement, ni d'autre cause d'erreur et de vice que l'abus de la liberté (1). Il paraît qu'à ses yeux la chute primitive n'y entre pour rien, qu'elle n'a point affecté notre nature, qu'elle nous a seulement enlevé des dons surnaturels et ne nous est connue que par la révélation. S'il croyait qu'elle donnât prise à la raison et qu^elle eût gâté notre nature, il n'aurait pu se dispenser de la faire intervenir, puisqu'il entreprenait d'expliquer en nous tout ce qu'il est possible d'expliquer philosophiquement. Il n'est pas permis d'attribuer une pareille omission à la crainte d'entrer Gù querelle avec les théologiens pointilleux et brouillons, puisqu'au contraire elle pouvait lui attirer, même de la part de ceux qui ne le sont pas, l'accusation de péla-

(1) Ptine. de la pfUl., part, i, art. 35, 9S.—Œuv., U X, p. 62, t. VI, p. 310.

gianisme. Cest ce qui est arrivé. Selon Baillet, « des personnes qui d'ailleurs n'étaient pas de ses ennemis, ont cru entendre un langage conforme à celui des pélagiens dans les termes de son discours de la méthode, où il s'exprime ainsi sur le pouvoir que nous avons de faite le bien que nous connaissons et que nous voulons : c Notre volonté, dit-il (1), ne se portant c à suivre ou à fuir aucune chose que selon que notre « entendement la lui représente bonne ou mauvaise, t7 a suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le « mieux qu'on puisse pour faire tout de son mieux, a c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus et ensemble c tous les biens que l'on puisse acquérir (2). » Que répond Descartes? que l'expre^ion de bie^i faire^ qu'il emploie, c ne peut s'entendre en terme de théologie, où il est parlé de la gr&ce, mais seulement de philosophie morale et naturelle, où cette grâce n'est point considérée (3); » c'est-à-dire, comme il le déclare ailleurs de la connaissance (&.), que ce bien faire ne saurait par lui-même mériter la vie étemelle, mais qu'il n'en est pas moins effectif quant à la vie présente. Or, affirmer que sans la grâce ou la réparation chrétienne, nous pouvoDS acquérir la perfection que notre être comporte^ n*est-ce pas enseigner qu'il n'a souffert aucune dégradation; que s'il a changé de condition, il n'a perdu que des qualités

(1) Œuv., 1. 1, p. 151 ^

(2) VU de Descarleêf part, ii, p. 513.

(3) Œuv., t. VI, p. 310.

(4) /M<l.,t. yni,p. 611.

PREMIÈRE PARTJE. 164

étrangères; quMI est maintenant tel quMl fut créé^ par conséquent qu'il fut créé ignorant, sujet à Terreur, enclin au mal, comme il est aujourd'hui ? Ainsi Descartes tombe dans Topinion théologique qu'on appelle Tétat de nature, opinion d'après laquelle Dieu forma d'abord l'homme avec les défauts que noua voyons dans l'enfant* puis le tira de cet état naturel d'imperfection, pour Télever à un état surnaturel de perfection, d'où Ta précipité la chute originelle. Une semblable erreur s'est produite de no6 jours sous le nom de révélation primitive, et menace <le ravager la théologie ; elle est protégée comme tant d'autres par le nom de M. de Bonald. Chez DescarteSf cette opinion ou plutôt cette tendance, car elle n*est pas rigoureusement déterminée, vient de la tendance à concentrer les idées générales en nous, et surtout de la tendance à en faire de pures abstractions; elle vient encore de ce qu'il regarde le vrai comme Tœuvre de la volonté de Dieu.

Admet-on que les idées qui sont en nous dépendent Ultérieurement et directement des idées qui sont en Dieu? Il est clair que nous sommes faits pour nous tenir unis par nos idées aux idées divines, et que la science est notre état naturel. Au contraire, se figure-t-on que nos idées ne dépendent que d'elles-mêmes? U nous les faut tourmenter afin d'en tirer une lumière <iu'elles ne contiennent point toutes seules ; la science, ou ce que nous prenons pour elle, devient une acquisition laborieuse, et notre état naturel se trouve Tignorance et la faillibilité.

Privés de Tappui intérieur de Tesprit suprême, nous per-

mettons aux sens d'exagérer leur empire ; et la lutte qu*il nous faut soutenir avec eux nous parait aussi avoir son fondement dans la constitution de Fesprit humain. A plus forte raison ce triple effet et les souffrances qui en sont inséparables doivent passer pour naturels, dès qu'on ne voit dans nos idées que des abstractions formées avec les impressions des sens. Ils le doivent encore dans Thypothèse si chère à Descartes, que Dieu crée la vérité avec les êtres, ou que sa volonté n*a d'autre règle qu'elle-même. « Saint Augustin, dit Halebrancbe^ a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre; donc il n'est point innocent. Uesprit dépend du corps ; donc l'homme est corrompu, il n'est point tel que Dieu l'a fait. Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble, car Tordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions! Ils n'ont qu'à répondre que Dieu Ta ainsi voulu; que c'est notre amourpropre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus, c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque Dieu ne la reconnaît point pour règle de sa conduite (t). y^

Arnauld, qui considère les idées exclusivement en nouSy ne juge les effets de la chute primitive qu'en qua-

(1) Entret, met., IX, 13.

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