PREMIÈRE PARTIE
rhomme d'aucun de ces sensualismes. Directement ou indirectement, ces sensualismes anéantissent les idées, tandis que la chute ne fait que les rendre plus difficiles à saisir. L'expérience invoquée par Gondillac pour établir que depuis la chute nous ne pensons qu'avec les sens l'accuse hautement d'erreur. Toute expérience n'est pas dans la sensation ; l'entendement en a une qui nous est plus intime et plus palpable, si j'ose parler ainsi, puisqu'elle se passe dans le fond même de notre être. Si, d'après Gondillac, l'homme déchu se trouve privé, durant cette vie, de connaissances étrangères aux sens, c'est-àdire de toute perception des idées générales, il faut que nous soyons condamnés au scepticisme universel. C'est ce que Protagoras, Gorgias, Pyrrhon, Sextus TEmpirique, Montaigne, Levayer, Huet, prouvent invinciblement. Or, cette impuissance absolue dans l'ordre naturel ne forme-t-elle pas, dans l'ordre surnaturel, l'impuissance de concourir avec la grâce? D'où l'on voit que la manière dont Arnauld conçoit les idées peut lui suggérer également le jansénisme et le pélagianisme : le pélagianisme, parce que, d'un côté, elle lui représente les idées qui sont en nous, sans aucun rapport intérieur, direct avec les idées qui sont en Dieu^ et l'&me pensant et voulant par ses seules forces ; le jansénisme, parce que, d'un autre côté, elle annuUe ces forces de l'âme, en la courbant sous les sensations et la privant de percevoir les
idées.
Toujours inconséquent, M^ilebranche ayant admis la chute primitive, en dépit de son principe que Dieu fait
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tout en nous, qui la rend impossible, il évite le jansénisme, malgré ce même principe qui Ty précipite. Je me trompe, il ne Tévite point, et il a même le secret de Tassocier au pélagianisme. II ne reconnaît qu'une sorte de grâce réparatrice, savoir la grâce de sentiment. A ses yeux, toute lumière est un don naturel, a Or, la grâce de sentiment (qu'il appelle délectation) fait effort sur notre liberté. •• elle la diminue ; elle produit en nous un amour nécessaire... Considérée en elle-même et sans rapport aux plaisirs de la concupiscence, qui lui sont contraires, elle est toujours invincible (1). • Voilà le jansénisme, c La grâce de lumière ne fait aucun effort sur notre liberté, elle nous laisse entièrement à nous ; elle fait seulement que nous nous portons de nous-mêmes, que nous aimons d'un amour de choix les objets qu'elle nous découvre... Lorsque par elle on s'abandonne au mouvement de la grâce de sentiment, et qu'on avance, pour ainsi dire, plus qu'elle ne nous pousse invinciblement ; lorsqu'on sacrifie les plaisirs de la concupiscence, qui diminuaient son efficace, ou enfin lorsqu'on agit par raison, ou qu'on aime le vrai bien comme on doit Tairoer, on mérite par le bon usage qu'on fait de sa liberté (2). » Ainsi, en définitive, c'est à la nature que nous devons nos actions méritoires, car la lumière dont il parle est de Y ordre naturel (â), et il l'appelle grâce du créateur.
(1) TraiU de la Nature et de la Grâce, dise, ii, n. 83 ; dise, m, d. 18, 23 et 24.
(2; Ibidem, dise, ii, n. 33; dise, m, n. 18, 23. (8; Ibid., dise, ii, n. 85.