‹ Le catéchisme romain (volume 2)Chapitre 144 sur 179 · Hebr., iv, 12. — a. Psal., cxxxvii · texte numérisé non relu

Hebr., iv, 12. — a. Psal., cxxxvii

LA SCIENCE DE DIEU /jg3

futurs relativement aux causes qui doivent les actuer.

5° Dieu connaît les futurs libres. Ces futurs libres préexistent bien dans leurs causes, mais à l'état vague et indéterminé ; car un futur libre n'est qu'un effet possible que la cause peut à son gré produire ou ne pas produire : il n'y a point de lien nécessaire entre une cause libre et son effet libre. Par suite la connaissance de la cause libre ne saurait donner de l'effet libre qu'une connaissance conjecturale, qui ne saurait convenir à Dieu. Expliquer la prescience divine par la connaissance parfaite que Dieu a de la liberté humaine en général ou de la liberté de chaque homme en particulier, serait précisément réduire la science de Dieu à une science conjecturale. C'est pourquoi les thomistes purs écartent cette solution. Ils placent la science de Dieu des futurs libres dans la connaissance de la cause première ou du décret divin, qui détermine les futurs libres. Mais, dans ce cas, une telle prédétermination de la part de Dieu ne rend-elle pas nécessaires les futurs libres ? Et alors que devient la liberté ? C'est une grave difficulté qui se complique, ainsi que nous le verrons à la fin de cette leçon, d'une autre non moins grave difficulté, celle des rapports du concours divin avec la liberté.

La plupart des thomistes parlent, à propos des futurs libres, de vision actuelle plutôt que de prévision. En Dieu, en effet, il n'y a qu'un présent éternel. Si donc, de toute éternité, il voit comme actuels les futurs libres, il n'est qu'un simple témoin, dont le regard ne change rien à la nature des faits : il voit comme nécessaires les faits nécessaires ; il voit comme libres les actes libres. Cette solution est indiquée par saint Thomas, qui dit entre autre choses : Nous, nous voyons succès-

sivement dans le temps les choses qui se réalisent dans le temps ; mais Dieu les voit dans l'éternité, qui est au-dessus du temps. Aussi, comme nous ne concevons les futurs contingents qu'en tant que contingents, ne pouvons-nous les connaître avec certitude. Dieu, au contraire les connaît d'une manière infaillible, comme actués devant lui. Le voyageur, qui chemine dans la vallée, ne voit qu'une partie de ceux qui cheminent après lui; l'observateur qui découvre toute la route du haut d'une montagne voit seul tous ceux qui la suivent (i).

Que Dieu connaisse les futurs libres, c'est une vérité qui se trouve clairement exprimée dans l'Ecriture. Citons seulement quelques textes. « Je sais, dit le Seigneur, les dispositions qui raniment dès aujourd'hui (le peuple d'Israël) avant même que je les aie fait entrer dans le pays que je leur ai promis par serment (2). » « Tu découvres mes pensées de loin (3). » « Dieu éternel, qui connaissez ce qui est caché et qui savez toutes choses avant quelles n'arrivent (4). »

« // sonde les profondeurs de l'océan et le cœur de l'homme,

Et il connaît leurs desseins les plus subtils ;

Car le Seigneur possède toute science,

Et il voit les signes du temps.

Il annonce le passé et l'avenir,

Et il dévoile les traces des choses cachées.

Aucune pensée ne lui échappe,

Aucune parole n'est cachée pour lui (5). »

C'est cette science de l'avenir qui rend possible

1. Sam. theol, I, Q. xiv, a. i3, ad 3. — 2. Dent., xxxi, ai. — 3. Psal., cxxxvm, 2. — 4- Daniel, xm, 42. — 5. Eccli., xlii, 18-22.

la prophétie et qui a permis de dire à Tertullien que « la prescience divine a autant de témoins qu'elle a formé de prophètes (i). »

6° Dieu connaît les futurs conditionnels. Entre le possible, ce qui peut être, et le futur, ce qui sera réalisé, se place le futur conditionnel, ce dont la condition, qui le ferait se produire, ne se réalisera pas ; c'est moins qu'un futur, puisqu'il ne sera jamais; c'est plus qu'un possible, puisqu'il existerait si telle condition était posée.

Il y a le futur conditionnel nécessaire, c'est celui qui fait l'objet des sciences humaines. Ainsi, dit Farges, le chimiste prévoit sûrement que ce grain de poudre fera explosion si on l'allume, et cela est certain alors même qu'on ne l'allumerait jamais. De son côté l'astronome peut prévoir avec certitude les déviations qu'occasionneraient dans la marche des astres telle et telle hypothèse qui ne se réaliseront probablement jamais. Or, ces futurs que les savants connaissent, il est clair que Dieu les connaît aussi dans les causes nécessaires qui les contiennent, c'est-à-dire dans les lois de la nature. Aucune difficulté sur ce point (2).

Mais il est des futurs conditionnels libres, et leur connaissance ne peut pas échapper davantage à la science infinie de celui qui prévoit sûrement les futurs libres absolus. Mais comment Dieu les connaît-il? Toute la difficulté et là. Il ne les voit pas comme présents, puisqu'ils ne seront jamais présents ; il ne les voit ni en eux-mêmes ni dans l'actuation qu'ils n'auront jamais ; il les voit dans la cause qui les contient et qui aurait pu les produire.

1. Cont. Marc, 11, 5 ; Patr. lat.t t. 11, col. 290. — a. Farges, Vidée de Dieu, p. 36g.

Pour les thomistes, Dieu les voit dans la souveraine efficacité de la cause première, source de tout ce qui existe ou aurait pu exister, dans le décret divin. Sa connaissance de vision embrasse toutes les réalités contingentes, voulues ou permises dans les décrets éternels, y compris les futurs libres et les futurs conditionnels libres. Dieu voit dans ses décrets éternels non seulement tout ce qui arrive, mais encore tout ce qui peut arriver, dans des conditions données, qui en fait ne seront pas posées ; c'est là qu'il voit les solutions implicitement contenues par chacun des cas qui peuvent s'offrir.

Les molinistes recourent à une autre explication, celle de la Science moyenne. Dieu verrait les futurs conditionnels libres, indépendamment de tout décret et antérieurement à tout décret, dans les causes libres elles-mêmes, qui sont capables de produire tel effet si telle ou telle condition est posée. Nous n'entrerons pas dans l'examen et la discussion de cette science moyenne, différemment expliquée par Molina, par Suarez et Mazzella (i). Le P. de Régnon a même pour elle un mot dur : « C'est là le mystère, l'insondable mystère, écrivait l'un de ses défenseurs découragés ; de toutes les explications pro posées aucune n'est satisfaisante... Il faut renoncer à expliquer le comment de cette science divine que nous appelons la science des conditionnels.... Expliquer cette science, c'est œuvre de dilettantisme philosophique (2). » M. Farges rapporte ce mot sans y souscrire et dit : « Après avoir reconnu l'inefficacité complète du mystère de la Science moyenne à remplacer le mystère des décrets divins, nous nous résignons humblement à celui-ci, persuadé que

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