PREUVES MORALES
l'enquête, assurée par les découvertes modernes de la géographie, de l'histoire, de la linguistique et des autres sciences relatives à l'espèce humaine, M. de Quatrefages a pu écrire ces lignes : « Obligé par mon enseignement de passer en revue toutes les races humaines, j'ai cherché l'athéisme chez les plus inférieures comme chez les plus élevées. Je ne l'ai rencontré nulle part, si ce n'est à l'état individuel ou à celui d'écoles plus ou moins restreintes... L'athéisme n'est nulle part qu'à l'état erratique. Partout et toujours la masse des populations lui a échappé; nulle part, ni une des grandes races, ni même une division quelque peu importante de ces races n'est athée (i). »
Tel est le fait. Mais que prouve-t il ? Pour le croyant qui adhère à l'enseignement de la Bible et de l'Eglise catholique, la réponse est facile ; mais pour celui qui ne croit ni à l'inspiration biblique, ni à la révélation, la solution est à chercher. On Ta cherchée, soit au moyen d'hypothèses, soit par l'induction tirée de faits déjà contrôlés, soit par l'étude psychologique du sentiment religieux. L'a-t-on trouvée ? C'est ce que nous n'avons pas à dire ici ; mais ce que nous devons dire c'est que l'homme n'a pas changé de nature, et par suite qu'il a toujours été à même, par sa raison, de s'élever à la connaissance de Dieu, comme nous l'avons prouvé dans la leçon précédente ; et ce que nous devons ajouter, c'est que cette connaissance ou cette foi au divin, étant si universelle, a une force qui mérite d'être prise en considération.
Ce fait démontre-t-il donc l'existence de Dieu, demande M. Vacant ? « Oui, car il confirme la valeur des preuves déjà rapportées. Comment expli-
i. De Quatrefages, V espèce humaine, c.xxxv, n° 4.
q»cr, en effet, l'universalité de cette croyance, sinon par la force persuasive des arguments invoqués ? La foi de tous les peuples au divin peut venir de la révélation primitive, faite aux premiers ancêtres du genre humain ; alors elle confirme les enseignements de la Genèse à ce sujet. Mais cette foi se serait iSâns doute évanouie à la longue, si elle n'avait été constamment soutenue par ce magnifique témoignage que l'âme humaine et l'univers tout entier rendent à l'existence de la divinité. Certains auteurs ont prétendu que la foi au divin est l'effet d'une crainte déraisonnable, ou qu'elle a été inspirée aux peuples par des législateurs qui voulaient revêtir leurs lois d'une autorité sacrée. S'il en était ainsi, cette foi aurait disparu au milieu des hommes, avec les causes qui lui auraient donné naissance. Elle s'est, au contraire maintenue partout avec une ténacité que rien n'a pu vaincre (i). »
On comprend combien l'âme, avec ses facultés et «es opérations, avec les phénomènes intimes de la pensée et de l'acte libre, peut servir de base solide à une démonstration de l'existence de Dieu. Car, du moment que l'intelligence et la volonté sont ce qu'il y a de plus parfait dans Tordre naturel, elles sont par là même plus aptes à nous faire connaître l'existence et la nature de Dieu. Preuves psychologiques et preuves morales, elles intéressent et ont les préférences de certains esprits cultivés de nos jours ; c'est, en effet, à l'intelligence et à la volonté humaines qu'on demande la preuve irrécusable de
i. La Constitution Dei Films, t. i, p. 3a.3.
PREUVES DE SAINT THOMAS k^'S
l'existence d'une intelligence et d'une volonté divines qui les explique et en donne la raison suffisante. « L'identité absolue du réel et de l'idéal, de la puissance et de la sagesse, de l'être et de la perfection, voilà ce qu'il est (Dieu) pour que je sois ce que je suis. Pensée et volonté, sans lesquelles il n'y aurait ni pensée ni volonté en moi, et qu'en même temps ni ma pensée ni ma volonté ne peuvent comprendre, tels sont les termes solidaires du mystère qui s'impose à ma conscience. Je n'ai de raison de l'affirmer que parce qu'il m'est à la fois nécessaire et inaccessible : il est ce qui ne peut être fait ou pensé par moi, quoique je ne puisse rien faire ou penser que par lui. Et s'il me demeure inaccessible, ce n'est pas faute d'être ou de clarté en lui, mais en moi. Il est donc ce que je ne puis être : toute pensée et toute action (i). »
Mais, à côté de ces preuves, il en est d'autres, dites cosmologiques, où l'expérience sert de point de départ à l'application rigoureuse du grand principe de causalité et de raison suffisante, et aboutit légitimement à la démonstration de l'existence de Dieu. [De nos jours, il est vrai, on a essayé de dénier à l'expérience le droit d'aller par delà le phénomène jusqu'au noumène, jusqu'à la substance, jusqu'à la cause, jusqu'à Dieu. Dieu ne s'expérimentant pas, on a écarté son idée comme inutile et étrangère à la science, ou bien on l'a rangée dans la catégorie des vérités inconnaissables et qui n'importent pas à l'homme. De la théorie à la pratique, la distance a été vite franchie ; le malheur est qu'on a voulu en faire un système d'enseignement ; et, malheur plus grand encore, c'est qu'on y a procédé à coups de lois : c'est ce que la langue nouvelle appelle de ce