PREMIÈRE PARTIE
que Spinosa soit pour la vraie doctrine, et dès lors quMl aille contre son système ; mais comme il n*embrasse le vrai qu'en apparence, la contradiction non plus n*est que dans les termes. Qu'est-ce que cet amour pour Dieu, qui doit faire notre félicité? « L'amour intellectuel de Tâme envers Dieu, dit-il, c'est l'amour même, qui est en Dieu, et par lequel Dieu s'aime lui-même. •• c'est une partie de cet amour infini (i). » Cela est conséquent. L'âme faisant partie de Dieu, quand nous nous aimons, c'est Dieu qui s'aime lui-même. Bizarre mélange d'intérêt et d'amour pur, qui n'appartient qu'à Spinosa.
Bossuet et Leibnitz, qui défendent l'amour vrai, ont l'avantage d'être d'accord avec leurs principes de philosophie. Puisque nous nous élevons à la contemplation intérieure, immédiate de Dieu, c'est à lui que notre amour doit se terminer, et non pas aux biens temporels, qu'il dispense, comme Tamour du juif; ni comme l'amour du casuiste, à la crainte seule de l'enfer; et il ne peut s'isoler, comme celui des faux mystiques, du désir et de l'espérance de la félicité. Parce que Dieu est notre principe et notre objet suprême, il faut le chercher avant tout; parce que dans le mouvement qui nous porte vers lui, il se trouve une force de pensée et d'affection qui nous est propre et qui nous inspire l'invincible besoin d'être heureux, il faut que nous le cherchions pour satisfaire ce besoin.
(1) « Mentis amor intellectualis erga Deum est ipse Dei amor, qoo Deus se ipsum amat, non quatenus infinitus est, sed quatenus per essentiam humanœ mentis, sub specie aeternitaUs consideratam, explicari potest, hoc est, mentis erga Deum amer mtellectualis pars est infiniti amoris, quo Deus se ipsum amat. >—lbid,, prop. 36.
488 LE CARTÉSIANISyE.
En quelques endroits, Leibnitz semble s'exprimer comme si, à ses yeux, Bossuet et Fénelon avaient eu également raison ou également tort/ C'est* ainsi que l'a pris M. de Beausset : c Voici, dit-il, ce qu'on lit dans une lettre de Leibnitz à Thomas Burnel :
a On agite en Angleterre une question sur Tamour de Dieu, qui est aussi agitée en France entre l'archevêque de Cambrai, précepteur du duc de Bourgogne, et révêque de Meaux, ci-devant précepteur du dauphin. Il y a longtemps que fai examiné celle matière, car elle est de grande importance, et j'ai pensé que, pour décider de telles questions, il faut avoir de bonnes définitions. On trouve une définition de l'amour dans la préface de mon Code diplomatique, où je dis : Amare est felicitate alterius deleclari^ aimer c'est trouver son plaisir dans la félicité d'autrui ; et par cette définition on peut résoudre cette grande question, comment l'amour véritable peut être désintéressé, quoique cependant il soit vrai que nous ne faisons rien que pour notre bien. C'est que toutes ces choses que nous désirons par elles-mêmes et sans aucune vue d'intérêt sont d'une nature à nous donner du plaisir par leurs excellentes qualités ; de sorte que la félicité de l'objet aimé entre dans la nôtre. Ainsi on voit que la définition termine la dispute en peu de mots (1). »
t On voit par ce passage de Leibnitz qu'il croyait, par sa définition du pur amour, avoir terminé ou prévenu la
(1) Op. Uib.y t. VI, p. 254.