LA PREMIÈRE ÉTAPE SÉRIEUSE
Langevin avait donc été bombardé chef, grâce à l'abstention d'un grand nombre de cartîêristes, bien disposés d'ailleurs, mais trop pusillanimes pour prendre une position et faisant un peu cause commune avec les nouveau-mondistes pour empêcher une scission trop éclatante, — grâce surtout aux manigances secrètes de la faction du Nouveau- Monde, qui ne cherchait rien moins que l'anéantissement du parti de Cartier.
Si dévots qu'ils soient, ces messieurs ne font rien pour des prières ; aussi dès qu'ils eurent porté Langevin au pinacle, à l'instar du juif de Shakespear, ils vinrent lui demander leur livre de chair.
Cette livre de chair, c'était tout simplement la tête de M. Ouimet comme premier ministre à Québec. Ce monsieur était de l'école de Cartier, il jouissait de l'estime des vrais conservateurs, de toute la phalange restée fidèle au vieux drapeau, il fallait le décapiter pour le remplacer par un homme de la nouvelle école.
Le Nouveau-Monde battait déjà M. Ouimet en brèche depuis un certain temps, avait fait toute campagne contre lui, lorsque survint un malencontreux événement, qui fournit à ces messieurs la chance de donner le coup de grâce au vieux parti.
Nous avons déjà indiqué la fameuse affaire des Tanneries.
Que cette affaire fût malheureuse, regrettable même, c'est possible ; mais qu'elle fût entachée de malhonnêteté, ou plutôt de collusion de la part des ministres, cela n'est pas vrai et n'a jamais été prouvé. Mais on sait combien il est facile, en criant au scandale, de soulever les masses, de faire perdre la tête aux gens même les plus raisonnables et les plus sérieux. L'école du Nouveau- Monde, qui n'a toujours vécu que de fausses représentations, de dénigrement et de calomnie, savait bien cela, connaissait bien ce faible de l'humaine nature ; elle l'exploita avec toute l'astuce et la canaillerie qui la caractérisent.
Langevin, qui lui devait son avènement au poste de chef, fut mis en réquisition. Irvine était alors, grâce à l'intermédiaire de McGreevy, l'un des bras droits du grand chef et il occupait la position de procureur-général dan* le gouvernement Ouimet. Le Dr Fortin avait le portefeuille des terres de la couronne. Le premier par sa position et l'autre par son caractère représentaient une fraction considérable du parti et du gouvernement ; il était clair qu'en provoquant leur démission, on amenait inévitablement la chute du ministère.
Cela fut bien vite organisé, grâce à l'intervention de Langevin. Irvine donna sa démission pour lui être agréable, vu qu'il était le soleil levant, et Fortin envoya la sienne par loyauté, pour ne pas se rendre coupable d'insubordination envers le grand chef du parti, un peu aussi par manque d'énergie, en attachant trop d'importance aux clameurs insensées des meneurs de ce prétendu scandale.
L'effet prévu ne se fit pas attendre. Abandonné par ses principaux ministres, M. Ouimet dut remettre sa démission au lieutenant-gouverneur et laisser à un autre le soin de former une nouvelle administration.
Cet autre, pas n'est besoin de le dire, était trouvé d'avance ; la cheville était préparée avant même que le trou ne fut percé, et cette cheville c'était M. deBoucherville, qui fut installé sans plus de cérémonie dans le fauteuil que M. Ouimet venait de perdre par la calomnie et la trahison.
Ce fut le premier triomphe ostensible du nouveau-mondisme. Ouimet, Archambauit et Chapleau, les trois chefs reconuus du vieux parti de Cartier, étaient jetés pardessus bord, puis remplacés par deBoucherville, l'homme du Nouveau- Monde, avec Angers, Garneau et Mailhot pour satellites et Beaubien dans la pénombre, guettant avec avidité pour prendre sa chance quand même, dès qu'il la trouverait. En un mot, l'école réactionnaire, la coterie des traîtres, des envieux et des nullités avait enfin le haut du pavé, et les hommes du vrai parti conservateur, les Ouimet, les Archambault et les Chapleau étaient répudiés, conspués, traînés dans la fange de la calomnie, condamnés quand même à la déchéance, pour faciliter l'avènement du nouveau-mondisme et consolider son règne.
C'est-à-dire que le vrai parti conservateur était annihilé par la faction des traîtres et des envieux.