I. C'est une vérité révélée
Le Catéchisme romain rappelle le témoignage que Dieu a donné de lui-même dans l'Ecriture ; et cette connaissance ainsi obtenue, il la caractérise comme une vérité beaucoup plus explicitement formulée que par les philosophes, absolument certaine et à l'abri de toute erreur. Les Pères du concile du Vatican n'ont pas parlé d'une manière différente. Après avoir affirmé, comme nous venons de le voir, le pouvoir naturel qu'a la raison de connaître Dieu, ils ajoutent : « Il a plu néanmoins à la sagesse et à la bonté de Dieu de se révéler luimême et les éternels décrets de sa volonté, par une autre voie, et cela par une voie surnaturelle. C'est ce que dit l'Apôtre : « Après avoir parlé autrefois à nos pères, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, par les prophètes ; pour la dernière fois,
l'existence de dieu : vérité révélée 43&
Dieu nous a parlé de nos jours par son Fils (i). » La révélation constitue donc un autre moyen d'arriver à la connaissance de Dieu. Et ce moyen offre des avantages et des garanties qu'on ne saurait attendre de la raison laissée à elle seule. Les Pères disent en effet : « C'est à cette divine révélation qu'il faut attribuer que les points qui, dans les choses divines, ne sont pas par eux-mêmes inaccessibles à la raison humaine, puissent aussi être connus de tous, sans difficulté, avec une ferme certitude et à l'exclusion de toute erreur (2). » C'est, en d'autres termes, proclamer l'utilité de la révélation, d'une manière générale pour toutes les vérités de la religion naturelle, mais en particulier pour la première de toutes, pour la connaissance de l'existence de Dieu.
Ainsi donc, grâce à la révélation, tout homme, dans les conditions de la vie présente, peut facilement arriver à la connaissance de Dieu, sans retard et sans labeur, avec une ferme certitude et sans mélange d'erreur. C'est là, du reste, un fait d'expérience quotidienne. Pour le passé, l'histoire prouve avec surabondance de combien d'erreurs, non seulement dans le peuple mais encore chez les esprits les pluscultivés, s'enveloppait l'idée de Dieu. Livrée à ses seules forces, la raison se heurte à des difficultés avant d'arriver effectivement à la connaissance de Dieu. Saint Thomas signale trois inconvénients qui résulteraient pour l'homme de l'absence d'un enseignement révélé. C'est que d'abord le nombre serait fort restreint de ceux qui pourraient parvenir à cette connaissance, faute soit d'intelligence suffisante,soit de loisirs et de goûts, soit de courage ; c'est ensuite que ce petit nombre n'y parviendrait
1. Constitution Dei Filius, c. 11, Si. — a. Ibid., c. 11, S a.
qu'après un temps assez long, la jeunesse ne possédant pas le calme et la sagesse requis, la maturité se trouvant aux prises avec des questions d'ordre matériel; et c'est enfin que ceux qui y parviendraient ne sauraient être complètement à l'abri de toute erreur et de tout doute. Ainsi le meilleur moyen d'assurer à chacun une connaissance facile, prompte, certaine et indubitable de Dieu, est-ce la foi. Et cela est vrai non seulement pour ceux qui sont insensibles à une démonstration philosophique ou qui en sont incapables, mais encore pour les esprits plus élevés qui par là sont assurés contre toute erreur. « 11 était nécessaire, dit saint Thomas, que l'homme apprit par l'enseignement de la foi, non seulement les choses inaccessibles à la raison naturelle, mais aussi celles qui peuvent êtres connues par elle ; et cela pour trois motifs. D'abord pour que l'homme arrive plus promptement à la connaissance de Dieu. En effet, ce n'est qu'en dernier lieu, et après avoir acquis préalablement des connaissances nombreuses, que les hommes peuvent se livrer à l'étude de l'Ecriture sainte, à laquelle il appartient de démontrer l'existence de Dieu et plusieurs autres de ses attributs qui se rattachent à cette première vérité. L'homme, en suivant cette marche, ne parviendrait donc à connaître Dieu qu'après avoir passé déjà une grande partie de sa vie. En second lieu, pour que la connaissance de Dieu fût plus générale. Combien n'y en a-t-il pas, en effet, qui ne peuvent faire de progrès clans la science, soit par défaut d'intelligence, soit à cause des préoccupations et des nécessités de la vie matérielle, soit parce qu'ils ont peu de désir d'apprendre. Or, tous ceux-là seraient privés de la connaissance de Dieu, s'ils ne la recevaient par l'enseignement divin. En troisième lieu, à cause de la certitude de cette connaissance
l'existence de dieu : vérité révélée 437
même : la raison humaine est si défectueuse quand il s'agit de choses divines I la preuve en est dans les nombreuses erreurs où l'investigation rationnelle sur la nature a conduit les philosophes anciens, et dans les contradictions où ils sont tombés. Il a donc fallu, pour avoir de Dieu une connaissance certaine et indubitable, que les hommes la trouvassent dans l'enseignement de la foi, manifestée par la parole de Dieu lui-même, qui ne peut tromper (1). »
Ces paroles restent toujours vraies ; et nul doute que si le Docteur angélique vivait dans ce commencement du xxe siècle, il ne les eût appuyées sur le témoignage des erreurs et des contradictions de la plupart des philosophes contemporains. C'est grâce à la révélation, en effet, qu'on échappe au désordre, à l'anarchie, au chaos, aux aberrations de l'intelligence, pour entrer de plein pied et se reposer en pleine sécurité sur le terrain ferme et harmonieusement ordonné de la foi, terrain d'où la raison est loin d'être exclue, mais où au contraire elle est appelée à exercer ses droits dans toute leur plénitude.
L'existence de Dieu, en même temps qu'elle appartient au domaine de la raison, est donc une vérité révélée ; elle peut se lire à chacune des pages de la sainte Ecriture.
La Bible, en effet, est remplie des affirmations que Dieu lui-même donne de son existence, des paroles qu'il prononce, des actes qu'il accomplit, de ses interventions fréquentes dans l'histoire. Il s'y nomme et son nom propre est Iahveh ou Jehovah. Celai qui est ; c'est ainsi qu'il dit à Moïse : « Je suis Celui qui suis. Voici ce que tu diras au fils d'Israël:
1. Sam. theol., ii'ii», Q. n, a. 4« Cf. Cont. Gent., I, iv; QuœsU ie Verit., Q. xiv, a. 10. ,
Celui qui est m'a envoyé vers vous (i). » A la dernière page du saint Livre, il s'appelle « l'alpha el l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin, celui qui est, qui était et qui doit venir (2).» D'autres noms sont encore donnés à Dieu : Adonaï, « mon Seigneur» ; El-Shaddaï, « le Tout-puissant : » Elion, le Dieu très-haut. « Sa personnalité ressort de toutes les narrations de style populaire, où d'audacieux anthropomorphismes sont employés pour caractériser l'acte divin à l'égard des créatures ; un être abstrait ou impersonnel n'ordonne pas, ne défend pas, ne menace pas, n'est pas saisi de douleur, ni touché de repentir, ne veille pas sur les hommes, ne leur apparaît pas sous des formes visibles. Son caractère moral se manifeste par la sévé* rite dont il use à l'égard des pécheurs, par les récompenses qu'il promet à ceux qui observeront sa Loi ; et cette Loi, c'est sans doute le rituel mosaïque, mais c'est aussi et avant tout le Décalogue, c'est-à-dire l'énoncé ferme et précis de la loi naturelle. Ce caractère moral du Dieu de la révélation achève de se dessiner dans les Evangiles ; la notion de paternité divine à l'égard des hommes n'avait pas été inconnue aux Juifs ; mais l'histoire évangélique a dégagé cette notion dans toute son intégrité, l'a fait connaître aux Gentils (3). »
La sainte Ecriture, œuvre inspirée de Dieu, mais «'adressant aux hommes, est obligée de recourir à. des expressions anthropomorphiques, à cause de l'imperfection de notre intelligence et de l'infirmité de notre langage ; et il a fallu la naïveté de quelques chrétiens (4) ou le manque de bonne foi de
1. Exod., m, i4. — 2. Apoc, 1, 8. — 3. Souben, Dieu dans l'histoire, Paris, 1902, p. 55. — 4- voir notre article Anthropo~ morphites dans le Dict. de théol, t. 1, col. 1370-1872.
l'existence de dieu : vérité révélée ^39
certains esprits pour voir dans l'anthropomorphisme une doctrine littérale. Ce n'est pourtant pas le cas. Et s'il y est question si souvent des théophanies, la tradition n'a pas eu de peine à en dégager la haute portée religieuse. Car, comme le signale Thomassin (1), il découle de l'enseignement des Pères que Dieu n'a pu apparaître sous forme humaine que pour s'accoutumer lui-même en quelque sorte à l'humanité qu'il devait revêtir un jour : pour apaiser l'impatience de son amour et, tandis que, par un conseil de sa sagesse, ilretardait l'heure de l'Incarnation, il prenait comme un avant goût de ce grand mystère ; pour habituer peu à peu les hommes à l'éclat trop vif de sa divinité et, par la demi-lumière de ses apparitions, fortifier leur regard et le préparer au grand jour ; pour dissiper graduellement leur incrédulité (2).
Dieu s'est choisi un peuple pour lui communiquer ses enseignements progressifs et il n'a cessé de le mettre en contact avec les races diverses dans un dessein très arrêté de sa providence, comme l'a si admirablement montré Bossuet dans son Histoire universelle ; il lui a sans cesse envoyé des prophètes, toujours en vue du grand avènement du Messie. Bref, à chaque page, Dieu se montre, parle et agit.
Son existence se manifeste encore par tant d'œuvres surnaturelles, qui constituent de si puissants motifs de crédibilité et servent en même temps de preuve à la révélation. Ces œuvres, manifestement au-dessus des puissances de la nature, impliquent une cause transcendante, surnaturelle, Dieu. Mais certains groupes de ces œuvres merveil-
1. De Incarn. Verbi. I, vi, n. 10, Venise, 1730, p. 3o. — • a. Cf. De Régnon, Etudes de Théologie positive* 3* série. Etude xiv, Paris 1898, t. 1, p. &4.
44o LE CATÉCHISME ROMAIN
leuses attestent encore mieux, si c'est possible, l'existence de Dieu.
Si l'on considère, en effet, l'histoire du peuple juif, dit Franzelin (i), on voit comment la vie religieuse et politique de toute cette nation reste pendant deux mille ans absolument différente de la religion, de la vie et des mœurs de tous les peuples. Or cette vie si singulière se relie à des faits surnaturels, à des prophéties faites et accomplies, à des théophanies continues qui, depuis la grande apparition du Sinaï, s'offrent sans cesse aux regards de toute la nation. Et ce n'est pas seulement par hasard que cette suite de faits surnaturels est liée à cette histoire religieuse et politique, mais au contraire elle en forme le fond et l'élément essentiel, de telle sorte que, sans ces faits surnaturels, la trame de l'histoire du peuple juif ne saurait ni se comprendre, ni s'expliquer.
Et n'est-ce pas une preuve évidente de l'existence de Dieu, que la vie, les œuvres, l'enseignement de Jésus-Christ ? Yie, œuvres et enseignements, inexplicables par les seules ressources humaines, et qui proclament l'action surnaturelle de Dieu. Parmi ces œuvres, que dire de la fondation de l'Eglise, de son existence à travers les siècles, de sa force de résistance à tant d'assauts, de sa marche progressive à travers tant de peuples qui occupent tour à tour le premier plan de l'histoire ? Si le divin est quelque part, il est là. Et ce n'est certes pas l'un des moindres motifs de crédibilité que ce phénomène vraiment déconcertant de la persistance de l'Eglise : à qui sait voir, ce n'est que Dieu qui soutient son Eglise.
Mais, pour le croyant, si le monde de la nature
i. De Deo uno, 3e édit., p. 117-118.
l'existence de dieu : DOGME de foi 44 1
est un livre admirable où se lit, en caractères indélébiles, le nom du Créateur, le monde de la grâce avec son harmonie, son éclat, sa prodigieuse fécondité, avec les perspectives qu'il ouvre devant la foi étonnée et ravie, ne proclame-t-il pas l'existence de l'auteur de l'ordre surnaturel ? Il est donc superflu d'insister.
IL C'est un dogme de foi catholique
Rien d'étonnant, puisque l'existence de Dieu est une vérité révélée, que l'Eglise en ait pu faire un dogme de foi catholique ; et c'est, en effet, ce qu'a proclamé le concile du Vatican une fois de plus. Car tous les symboles, nous l'avons vu, débutent par un acte de foi à l'existence d'un seul Dieu. Mais c'est parce que, dans le dernier siècle, cette vérité capitale était méconnue ou défigurée par certains philosophes et certaines écoles de philosophie, que les Pères du Vatican ont tenu à en faire une profession solennelle de foi.
Nous lisons dans la Constitution Dei Filius : « La sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, croit et professe qu'il y a un seul Dieu, vrai et vivant, créateur et seigneur du ciel et de la terre, toutpuissant (i). » Cette profession solennelle de foi en l'existence de Dieu fait de cette vérité révélée un dogme de foi catholique, puisqu'il y est dit que « l'Eglise la croit et la professe. »
Remarquons, toutefois, que les titres donnés à Dieu dans cette profession de foi ne sont pas de foi en vertu de cette profession même, car ils ont été
i. Const. Dei Filius, c. i, § i.
l\l\1 LE CATÉCHISME ROMAIN
déjà définis en d'autres circonstances. Que Dieu soit un et vivant, créateur et seigneur du ciel et de la terret tout-puissant, ces vérités sont déjà acquises par d'autres définitions ; elle servent ici à mieux distinguer le Dieu, dont l'existence est définie, et à préciser la profession de foi par quelques traits distinctifs, tels que ceux qu'on rencontre dans l'Ancien et le Nouveau Testament, où l'on oppose aux idoles la notion du Dieu véritable : ce Dieu n'est autre que le Dieu des patriarches, des juifs et des chrétiens, auteur tout à la fois de la nature et de la grâce. La croyance à l'existence de Dieu est nécessaire de nécessité de moyen pour être sauvé ; mais le concile n'a pas spécifié si l'acte de foi doit s'appliquer à Dieu considéré et comme auteur de l'ordre naturel et comme auteur de l'ordre surnaturel. Quelques thomistes, sous prétexte qu'on ne peut faire un véritable acte de foi à une vérité qu'on s'est démontrée par la raison, soutiennent que la foi en l'existence de Dieu, nécessaire de nécessité de moyen pour le salut, n'est autre que la foi en l'existence de Dieu, considéré comme l'auteur de l'ordre surnaturel (i). C'est peut-être beaucoup trop dire ; mais, quoi qu'il en soit de ce point particulier, à débattre entre théologiens de profession, il convient de retenir que l'acte de foi nécessaire de nécessité de moyen pour le salut est au moins l'acte de foi en l'existence de Dieu, considéré comme auteur de l'ordre naturel.
De cette définition du concile du Vatican découlent quelques conséquences, dont l'une est d'exclure du corps de l'Eglise quiconque se refuse à admettre l'existence de Dieu, sur l'autorité de la révélation, par suite les athées formels, les matérialistes qui
i. Cf. Vacant, loc. cit., 1. 1, p. 169.
l'existence de dieu : DOGME de foi 443
n'admettent rien en dehors de la matière, les rationalistes qui, repoussant toute révélation, n'admettent l'existence de Dieu qu'à cause des preuves qu'en donne la raison, et certains protestants contemporains qui, par un tour de force comparable à une gageure, estiment pouvoir rester chrétiens sans croire à l'existence de Dieu, si hautement affirmée par Notre Seigneur.
Les matérialistes, cela va de soi, en vertu de leurs propres principes, ne peuvent reconnaître rien en dehors et au dessus de la matière : ils ne vont pas seulement contre la foi, ils sont en révolte contre la raison. Le concile du Vatican les frappe d'anathème : « Anathème à qui ne rougirait pas d'affirmer qu'il n'existe rien en dehors de la matière I » Sans être des matérialistes déterminés, les positivistes ofîrent-ils prise à cette condamnation ? Car ils éliminent résolument de leurs recherches l'absolu, sous prétexte qu'il échappe aux prises de l'expérience, qu'il ne peut être connu ; ils renoncent par conséquent à la recherche des causes, surtout des causes premières et des causes finales, parce que c'est là, à leur sens, une enquête qui ne put pas aboutir ; c'est dire qu'ils suppriment le problème de l'origine du monde et celui de sa destination, parce que « le travail de la science a eu pour résultat de démontrer que nulle part il n'y a place pour l'intervention des dieux d'aucune théologie. » Dieu a donc pu être une hypothèse, utile sinon nécessaire, pendant le premier stage de l'esprit humain, dans Vétat théologique, et même pendant le second, dans létal métaphysique ; mais, dans l'état actuel, dans Vétat positif, c'est une hypothèse démodée, complètement inutile : l'homme n'a qu'à prendre congé de Dieu; il s'en passe, il l'ignore, il explique sans lui tout ce qui est explicable. Une telle manière de voir
est fausse, philosophiquement parlant, et pour bien des raisons que nous n'avons pas à signaler ici ; mais il ne suffit pas qu'elle soit fausse pour que les positivistes soient englobés dans l'anathème que nous venons de rapporter et qui vise d'une façon nette et précise les purs matérialistes.
Des idéalistes exagérés sont tombés dans une autre erreur pareillement condamnable et pareillement condamnée. Il y a tant de manières de repousser l'idée de Dieu 1 Les athées, nous verrons tout à Fheure ce qu'il convient d'en penser, la rejettent formellement, explicitement ; certains idéalistes, tout en se défendant de lui porter la moindre atteinte, l'écartent implicitement et en quelque sorte d'une manière subreptice. C'est ce que nous avons vu dans la seconde moitié du dernier siècle. Certains esprits raffinés affichaient pour Dieu un respect profond ; mais, outre le sens ordinaire attaché à ce nom, ils en avaient imaginé un autre tout différent.
Vacherot, par exemple, était très affirmatif en cosmologie et très négatif en théologie. En cosmologie, il admettait fort bien l'existence de Dieu ; mais ce Dieu vivant, concret, c'est « l'être universel, infini, sujet et cause de tous les phénomènes dont il paraît n'être que le théâtre, se suffisant à luimême et n'ayant nul besoin d'un principe hypercosmique ; » il se confond avec le monde, ce qui, pour nous, revient à dire qu'il n'est vraiment pas Dieu. En théologie, au contraire, Yacherot admettait aussi l'idée d'un Dieu, immuable, immobile, parfait, de celui que la foi du genre humain et le cri de toute conscience religieuse saluent du nom de Dieu ; mais ce Dieu n'existe pas ; ce n'est qu'un être de raison dont la perfection est toute idéale ; ce n'est qu'une idée, qu'une abstraction, parce que
l'existence de dieu : dogme de foi /i/j5
l'existence et la perfection ne marchent pas de pair. Et vouloir que le Dieu parfait de la théologie fût réel, ce serait le mutiler, le faire déchoir de sa perfection. D'où ce dilemme: ou Dieu est parfait, mais alors il n'existe pas, et c'est l'athéisme ; ou Dieu existe, mais alors il n'est pas parfait, il so confond avec le Cosmos, et c'est le panthéisme.
Renan, de son côté, a une théorie quelque peu semblable, sous des formules plus subtiles et plus nuancées. Il rejette l'idée d'un Dieu créateur, d'une Providence intervenant à un degré quelconque dans les affaires de ce monde, il regarde la vraie théologie comme « la science du monde et de l'humanité, aboutissant, comme culte, à la poésie et à l'art, '-et par dessus tout à la morale. » Quant à savoir si Dieu existe, il répond oui et non. Oui, il existe, si on le considère comme la collection des êtres, nature et humanité, qui sont l'objet de la vraie théologie; non, si on le regarde comme l'absolu, l'éternel, l'immuable, sans progrès et sans devenir. Et ainsi le Dieu, dont il affirme la réelle existence, n'est autre chose que le monde, ce qui est du panthéisme ; et le Dieu dont il affirme la perfection, n'est aulre que le résumé de nos besoins suprasensibles, un concept sans objet réel, la « catégorie de l'idéal, » et ceci est de l'athéisme. « Dieu, providence, immortalité, autant de bons vieux mots ; un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu sera toujours le résumé de nos besoins suprasensibles, la catégorie de Vidéal (c'està-dire, la forme sous laquelle nous concevons l'idéal), comme l'espace et le temps sont les catégories des corps (c'est-à-dire les formes sous lesquelles nous concevons les corps). »
Cet athéisme subtil et plus ou moins raffiné est condamné, croyons-nous, tout comme l'athéisme brutal et formel, par le concile du Vatican, qui dit « anathème à qui nierait le seul vrai Dieu, créateur et seigneur des choses visibles et invisibles (i). »
Mais, avons-nous dit, la définition du concile du Vatican exclut du corps de l'Eglise certains protestants qui en sont arrivés à ne plus croire en Dieu, tout en se disant chrétiens. C'est que, en effet, le protestantisme, suivant fatalement la voie de son évolution, qui est commandée par son principe de libre examen, est en train de toucher au terme dernier, la négation pure et simple de l'existence personnelle de Dieu. Qui voudrait en connaître, non pas la genèse primitive, mais les manifestations les plus récentes, en trouverait l'explication dans l'article Dogmatique, publié par M. le pasteur Bouvier, dans Y Encyclopédie des sciences religieuses, de Lichtemberger (2) ; il y verrait que la dogmatique protestante a subi, au xixe siècle, deux influences, celle de la philosophie de l'absolu et celle de la théologie du sentiment ; que peu à peu elle en est venue non pas seulement à rejeter, comme l'a dit la Constitution Dei Filius, toute foi surnaturelle en Jésus- Christ, mais encore à mettre en doute ce premier principe de la religion naturelle, l'existence d'un Dieu distinct du monde. Et dès lors on ne s'étonnerait plus de cet état d'individualisme et de subjectivisme, dont M. Sabatier, en France, dans son Esquisse d'une philosophie de la religion, et M. Harnack, en Allemagne, dans son Histoire des dogmes et surtout dans son Essence du Christianisme, sont une preuve toute récente. Dans leur pensée et
1. Const. Dei Filius, 1 can. de Deo, can. 1 et 2. — 2. T. iv,
p. i4 sq.
Y A-T-IL DES ATHEES 4^7
sous leur plume, Dieu, chassé du domaine de la nature et de celui de l'histoire, n'a guère pour refuge que la conscience humaine. Dans quel état ? Dans un état fort précaire, assurément ; car il finira par ressembler, s'il ne lui ressemble pas déjà, à la catégorie de l'idéal, dont nous venons de parler, ou « à l'activité imparfaite aspirant au parfait, » autant dire à un fantôme de divinité, à un athéisme latent.
Les preuves de l'existence de Dieu sont si nombreuses, toutes accessibles à la raison, quelquesunes si faciles et si obvies, que la question se pose s'il peut y avoir, s'il y a réellement des athées.
L'athéisme est la négation ou l'ignorance de Dieu. On peut distinguer deux sortes d'athéisme: V athéisme négatif, simple ignorance de Dieu, chez ceux qui n'auraient jamais pensé à lui, ou qui ne se seraient jamais demandé s'il existe ; l'athéisme positif, négation de Dieu. Ce dernier, à son tour, peut se se subdiviser en deux : il est spéculatif ou théorique, chez ceux qui se croient persuadés de la non-existence de Dieu ; il est pratique, chez ceux qui agissent comme si Dieu n'existait pas.
i. Or, qu'il y ait des athées pratiques, c'est-à-dire des êtres humains pensant, parlant, vivant comme s'il n'y avait pas de Dieu, c'est un fait d'expérience: il y en a beaucoup trop et le nombre, avec les mœurs actuelles, ne peut aller, hélas ! qu'en augmentant. Combien d'hommes, en effet, qui laissent prédominer en eux les bas instincts, qui n'obéissent qu'au gré de leurs intérêts matériels et au caprice de leurs passions, avides de jouir avant tout, immédiatement, le plus possible, qui étouffent
fl/\8 LE CATÉCHISME ROMAIN
la voix de leur conscience, témoin ou juge importun, qui écartent comme un joug intolérable toute loi morale, qui bannissent de leur vie pratique l'idée d'un Dieu rémunérateur et justicier, et qui nient l'existence future et les sanctions d'outre tombe 1 Depuis l'époque où Lamennais écrivait son Essai sur l'indifférence, l'impiété n'a cessé de faire des progrès ; elle tend de plus en plus à ramener les âmes en plein paganisme. Et, d'autre part, le rationalisme contemporain a essayé d'ériger en système une règle de vie, d'où Dieu est délibérément exclu. Plus de dogmes ni de croyances religieuses 1 Ce ne sont là que des hypothèses inadmissibles, dont la science fait bon marché, parce qu'elles échappent à tout contrôle scientifique. L'homme est autonome : il doit organiser sa vie scientifiquement, sans se préoccuper de Dieu, sans rattacher la morale à une théologie ou métaphysique quelconques. C'est la « laïcisation » de la morale, et cette « laïcisation » gagne de proche en proche. L'Etat, sous prétexte de « neutralité, » s'est soustrait à toute idée religieuse. Il efface Dieu de ses lois, de son code, de ses prétoires, de ses constitutions, de ses monuments, de ses fêtes, de ses discours, de son enseignement et de ses écoles.
Ajoutez à cela la vogue du matérialisme, tel que Moleschott, Buchner, Cari Vogt et Yirchow l'ont formulé en Allemagne, et vous comprendrez comment Buchner a pu écrire dans Science et Nature : « En regard des courants spiritualistes de l'époque, on peut considérer la philosophie positive comme étant athée, matérialiste et sensualiste. Ce que l'on désigne, à l'époque actuelle, sous le nom de Dieu, de Créateur, de Providence, d'Eternel, etc., ne représente, suivant la philosophie positive, que des figures de théologie métaphysique, des artifices de
logique, des hypothèses qui, à l'origine, pouvaient bien être nécessaires. Ce qui doit remplacer le Dieu d'autrefois, c'est actuellement l'humanité ou, à un point de vue général, l'amour de l'humanité. Dits exstinctis, Deoque successif humanitas (i). » Tel est le dernier mot du dogmatisme scientifique, le credo de quelques savants contemporains. Et la doctrine, dans les masses, se traduit par le sensualisme le plus effréné. Que faut-il de plus pour expliquer l'existence des athées pratiques ?
2. Y a-t-il semblablement des athées spéculatifs ? Nous venons d'entendre Buchner, et le doute n'est pas possible en ce qui regarde les matérialistes, qui prétendent expliquer le monde en se passant de l'hypothèse-Dieu. On peut en dire autant pour les partisans du panthéisme qui, bien qu'ils s'en défendent, par leur système incohérent de l'unité absolue, aboutissent ou bien à réduire l'idée de Dieu à une pure abstraction, à une idéal métaphysique, à la catégorie de l'idéal, ou bien à sacrifier l'existence des choses visibles en faveur d'une divinité vaporeuse, indistincte, sans personnalité. Panthéisme naturaliste ou panthéisme mystique, peu importe, l'un comme l'autre, passant du domaine philosophique dans l'exploitation littéraire, finissent par vider l'esprit et le cœur de toute idée vraie de Dieu, et acheminent l'homme, sur le chemin du rêve et de la chimère, jusqu'à la négation de Dieu.
Les positivistes n'échappent pas davantage au même reproche. Sans doute, ils raillent l'athée et le déiste comme des esprits non émancipés, théologiens dogmatiques à leur manière. L'intelligence a évolué, disent-ils ; elle n'en est plus au stage théo-
i. Wissen und Natur, trad. franc., Paris, 1866, t. I, p. 24.
logique, ni même au stage métaphysique, où elle expliquait l'origine du monde par l'intervention d'agents surnaturels ou de forces abstraites ; elle est au stage scientifique ou positif, et elle doit renoncer de parti pris à chercher une cause introuvable, inaccessible, inconnaissable, du monde, pour se confiner exclusivement dans le domaine de l'expérience sensible. Gela n'a pas empêché, par une inconséquence assez piquante, Comte lui-même d'essayer à son tour d'établir dogmatiquement une religion, dans laquelle, il est vrai, ne paraissent ni Dieu, ni l'âme.
Mais, au fond, l'athée spéculatif est-il réellement, logiquement, scientifiquement convaincu de la nonexistence de Dieu ? Il en est qui l'affirment, et plusieurs sur un ton blasphématoire tel qu'ils en deviennent suspects, et avouent ainsi implicitement leur croyance intime à l'existence d'un Dieu, qui les fait baver de colère. Il en est d'autres, moins exaltés, plus maîtres d'eux-mêmes, plus froids, qui l'affirment sur un ton de sincérité, qu'il serait impertinent de mettre en doute, bien qu'il paraisse impossible que l'homme raisonnable puisse arriver à se faire une telle conviction . On s'explique assez aisément qu'une intelligence, continuellement assaillie par des doutes, finisse par être victime de leur travail de destruction. Elle lutte parfois, et douloureusement, mais parfois aussi elle va à la dérive, se laisse complètement désemparer et glisse dans l'abîme de l'athéisme spéculatif. Mais, manifestement, ce ne peut être qu'une crise passagère, exceptionnelle, aiguë. Car, la raison reste la raison, et, à un moment donné, elle peut secouer ses chaînes, reprendre son élan, revenir à la lumière et se convaincre de son aberration pour adorer le Dieu inconnu. Car, selon l'Ecriture, « l'insensé dit dans son cœur : il
Y A-T-IL DES ATHEES £5l
n'y a pas de Dieu (i). » C'est un langage intéressé ; il vient du cœur et non de l'intelligence.
3. Reste maintenant à savoir si un homme, qui jouit de l'usage de sa raison, qui distingue le bien du mal, qui sait qu'il fait mal quand il enfreint les prescriptions de sa conscience, peut passer sa vie dans l'ignorance totale de Dieu et être de bonne foi. En d'autres termes, y a-t-il des athées négatifs? Il ne s'agit pas, cela va de soi, de l'enfant ou du dément, mais de l'homme sain d'esprit. Sur ce point, la réponse ne saurait être douteuse, si l'on tient compte, et il le faut bien, de l'enseignement de l'Ecriture et de la tradition. Car, d'après cet enseignement, l'ignorance invincible de l'existence de Dieu doit être rangée au rang des chimères.
Saint Paul ne nous apprend-il pas, en effet, que l'ignorance de Dieu, dans laquelle vivaient pratiquement les païens, était déraisonnable et coupable ? Et saint Paul ne répétait il pas renseignement déjà consigné au livre de la Sagesse (2) ? La connaissance de Dieu était donc moralement possible aux païens ; elle l'est encore de nos jours à tout homme raisonnable et de bonne foi. Du reste, d'après saint Paul, la loi naturelle nous est connue par les lumières de la raison. Et Franzelin (3) fait observer que nul ne saurait se croire obligé par la loi naturelle sans avoir, par là même, au moins une idée vague de l'existence d'un législateur, qui a droit de commander, et auquel l'homme a le devoir d'obéir. Les Pères (4) sont unanimes à regarder comme coupable la méconnaissance de l'existence de Dieu. Leurs témoignages explicites sont trop nombreux pour
1. Psal., lxxvi, 1. — 2. Sap., xm. — 3. De Deo, thes. m. — 4. Voir dans Petau, De Deo, L. 1, ch. 1 et 2, et dans Thomassin, De Deo, Lib. 1, de nombreux textes patristiques.
/j52 LE CATÉCHISME ROMAIN
être rappelés ici. Ajoutons encore que c'est l'opinion des théologiens en grande majorité.
Cela se comprend. Car l'homme raisonnable ne peut point passer toute sa vie sans se sentir poussé, un jour ou l'autre, à se poser la question de savoir ce qu'il est, d'où il vient, où il va, s'il y a par delà les phénomènes qui l'entourent autre chose que le néant, un être qui explique l'énigme du monde. La question posée appelle une solution. Et alors, avec son intelligence, il la résoudra, bien ou mal, mais il la résoudra. Ce qui revient à dire qu'un homme sensé et de bonne foi ne saurait vivre dans Y athéisme négatif. C'est un des motifs, dit Vacant, pour quoi il ne saurait y avoir de Jaute parement philosophique, c'est-à-dire de péché qui violerait gravement une loi morale bien connue, et qui ne serait pas en même temps une offense de Dieu. Certains théologiens avaient avancé que le péché philosophique peut exister chez ceux qui ignoreraient Dieu ou ne penseraient pas à lui. Mais, le i[\ août 1690, Alexandre VIII condamna cette proposition comme scandaleuse et erronée (1). Cette condamnation implique que quiconque peut commettre une faute grave, est à même de connaître Dieu (2).
1. Causes de doute. — « De nos jours, la vérité de l'existence de Dieu a subi une éclipse qui a profondément troublé les consciences. Au premier rang des causes qui l'ont produite, il faut mettre cette myopie intellectuelle qui résulte d'une demi-science vaniteuse, fréquente aux époques d'instruction générale, et aussi cette myopie morale qui frappe les adorateurs de la chair et du veau d'or. Mais peut-être existe-t-il une cause plus profonde qu'il serait injuste d'oublier : Le changement radical qui
1. Denzinger, n. 1157. — 2. La Constitution Dei Films, t. 1, p. 329.
s'est opéré dans la conception de l'univers sous Vinfluence du progrès scientifique.
« La création s'est démesurément agrandie aux yeux de l'intelligence. Les contemporains de Galilée s'effrayèrent d'apprendre que le savant n'avait pu mesurer la distance de la terre aux étoiles, en prenant pour base du triangle le diamètre de l'ellipse de révolution de la terre autour du soleil; cette base immense était donc insignifiante par rapport aux éloignements stellaires. Puis la voie lactée, qui leur avait semblé jusqu'alors un amas de poussière lumineuse, se révélait comme une prodigieuse agglomération d'étoiles. Plus tard, ces mondes, qui avaient reculé dans les lointains de l'espace, furent rejetés hors des étroites limites du temps où d'anciens calculs voulaient les enserrer. Tous les vieux cadres éclataient. Les forces physiques se manifestaient dans toute leur puissance aux savants étonnés : pesanteur, électricité, attraction, affinité chimique, mouvement et chaleur. A l'idée simple et populaire d'une création instantanée se substituait l'idée complexe d'une création lentement progressive. Jusque là effacées, les causes secondes vinrent occuper désormais le devant du tableau ; par la multiplicité et l'énergie de leurs effets sensibles, elles accaparaient l'attention, tandis que l'action de la Cause première, autrefois prédominante, se trouvait ainsi reportée à l'arri ère-plan. 11 était donc conforme à la logique de la faiblesse humaine que la Cause première subît une éclipse. » Souben, Nouvelle Théologie, Paris, 1902, t. 1, p. 44-45.
2. Myopie intellectuelle et morale. — « La myopie intellectuelle peut se guérir par des études plus approfondies, sincères et loyales. Le mot de Bacon reste toujours vrai : « Un peu de science éloigne de Dieu ; beaucoup de science ramène à Dieu. » Qu'on leur fasse comprendre qu'il ne sauraient se croire supérieurs à des savants tels que Leibnitz et Newton, Leverrier et Faye, Cuvier et Albert Gaudry, et qu'on peut reconnaître, sans s'abaisser, le Dieu devant qui de tels hommes se sont abaissés. Leur exemple est là pour prouver que la conception nouvelle de l'univers ne conduit pas le moins du
monde à l'athéisme, qu'elle ouvre au contraire des perspectives inattendues sur la grandeur, la toute-puissance et la bonté de l'Etre qui a tout créé.
a Si l'athée est atteint de myopie morale, il faut lui faire suivre un traitement différent. Chateaubriand avait vu juste, lorsqu'il écrivait : « Rien ne trouble le compas du géomètre, et tout trouble le cœur du philosophe. » L'existence de Dieu n'est pas une vérité stérile, c'est une vérité féconde dont les contrecoups se font sentir d'une manière parfois redoutable dans notre vie intérieure et morale. On est porté à la nier, non pour elle-même, non à cause des contradictions et des impossibilités internes qu'on y a reconnues, mais à cause des conséquences irrésistibles qui en découlent pour nous-mêmes. On voudrait bien se persuader que Dieu n'existe pas, parce qu'il est trop gênant pour nous qu'il existe, et comme on croit volontiers ce qu'on désire, on en vient à préférer le sophisme au raisonnement, l'erreur commode à la vérité désagréable. En un mot, la licence de la vie engendre la licence de la pensée, pour se créer une excuse à ses propres yeux, excuse misérable qui aggrave la faute et qui est impuissante à détruire l'immortel objet de sa négation, Ici, le vrai remède, c'est le retour à l'observation sérieuse et persévérante delà loi morale. » Ibid., p. 57-58.
3. Perte de la foi pour raisons d'ordre intellectuel. — « Il faut tenir compte d'abord de l'atmosphère intellectuelle, des idées courantes et des préoccupations ordinaires, du milieu où l'on vit. Quoi d'étonnant qu'un enfant grandisse, vive et meure sans la foi, qui n'a jamais entendu parler de Dieu, de la religion, de l'Eglise, que pour blasphémer, pour en rire, pour en dire du mal ?
« D'autres ont eu la foi dans leur enfance. Mais le premier usage qu'ils font de leur raison et de leur liberté, c'est de tout rejeter avec une légèreté et une présomption inexcusables, sans étude sérieuse, pour des objections futiles, pour ne s'en rapporter qu'à soi, pour faire comme tel ou tel, pour secouer le joug. Ainsi fit Taine à i5 ans. « L'orgueil et l'amour de la liberté m'ont affranchi, » écrivait-il lui-même quelques années plus tard. Eman-
cipation folle et prématurée, dont beaucoup porteront la peine toute leur vie. Du plus au moins, il y a de cela chez la plupart des jeunes gens qui perdent la foi, depuis Taine jusqu'à Jouffroy ou à Renan.
«Cette présomption se complique, chez un grand nombre, d études sérieuses et d'effort intellectuel puissant. On veut juger de tout, sans avoir acquis encore les matériaux suffisants ; on se met en face des objections les plus subtiles, sans avoir l'esprit assez préparé pour voir la valeur de la réponse ; on veut entrer en lutte, et tout seul, sans être encore armé ou exercé... Beaucoup d'hommes, grâce en partie aux défauts de la première formation, sont frappés de cette incurable faiblesse en face de l'objection. Ils devraient le savoir et ne pas s'exposer à une lutte inégale. Ils n'en tiennent pas compte : ils s'exposent et ils tombent. L'imprudence et la présomption ne sont pas moins funestes à la foi qu'aux mœurs.
«Il peut arriver que l'esprit même soit faussé, déformé, par une culture trop étroite, trop exclusive. Un tel en viendra à ne plus admettre que la démonstration mathématique, et il est clair qu'il ne l'aura pas en matière religieuse et morale.
« Un autre est d'un scepticisme incurable en fait de métaphysique : il ne pourra être logiquement que sceptique sur Dieu ou sur l'âme.
«Quelquefois on se fait une mauvaise méthode ou une fausse idée de la vraie méthode. Ne vouloir rien admettre dont on n'ait l'idée claire et distincte, c'est s'exposer à rejeter bien des idées précieuses ; car ni l'idée n'atteint tout le réel, ni l'idée claire n'est le seul mode de posséder la vérité. S'arrêter à ne regarder que les difficultés empêche de voir la réalité substantielle et solide. Une difficulté insoluble ne peut rien contre une vérité acquise ; mais en s'attardant autour de la difficulté, on peut perdre le sens de la vérité possédée et la sécurité de la possession. Ainsi trop de critique peut éloigner du vrai.
« Il en est qui veulent refaire à eux seuls tout le travail de l'humanité. Ils n'admettent rien sur la parole d'un autre ; ils veulent tout voir par eux-mêmes. C'estts'ex-
poser à rester pauvre : nous ne pouvons guère être riches que de l'acquis des autres. En voulant se suffire et ne rien devoir qu'à soi on mourra de faim.
« Il en est qui font de tout pure matière d'observation et de critique : dilettantisme intellectuel qui se complait à voir, à étudier, à comprendre ; qui ne cherche pas le vrai, mais le plaisir de la recherche et de l'étude. A ceuxlà le vrai se dérobe, du moins le vrai qu'il importe d'avoir. La religion est affaire sérieuse.
. « D'autres ont fait leur siège à l'avance. Il est entendu qu'il n'y a pas de miracles. Pourquoi se gêner a découvrir une imposture dont on est sûr avant examen ? Il est entendu que la foi ne saurait aller avec la critique et avec la science: à quoi bon examiner les raisons des croyants?
(dl faut tenir compte surtout de notre faiblesse d'esprit, de notre multiple insuffisance, et de notre dépendance nécessaire; tenir compte aussi du développement normal et progressif de notre vie intellectuelle ; en voulant aller seuls, en voulant aller trop vite, en voulant braver les obstacles, en voulant aller par nos voies à nous, nous risquons de nous perdre ou de ne pas arriver. » Bainvel, Nature et Surnaturel, Paris, 1903, p. 332-336.
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Leçon XIII De Dieu
De la nature de Dieu. — I. Méthode à suivre, — IL Division des attributs. — III. De quelques attributs. — IV. Enseignement du concile du Vatican : Condamnation du Panthéisme,