PREMIÈRE PARTIE
peut-être pas dans Terreur opposée, comme on le lui impute souvent, il est certain qu'il y gravite. Gela viendrait-il de ce qu*à l'égard de la grâce, comme à l'égard du péché originel, il isole la théologie de la philosophie? ou bien serait-il entraîné par la ressemblance qui existe entre Tétat d'ignorance et de faiblesse naturelles où est l'âme dans T hypothèse que ses idées ne dépendent que d'elles-mêmes et des sens, et Tétat d'ignorance et de faiblesse accidentelles où l'a réduite la chute primitive? Gondillac s'y est trompé jusqu'à prendre ce dernier état pour l'autre, dans l'étude philosophique de l'homme, c Le péché originel, dit-il, a rendu l'âme si dépendante du corps, que bien des philosophes, confondant ces deux substances, ont cru que la première n'est que ce qu'il y a dans le corps de plus délié, de plus subtil et de plus capable de mouvement... L'âme étant distincte et différente du corps, celui-ci ne peut être que cause occasionnelle de ce qu'il parait produire en elle. D'où il faut condure que nos sens ne sont qu'occasionnellement la source de nos connaissances. Mais ce qui se fait à l'occasion d'une chose peut se faire sans elle, parce qu'un effet ne dépend de sa cause occasionnelle que dans une certaine hypothèse. L'âme peut donc absolument, sans le secours des sens, acquérir des connaissances. Avant le péché, elle était dans un système tout différent de celui où elle se trouve aujourd'hui. Exempte d'ignorance et de concupiscence, elle commandait à ses sens, en suspendait l'action et la modifiait à son gré. Elle avait donc des idées antérieures à l'usage des sens. Mais les choses ont changé
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par sa désobéissance. Dieu lui a ôté tout cet empire : elle est devenue aussi dépendante des sens que s'ils étaient ia cause proprement dite de ce qu'ils ne font qu'occasionner ; et il n'y a plus pour elle de connaissances que celles qu'ils lui transmettent. De là l'ignorance et la concupiscence. C'est cet état de l'âme que je me propose d'étudier, le seul qui puisse être l'objet de la philosophie, puisque c'est le seul que l'expérience fait connaître. Ainsi quand je dirai que nous n^ avons point (Tidées qui ne nous viennent des sens^ il faut bien se souvenir que je ne parle que de l'état où nous sommes depuis le péché. Cette proposition, appliquée à l'âme dans l'état d'innocence ou après sa séparation du corps, serait tout à fait fausse. Je ne traite pas des connaissances de l'âme dans ces deui derniers états, parce que je ne sais raisonner que d'après l'expérience. D'ailleurs, s'il nous importe beaucoup, comme on n'en saurait douter, de connaître les facultés dont Dieu, malgré le péché de notre premier père, nous a conservé l'usage, il est inutile de vouloir deviner celles qu'il nous a enlevées, et qu'il ne nous doit rendre qu'après cette vie (1 ). >
En effet, l'homme du sensualisme pur d'Épicure, de Gassendi, de Condillac, ou du sensualisme indécis de Locke, ou du sensualisme mitigé d'Aristote, d'Arnauld, de Beid, de Kant, paraît offrir l'ignorance et la concupiscence qui résultent de la chute primitive. Cependant, gardons-nous de confondre l'homme de la chute avec
(1) De VÂri de pemeTf chap. i .