LA SECONDE ÉTAPE SERIEUSE ; LE MAL DEVIENT FATAL
Quand arriva la chute du gouvernement Ouimet, nous avions déjà perdu depuis une douzaine de mois le pouvoir à Ottawa, à la suite du prétendu scandale du Pacifique. Le parti conservateur était donc en pleine désorganisation, sous le coup des préjugés les plus violents. Pour ramasser tous les débris restant après ces deux désastres, les réunir, les assembler solidement et en reconstruire un grand navire, capable de braver la fureur du flot courroucé de l'opinion publique égarée, il fallait un homme habile, énergique, à la hauteur de la situation. Cet homme, ça devait être le chef du gouvernement de Québec, vu que Lange vin, le chef au fédéral, avait été tellement compromis par les révélations dans l'affaire du Pacifique, qu'il n'avait pas même tenté de se faire élire aux élections générales de 1874."
Pour accomplir cette grande et difficile œuvre de réorganisation, le nouveaumondisme nous imposa M DeBoucherville.
Etait-ce ce qu'il nous fallait ?
Que M. DeBoucherville soit un honnête homme, comme le commun des bons citoyens, qu'il soit respectable dans sa vie privée, comme tous les bons pères de famille, personne ne le conteste et nous l'admettons bien volontiers. Mais ces qualités, si précieuses qu'elles soient, ne suffisent pas à faire un chef de parti, encore moins un premier ministre. Autrement, autant vaudrait mettre à la tête d'un parti ou des affaires du pays, un bon vieux curé de campagne. Pour être apte à occuper dignement ces postes importants, il faut avoir le talent de la parole, de la clairvoyance, du tact, de l'énergie, l'amour du travail, de l'expérience dans les affaires, autant de qualités qui brillent plus ou moins par leur absence chez M. DeBoucherville. Nous ne voulons pas dire qu'il est un minus habens ; mais nous ferions injure au bon sens, nous nous exposerions probablement au ridicule, si nous poussions l'audace jusqu'au point de le poser en homme d'Etat.
Tout cela, d'ailleurs, ressort malheureusement des faits et gestes de M. De- Boucherville durant sa première administration. Homme lige de la faction du Nouveau-Monde, il se plia à tous ses caprices.et, a,u point de vue de la tactique, accumula bévue sur bévue. Pour satisfaire ces grincheux, il s'entoura d'hommes nouveaux, sans expérience dans les affaires publiques ; il confia la direction du parti, à l'assemblée législative, à des leaders d'une impéritie vraiment désespérante. Rigide par apparence et réactionnaire par tempérament, il n'en lança pas moins la province dans une série d'entreprises hors de proportions avec ses ressources ; puis, ne tenant guère compte du mauvais état des affaires, qui affectait sensiblement le revenu, il fit les choses avec une libéralité, une magnificence qui se traduisait chaque année par des déficits de plus en plus considérables.
Il ne fallait pas être prophète pour voir que de ce train, on menait le parti conservateur à la ruine, ce qui arriva à courte échéance. Letellier, qui n'attendait qu'une occasion propice, ne la manqua pas quand le ministère, à bout de ressources et# de finances, présenta ses fameux projets de taxes, nécessité qu'il eût été facile d'éviter en mettant un peu de tact et de sens pratique dans l'administration des affaires du pays. Mais les grincheux et la phalange langeviniste qui, par l'intermédiaire de McGreevy, profitaient de ce dévergondage administratif, ne l'entendaient pas de cette oreille, et M. DeBoucherville, manquant de l'énergie nécessaire pour résister, se laissa entraîner par le courant, qui le précipita dans l'abîme et tout le parti avec lui.
Ainsi s'explique la catastrophe du 8 mars 1878, qui amena le mal à la phase fatale.
Jamais le parti conservateur ne s'était vu dans une aussi pénible situation. Dans l'opposition à Ottawa, dans l'opposition à Québec, sans chefs pour ainsi dire, puisque Langevin et Angers étaient restés snr le carreau, aux deux élections générales, nous avions encore contre nous l'hostilité ouverte des Anglais et des protestants, qui avaient jusque là fourni l'un des appoints les plus importants du parti conservateur. Confondant les deux groupes opposés aux libéraux, les Anglais nous tenaient responsables des élucubrations religieuses du parti nouyeau-mondiste et nous enveloppaient dans la défiance et l'hostilité que leur avaient inspirées ces élucubrations. Enfin le clergé, qui nous avait toujours été fidèle, avait fini par se diviser et une partie notable de ce corps, qui avait toujours été le plus solide rempart des conservateurs, faisait escorte aux nouveau-mondistes et s'était carrément tournée contre nous, nous confondant et nous condamnant avec les libéraux.
Tel était le résultat de l'œuvre criminelle accomplie par la faction des jaloux et des haineux qui s'étaient détachés de nos rangs par dépit. Le grand parti formé par le patriotisme et le génie de Cartier n'était plus qu'un monceau de ruines et en présence de ces ruines, qui faisaient verser des larmes à tous les bons patriotes, les escobards qui avaient amené ce résultat sous prétexte de défendre les droits de l'Eglise, que personne n'attaquait — ces misérables jouissaient de leur triste triomphe, prêts à donner la main aux libéraux, afin de rendre absolument impossible la réorganisation du grand parti de Cartier. ^ Quand on se rappelle tout cela, nous les fidèles du vieux drapeau, est-il possible de contenir la juste indignation que provoque une pareille trahison ?
LES REPTILES SE CACHENT POUR ATTENDRE LA PROIE, PUIS SIFFLENT ENCORE QUAND ELLE LEUR ÉCHAPPE
Nous étions donc roulés à Québec, grâce au coup d'Etat du trop fameux Letellier. La position était des plus désespérées. Les nouveau-mondistes, par leurs exagérations, nous avaient aliéné tous les protestants, qui se rallièrent naturellement à M. Joly, un de leurs coreligionnaires. Poussés au pied du mur par les provocations de la coterie des bigots, les protestants avaient formé la Ligue Evangelique, qui était devenue une organisation puissante. Dirigée par le Witness, cette ligue faisait une guerre sans merci à M. DeBoucherville, qu'elle regardait avec raison comme le chef de l'école du Nouveau- 31 onde. Son fanatisme, du reste, trouvait un aliment assez plausible dans certains actes du ministère. Ainsi, sous prétexte de chasser les Anglais des Cantons de l'Est, en les refoulant par l'établissement de colonies canadiennes, le gouvernement De- Boucherville avait jeté en pâture à quelques affamés plus de $50,000 pour organiser le fameux établissement de Piopolis, dans le comté de Compton. Et pour mettre le comble à cette absurdité, on rassemblait comme premiers colons un groupe de zouaves pontificaux. Il n'en fallait pas plus pour pousser les protestants au paroxisme de l'exaspération, ce qui arriva en effet.
Toujours est-il qu'il fallait entreprendre la lutte contre le ministère Joly, qui avait pour l'appuyer l'influence du gouvernement fédéral et le concours actif des protestants.
M. DeBoucherville n'est pas précisément un batailleur, ou, quand il se bat, il le fait à la façon des grands capitaines, c'est-à-dire qu'il reste sous la tente pendant que ses soldats se font massacrer par l'ennemi, sauf à récolter ensuite la gloire du combat, acquise par ses subalternes au prix de leur vie. C'est ce qu'il fit en 1873, comme il a fait encore l'hiver dernier. Pourquoi paierait-il de sa personne — même s'il avait les aptitudes pour le faire — quand il sait si bien qu'il a le talent de faire tourner à son profit l'ouvrage des autres ? Les serfs ne sontils pas nés pour faire la fortune de leurs seigneurs ?
Le poids de la lutte retomba donc exclusivement sur les représentants du parti de Cartier, affaibli et désorganisé par la trahison ou les exagérations des nouveau-mondistes.
Chapleau et ses amis se lancèrent dans la lutte avec l'énergie du désespoir, bien déterminés à vaincre ou à périr jusqu'au dernier sur le champ de l'honneur. Es menèrent la bataille avec un courage et une habileté qui attachèrent bientôt la victoire au vieux drapeau de Cartier. En moins de dix-huit mois, Chapleau nous ramena au pouvoir à Québec, comme Sir John MacDonald nous y avait ramenés à Ottawa. Comme il avait été à la peine, il était tout naturel que Chapleau fût à la récompense et, conformément aux usages constitutionnels les plus élémentaires, le lieutenant-gouverneur lui confia le poste de premier ministre.
C'est alors que recommencèrent les sifflements et les grincements de dents.
Durant toute la bataille, la phalange des grincheux s'était tenue sous les frais ombrages de l'abstention, épiant l'issue du combat pour la faire tourner à son profit. Grande fut sa déception quand elle vit le lieutenant-gouverneur déposer la couronne civique sur le front de Chapleau. Sa colère ne connut plus de bornes ; elle fit au digne et vaillant chef de notre parti, qui nous avait si prestement remis le pouvoir en mains, une guerre de corsaire, dix fois pire que celle des libéraux. Tout ce qu'une nature méchante peut inventer de mensonges et de calomnies sur le compte d'un homme, ils l'inventèrent sur celui de Chapleau. Proposait-il de contracter un emprunt pour remplir la caisse vidée par l'administration Joly, on l'accusait de préparer une spéculation pour ses amis ; accordait-il une subvention à un chemin de fer, on criait sur les toits que c'était pour mettre de l'argent dans le gousset de Sénécal et Dansereau. Les actes du gouvernement étaient espionnés, les paroles des ministres étaient tronquées et torturées, enfin on employait pour détruire Chapleau tous les moyens que peuvent fournir l'astuce, la fourberie et la canaillerie. On passait tout cela sous le couvert des prétendus bons principes.