III. Définition du Concile du Vatican
Le dernier concile œcuménique avait une immense tâche à remplir, qu'il ne put mener à bon terme à cause des circonstances politiques, qui vinrent interrompre ses travaux ; quelques résultats doctrinaux, et non des moins importants, ont été atteints, notamment sur les forces qu'on doit reconnaître à la raison humaine.
Pie IX légitimait de la manière suivante la réunion du concile ; il disait entre autres choses : « Alors est née et s'est malheureusement trop répandue dans tout l'univers, cette doctrine du rationalisme ou du naturalisme, qui, se mettant de tous points en opposition avec la religion chrétienne, à raison du caractère surnaturel de cette institution, s'applique
avec les plus grands efforts à exclure Jésus-Christ, notre unique Seigneur et Sauveur, de la pensée des hommes, de la vie et des mœurs des peuples, pour établir le règne de ce qu'on appelle la pure raison ou la nature. Mais après avoir abandonné et rejeté la religion chrétienne, après avoir renié le vrai Dieu et son Christ, plusieurs ont laissé tomber leur intelligence dans le gouffre du panthéisme, du matérialisme, de l'athéisme, et niant la spiritualité de la raison et toute règle de la justice et de la vertu, ils unissent leurs efforts pour saper les fondements les plus profonds de la société humaine.
« Par le fait de cette impiété qui s'est propagée de tous côtés, il est malheureusement arrivé que plusieurs même des enfants de l'Eglise catholique se sont écartés du chemin de la véritable piété, et que le sens catholique s'est émoussé en eux par suite de l'amoindrissement progressif des vérités. Entraînés par toutes sortes de doctrines étrangères et faisant un alliage mal ordonné de la nature et de la grâce, de la science et de la foi divine, l'expérience le montre, ils dénaturent la signification véritable des dogmes admis et enseignés, et ils mettent en péril l'intégrité et la pureté de la foi.
« Au spectacle de toutes ces erreurs, comment se pourrait-il faire que l'Eglise ne fût émue au plus profond de ses entrailles ? Car, comme Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité, comme le Christ est venu afin de sauver ce qui était perdu et de réunir dans l'unité les enfants de Dieu qui étaient dispersés, ainsi l'Eglise, constituée par Dieu la mère et la maîtresse des peuples, a le sentiment de ses devoirs vis-à-vis de tous les hommes ; elle est toujours prêta et attentive à relever ceux qui sont tombés, à soutenir ceux qui chancellent, à recevoir dans ses braa
DÉFINITION DU CONCILE DU VATICAN 38g
ceux qui reviennent à elle, à confirmer ceux qui sont dans le bien, et à les poussera un© plus grande perfection. Aussi ne peut-elle s'abstenir à aucun moment d'affirmer et de prêcher la vérité divine qui guérit tout ; car elle n'ignore pas que c'est à elle qu'il a été dit : « Mon esprit qui est en toi et mes paroles que j'ai mises en ta bouche ne cesseront d'être sur tes lèvres maintenant et à jamais (i). »
C'est au concile du Vatican, en effet, que l'Eglise, cette prétendue ennemie de la raison, a défendu les droits de la raison et a solennellement proclamé et défini son pouvoir d'arriver, par ses seules forces, à la connaissance de l'existence de Dieu. « La même sainte Eglise, lisons-nous, tient et enseigne que, par la lainière naturelle de la raison humaine, Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude, au moyen des choses créées ; car, depuis la création du monde, ses invisibles perfections sont vues par V intelligence des hommes, au moyen des êtres qu'il a faits ; que, néanmoins, il a plu à la sagesse et à la bonté de Dieu de se révéler lui-même et les éternels décrets de sa volonté par une autre voie, et cela par une voie surnaturelle. C'est ce que dit l'apôtre : « Après avoir parlé autrefois à nos pères et à plusieurs reprises et de plusieurs manières par les prophètes, pour la dernière fois, Dieu nous a parlé de nos jours par son Fils (2). » Après cet exposé de doctrine, le concile a porté le canon suivant : « Anathème à qui dirait que le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur, ne peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine, au moyen des êtres créés (3). »
1. Constitution Dei Filius, 546 ; le texte est pris dans Isaïe, lix, ai. — 2. Ibid., ch. n, S 1 ; le texte cité est de l'Epître aux Hébreux, 1, 1-2. — 3. Ibid., De révélât., canon 1.
3oo le catéchisme romain
Que désirer de plus clair, de plus formel et de plus autorisé ? C'est donc un dogme de foi catholique que Dieu peut être connu avec certitude, à la lumière naturelle de la raison, par le moyen des créatures. Un tel langage, un tel enseignement, s'ils étaient plus connus, ne seraient pas sans étonner tous ceux qui, parmi nos contemporains, ne cessent de dire, de répéter et d'écrire que l'Eglise méconnaît la valeur de la raison humaine. Du reste, à poursuivre l'étude des décisions du concile, cet étonnement ne pourra que croître. Remarquons ici avec quelle sagesse l'Eglise formule et le pouvoir radical de la raison, et la méthode qu'elle doit employer, et la certitude des conclusions qu'elle tire, et la connaissance qu'elle acquiert. Oui, l'homme peut arriver à la connaissance de Dieu. Il a pour cela en lui-même la lumière naturelle de la raison et il se sert des créatures. Sa connaissance n'est pas vaine ou discutable : elle a une valeur logique et certaine. Et sa connaissance atteint Dieu, principe et fin de toutes choses, le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur. Tout cet enseignement trouve sa justification dans le texte célèbre de l'Epître aux Hébreux. Disons donc quelques mots sur ces divers points, pour mettre en lumière autant que possible et pour caractériser nettement la pensée et la doctrine des Pères du concile.
Abstraction faite de toute considération historique, sans tenir compte des divers états dans lesquels l'homme a vécu ou aurait pu vivre, et rien qu'à envisager la nature humaine avec son pouvoir propre, les Pères du concile estiment que la manifestation objective de Dieu par les créatures s'adapte à l'organisation de la raison humaine et que la raison humaine possède ce qu'il faut pour se convaincre, par cette manifestation, de la réalité de
DEFINITION DU CONCILE DU VATICAN 3g I
l'existence de Dieu. La connaissance de Dieu par la raison est donc chose possible.
Ce qui la rend possible, c'est la lumière naturelle de la raison humaine. Il est question de lumière par comparaison avec la lumière physique qui permet à la vue de saisir les objets sensibles ; mais il s'agit ici d'une lumière intellectuelle qui permet à la raison de connaître les vérités d'ordre naturel. Cette lui mère intellectuelle est qualifiée de naturelle parce qu'elle répond à la nature de l'homme, qu'elle est de même ordre, de même qualité, par opposition avec la lumière surnaturelle qui, infusée par la grâce, fait accepter par la foi les vérités révélées. Et il s'agit de la raison humaine, c'est-à-dire de la faculté que possède l'homme de connaître les premiers principes et d'en déduire des conséquences. Au moyen donc de cette lumière, la raison peut arriver à se convaincre de l'existence de Dieu, sans avoir à s'appuyer soit sur la révélation, soit sur la tradition ou l'enseignement.
Le concile indique en outre le moyen extérieur qui manifeste l'existence de Dieu ; ce sont les créatures, les êtres contingents. Au lieu donc d'admettre avec les ontologistes que la notion de Dieu est en nous à l'état habituel et inconscient et que les créatures ne sont qu'une cause occasionnelle qui rend cette notion distincte et consciente, les Pères du Vatican, en indiquant ce moyen externe, favorisent la manière de voir de saint Thomas et de presque tous les théologiens, d'après laquelle la connaissance de Dieu est une vérité acquise et médiate, les créatures servant de moyen nécessaire pour l'acquérir.
De plus, à rencontre des positivistes français et des agnostiques anglais, qui prétendent que l'existence de Dieu ne peut être prouvée avec une entière
3g 2 LE CATÉCHISME ROMAIN
certitude et que les arguments qu'on en donne ne sont pas au-dessus de toute discussion ; à l'encontre également des .traditionalistes, d'après lesquels la raison seule ne peut donner sur les vérités religieuses que des probabilités, le concile déclare certaine cette connaissance rationnelle de Dieu.
Mais jusqu'où s'étend cette connaissance rationnelle ? Le concile l'a déjà insinué dans le premier chapitre de sa constitution, par la condamnation de l'athéisme et du panthéisme ; il y traite de l'existence et des attributs de Dieu, dont la foi suppose la connaissance rationnelle déjà acquise ; car il y aurait cercle vicieux à exiger comme condition de la foi une connaissance de Dieu que la foi seule pourrait donner. Mais, ici, au chapitre second, le concile indique formellement, en quelques mots, la notion de Dieu que la raison peut avoir et il la résume dans ces deux formules : Dieu, principe et fin de toute choses ; Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur. Dieu, principe et fin de toute choses, voilà une donnée intellectuelle, qui renferme d'autres vérités et les suppose logiquement. Dieu, unique et véritable, Créateur et Seigneur, voilà encore quelques attributs caractéristiques de Dieu, que la raison peut connaître. Sans doute le concile n'a pas entendu définir que la raison peut connaître avec certitude l'unité de Dieu, la vraie nature de Dieu, le mystère de la création ex nihilo', sa définition, plus restreinte, ne porte que sur la possibilité de la connaissance certaine de l'existence de Dieu par les lumières de la raison, au moyen des créatures. Là est le dogme de foi. Mais il n'en reste pas moins certain, d'après le concile, qu'à la lumière de la raison Dieu peut être connu comme principe et fin. En fait la plupart des vérités, qui entrent dans la notion complète de Dieu, se démontrent