ATTITUDE DE L'ÉGLISE EN FACE DES SCIENCES
réclamé leur indépendance ou leur autonomie, de se refuser à admettre toute vérité qu'ils ne se seraient pas démontrée ou qui leur serait imposée du dehors, parce qu'ils n'ont pas le monopole de la vérité. Et Dieu a bien quelque droit à l'audience de l'homme. Ils ont tort également, en franchissant leur sphère propre, de tenter quelque excursion dans le domaine de la foi, dont les principes et la méthode diffèrent des principes et de la méthode des sciences naturelles. Ils ont tort surtout, dans les questions mixtes qui appartiennent à la fois au domaine naturel et à la révélation, d'adopter des opinions ou de soutenir des thèses en contradiction avec les données révélées. Les sciences ont droit à la liberté, chez elles et entre elles : l'Eglise n'intervient pas. Qu'elles fassent d'heureuses découvertes ou qu'elles commettent des erreurs, l'Eglise loue les premières, mais ne se prononce pas sur les secondes, parce qu'elles sont étrangères à son enseignement. L'Eglise n'oblige pas les sciences à user des principes révélés et de sa propre méthode dans leur domaine respectif, mais elle ne saurait tolérer de leur part ni des affirmations contraires aux siennes sur le terrain de la foi, ni une intrusion illégitime dans son propre domaine. Par suite, aux yeux de l'Eglise, la liberté des sciences se trouve limitée par rapport à la foi. Dans les questions mixtes, telles par exemple que l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la liberté humaine et tout ce qui constitue la religion naturelle, la science n'a pas le droit d'affirmer ou de souten> quelque chose qui heurte l'enseignement révélé. Encore moins a-t-elle celui de sortir de son domaine pour envahir celui de la foi : c'est là un abus, une violation de territoire, toujours un danger, presque toujours une source de troubles et d'erreurs : l'Eglise ne saurait le tolérer ; et c'est pour
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quoi si elle veille attentivement, ainsi que s'exprime le concile du Vatican, à ce que la science n'adopte point d'erreurs, qui la mettent en opposition avec la doctrine révélée, elle ne veille pas moins attentivement à ce que la science ne sorte des limites de son propre empire pour envahir et troubler ce qui est du domaine de la foi.
1. Y a-t-il incompatibilité entre le chrétien et le savant ? — « S'il est vrai que la méthode scientifique moderne est basée sur le principe de la libre recherche, il est vrai aussi que ce n'est pas d'une absurde licence mais d'une liberté rationnelle qu'elle entend jouir. Ne doit-elle pas respecter les lois éternelles du bon sens et de la logique ? Est-ce que c'est dans le monde de l'imagination et des rêves, aussi bien que dans celui de la réalité et de la vérité, qu'elle entend diriger ses investigations ? Sa liberté de recherche est donc évidemment limitée, sans qu'elle cesse pour cela d'être vraiment scientifique au sens moderne du mot. Et par quoi est-elle limitée ? Il faut bien le reconnaître, par l'œuvre de Dieu, par cette première révélation qu'il a faite de lui-même par la création du monde et de l'homme. Mais si le respect de cette première révélation n'empêche nullement la méthode moderne d'être libre et scientifique, comment la seconde révélation divine, conservée et expliquée par l'Eglise, ruinerait-elle davantage son caractère de science et de liberté ? Dieu, quand il parle, est-il moins le Dieu des sciences que lorsqu'il crée ? Le respect de la religion positive n'est donc pas plus antiscientifîque que le respect delà religion naturelle. Jamais, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne pourra ébranler ce droit que Dieu, la vérité, la réalité, ont au respect de toute science qui veut se respecter elle-même.
« Quand donc la foi prévient le savant qu'il existe, sur le sujet de ses études, des dogmes révélés, des définitions ou des condamnations portées par l'Eglise, il doit s'en préoccuper comme le pilote se préoccupe des signaux que lui donne le phare allumé au milieu des écueils. La
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liberté de la science et de la recherche scientifique en est-elle diminuée ? Aucunement, à moins qu'on ne soutienne, ce qui est absolument insoutenable, qu'il est essentiel à la science de pouvoir errer à l'occasion, et qu'il est antiscientifique de l'en empêcher ; autant vaudrait dire qu'il est inhumain d'empêcher un homme de se jeter dans un abîme, en entourant celui-ci d'un gardefou. Ainsi se trouve résolue la question de la liberté des philosophes et des historiens, relativement à la foi : ils ne peuvent jamais s'arroger le droit d'y contredire, et de philosopher ou d'écrire l'histoire sans égards pour l'enseignement de l'Eglise. La condition des savants proprement dits, de ceux qui cultivent les sciences expérimentales ou exactes, est plus favorable encore, si l'on peut s'exprimer ainsi, à cause du manque ou de la rareté des documents surnaturels relatifs à leurs travaux. Il est très peu de points de contact, en effet, entre ces sciences et la foi, tant que celles-là se confinent dans leur domaine et n'essaient pas d'empiéter sur celle-ci. Un algébriste, par exemple, ou un botaniste, sait d'avance qu'il ne rencontrera dans ses études aucune question théologique, à ^moins qu'il ne s'aventure dans]certaines questions philosophiques qui ne sont pas précisément de son ressort. Il a donc toute liberté, toute indépendance dans ses recherches.» J. Didiot, La Foi, dans le Dictionnaire apologétique deJaugey, Paris, 1889, col. 1191-1293.
2. Les relations entre la foi et la raison. — Sous ce titre, M. de Broglie se posait la question suivante : Faut-il abdiquer sa raison pour croire ? L'ignorance ou l'absence de logique sont-elles des conditions nécessaires ipour posséder des convictions fondées sur la foi ? Il indiquait les deux préjugés, les deux opinions considérées comme des axiomes incontestables et incontestés dans tune grande partie du public éclairé. | L'un de ces préjugés consiste à soutenir qu'il y a ^opposition complète, contradiction absolue entre la science, œuvre de la raison, et les doctrines enseignées par l'Eglise au nom de la Foi. C'est Taine, en particulier, qui a prétendu qu'une telle opposition empêche qu'on puisse être
à la fois croyant et savant. Si, en fait, l'union de la science et de la foi existe chez quelques savants, c'est, prétend-il, ou une illusion ou un manque de loyauté, parce que, pour réaliser un tel accord, il faut ou « construire entre des doctrines opposées des ponts fragiles, » ou établir dans le cerveau, entre les courants contraires de la science et de la foi « une sorte de cloison étanche. » Ce qui revient à dire que tout homme, à la foisjcroyant et savant, porterait en lui-même une contradiction irréductible.
Le second préjugé, aussi radical dans ses conséquences, consiste à prétendre que la science et la foi sont, non pas opposées, mais absolument étrangères l'une à l'autre, se mouvant dans des plans différents sans jamais pouvoir se rencontrer, différant d'objet, de principes, de méthode.
La conséquence du premier préjugé est la destruction de toute croyance religieuse : la foi, étant contraire à la raison, doit périr. La conséquence du second, c'est l'indifférence religieuse et la relativité de toutes les croyances ; tout ce qui regarde la destinée de l'homme, tous les principes de la morale, n'étant pas fixés par la science, qui n'atteint que le monde expérimental, se trouvent livrés au hasard de la tradition, aux élans incertains et contradictoires de l'enthousiasme, à l'influence variable des passions ou au caprice de la volonté.
A ce double préjugé, M. de Broglie oppose la vraie doctrine sur les relations entre la raison et la foi, telle que nous l'avons donnée, en résumant les enseignements du concile du Vatican.
Mais, en dehors de ce double préjugé, il existe une double erreur : l'une, qui règne en France et dans les pays catholiques, qu'il appelle rationalisme par négation ou par séparation, parce qu'elle prétend exclure de la connaissance humaine le principe de la foi et les doctrines qui en découlent ; l'autre, qui règne surtout dans les pays protestants, mais qui a été importée en France, et qu'il appelle rationalisme par absorption on par extension du domaine de la raison au delà de ses limites. Par contre, le fidéisme met en question l'autorité de la raison,