Théodicée, t. 1, p. 239, 240, i!\\-i!\i
PREUVES MORALES kl*]
absolu suppose un maître qui ne dépend de personne (i). »
Cette preuve, il la donne, l'année suivante, quand il montre par quel chemin on remonte du devoir à Dieu. Il constate d'abord que le devoir se révèle à la conscience de trois manières : d'abord par le sentiment de la liberté ; ensuite par la claire vue de l'obligation ; et enfin par l'idée de responsabilité ; après quoi, il prouve que ce triple témoignage démontre l'existence de Dieu. Dieu, en effet, se place comme un anneau nécessaire entre les trois chaînons dont se compose la trame de la morale. Entre la liberté et l'obligation, il intervient comme support du commandement moral. Qui dit commandement dit opposition de maître à sujet. Où est ce maître ? en dehors de nous. Il nous est supérieur, puisqu'il nous commande ; il nous est antérieur, puisque toute conscience humaine, à peine éveillée, entend son commandement. Ce commandement est-il une abstraction ou émane-t-il d'un être réel ? Il ne peut être une simple abstraction ; car Fabstrait dépend d'une intelligence ; l'abstraction est une opération de l'esprit. Le vice radical de la philosophie qu'un rêveur allemand a inoculée à notre siècle, c'est de renverser l'ordre des priorités en mettant l'abstrait à l'origine du concret. Ce qui est antérieur à tout existe en soi, et ce qui existe en soi est une réalité vivante ; l'abstrait n'est que le résidu de la pensée d'un vivant. Ce quelque chose de réel et de concret qui précède tout, qui domine tout et que rien ne renferme, c'est Dieu. Le vrai Dieu seul peut fournir un support à l'impératif absolu du devoir.
Mais Dieu intervient une seconde fois entre l'obligation et la responsabilité. Il y a un témoin tou-
j. Conférences de Notre Dame, 189 1, iw9 conf.
Z|l8 LE CATÉCHISME ROMAIN
jours présent, toujours clairvoyant, toujours équitable et incorruptible, dont le regard fouille les plus secrets replis de notre cœur et voit à découvert ces derniers dessous que je voudrais me cacher à moi-même ", c'est celui que l'espace n'emprisonne pas, que le temps n'emporte pas ; celui qui atteint l'être dans son fond parce que c'est lui qui l'a fait.
Et Dieu intervient une troisième fois entre la responsabilité et la sanction. Si je me sens débiteur pour mes fautes, où est le créancier du châtiment ? Si je suis créancier au titre de mes vertus, où est le débiteur de la récompense? Otez Dieu, et le pécheur pourra se vanter jusqu'au bout d'avoir bravé l'ordre. Otez Dieu, et le juste aura vainement souffert ; et l'appel qu'il a interjeté au-delà de ce monde contre le scandale de l'iniquité victorieuse, se sera perdu dans le désert des abstractions mortes, dans le vide des formules impuissantes. Si la justice est plus qu'un mot, il faut que le juge soit vivant. Ma conscience crie : je crois en Dieu qui viendra juger les vivants et les morts.
Pour conclusion : « Il est donc vrai, le sentiment moral appelle la réalité et l'amabilité de Dieu. Delà cette émotion de joie ou de tristesse qui, en dehors de tout espoir et de toute frayeur, accompagne en nous la rectitude ou les égarements de la conduite. La tentation est venue secouer mon âme ; l'appât du plaisir défendu a sollicité mon libre vouloir. Aije cédé à cette séduction que ma conscience réprouve ? Sans attendre le châtiment que ma prévarication appelle, avant même que la crainte de l'expiation future soit venue inquiéter mon égoïsme, un nuage a passé sur mon ciel intérieur, une amertume a empoisonné ma jouissance, une mélancolie a pris la place de la joie coupable à laquelle j'ai sacrifié le devoir. Mais, si j'ai vaincu le mai ; si,
PREUVES MORALES friy
aux instances pressantes de la tentation, j'ai répondu fièrement : Non licet, il n'est pas permis ; si, pour soutenir jusqu'au bout cette résistance, j'ai dû ensanglanter mes mains et mes pieds aux épines du devoir, ah ! je n'ai pas besoin d'attendre que le prix longtemps retardé de la vertu me soit payé avec usure ; non, dès maintenant, et parmi les âpretési< du sacrifice, une félicité intérieure m'envahit, une paix délicieuse me pénètre et me console. Ne niez; pas cela, vous vous feriez tort à vous-même, et quelque chose de meilleur en vous que vos paroles protesterait contre un démenti qui déshonore. Me niez pas cela, car c'est le cri de nature et, par conséquent, l'écho de Dieu (i). »
5° Avant de passer aux preuves cosmologiques,, signalons particulièrement celle qui est tirée de la foi du genre humain. Il s'agit d'abord de savoir si l'humanité, dans son ensemble et non dans chacun, des individus qui la compose, considérée dans la suite des âges et à l'heure actuelle, a possédé et possède, non pas la notion vraie et pure de la nature divine, mais simplement si elle a eu, si elle a l'idée de Dieu, si elle a cru, si elle croit à l'existence d'un être supérieur et transcendant. Or, la réponse à cette question, ainsi délimitée et précisée, ne saurait êtredouteuse. Les sciences historiques et ethnographiques, notamment la science des religions, si en faveur depuis quelques années, les multiples voyages à travers notre planète, auprès de tous les peuples qui l'habitent, permettent de constater que, partout et toujours, dans toutes les races, chez lest barbares et les sauvages comme chez les peuples policés, se rencontrent l'idée de Dieu et la foi en son existence. Sans doute, à parcourir les docu-
i. Conférences de Notre-Dame, 1892, 11e Conf.
ments, on ne peut qu'être affligé au spectacle de certaines altérations, de grossiers abaissements de la raison humaine en face du divin ; mais, sous les emblèmes superstitieux ou horribles des races les plus dégradées, dans les cultes les plus absurdes, les plus licencieux et les plus cruels, gît l'idée de Dieu ; idée de plus en plus déformée, de plus en plus corrompue, à mesure que baisse l'étiage moral de ces races, mais idée reconnaissable quand même qui permet de conclure qu'il n'y a pas de peuples athées.
Nous n'avons pas, pour le moment, à rechercher comment les peuples sont arrivés des religions primitives aux religions actuelles, ni comment ils avaient la religion qui se manifeste chez eux, dès que l'histoire les saisit ; nous n'avons pas davantage à résoudre la question de savoir si l'évolution religieuse dans l'humanité s'est faite dans le sens du monothéisme vers le polythéisme ou en sens contraire, ces questions viendront à leur heure et seront traitées à leur place, mais nous devons constater le fait qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu de race ou de peuple sans religion. Si bien que l'on a pu dire que l'une des caractéristiques de l'espèce humaine, et la principale, c'est la religiosité. L'homme n'est pas seulement « l'animal politique » au sens d'Aristote, il est surtout l'être religieux. « Sa définition, sa caractéristique, dirait-on en zoologie, est donc celle-ci : l'homme est un corps, ou mieux un être organisé vivant, sentant, se mouvant spontanément, doué de moralité et de religiosité (i). » De sorte que, dans l'espèce humaine, au sens des naturalistes comme au sens des moralistes, l'athéisme constitue une anomalie, une monstruosité. Au terme de
i. De Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, p. 3a.