I. Pendant les deux premiers
siècles
1- La Catéchèse Apostolique. — Conformément aux ordres de Notre Seigneur, les apôlres commencèrent par enseigner. Mais qu'enseignaient- ils ? Quel était l'objet de leur catéchèse ? Cela dépendait des auditeurs auxquels ils s'adressaient.
Vis à vis des Juifs, par exemple, tout le débat se bornait à savoir si Jésus était vraiment le Messie annonce, s'il était Dieu. Et c'est là ce qui explique le discours prononcé par saint Pierre après la descente du Saint-
i. Luc, i, 4 ; Ad. xviii, 25 ; 1 Cor. xiv, 19 ; Gai vi 6 , - 2. Crocquct, Calechesis chrisliana, Douai, 107/t, p. b ; Wituiit, Theologia calcchelica. Munster, i656, p. 2 ; Gilbert, Clinstl. calech. hisloria, Leipzig, i836, t. 1, p. 129 ; Zcrschwitz, Syslem der Christl. Kalech. Leipzig, iS63, t. 1, p. 17, sq.
3. BIBLIOGRAPHIE: A. Crocquct, Ca/ec/ieses c/iristtana?, Douai, 175/j ; Reinboit, DisserL du caleciiesi velerum, Rostock, i645 ;
Esprit (i). La plupart de ses auditeurs lui demandant ce qu'ils avaient à faire, Pierre leur répondit : « Faites pénitence et soyez baptisés au nom de Jésus-Christ pour obtenir la rémission de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit » (2). Auprès des Juifs delà diaspora» dans la synagogue des affranchis de Rome, des Cyrénéens, des Alexandrins, des Giliciens, des Asiates, saint Etienne va plus loin : il exalte Jésus au dessus de Moïse ; il déclare sa doctrine indépendante des rites et des prescriptions de la loi, ce qui est le congé donné à l'ancienne alliance (3). Cela suffit à caractériser la catéchèse apostolique auprès des Juifs. Mais l'épître aux Hébreux est plus explicite. Son auteur distingue entre le lait qu'on ne donne qu'aux débutants et la nourriture solide qu'on réserve pour les plus avances. Or, parmi les éléments constitutifs de cet enseignement préliminaire ou de cette catéchèse, il signale, comme fondement, la pénitence,
Witfelt, Theologia catechetica, Munster, i656 ; Stark, De eatecîiizaUone veterum, Wittenberg, 1688 ; Wilisch, Hisloria catechetica, Altenbourg, 1718 ; Langemach, Historia catechetica, 1729-1740 ; Walch, De apostolorum institatione catecheticay ïéna, 1744, Miller, De catechetico veteris Ecclesiœ docendi génère, Helmstadt, 1751 ; Zacharias, De methodo catechetica veterum ïhristianoram, Gœttingue, 1765 ; Robinson, The hislory oj Baptism, Londres, 1790 ; Grùber, Des ht. Augustin Théorie des Kateclietik, Salzbourg, i83o, i844; Gilbert, Christianœ catecheseos historia, Leipzig, i836 ; Mayer, Geschichte der Katechumenats und der Katechese, Kemptcn, 1868 ; A. Weiss, Die allkirschliche Pàdagogik, Fribourg, 1869 ; Zerschwitz, System der Kristlichen Kateclietik, Leipzig, 1863-1870 ; Schôbcrl, Die nar ratio des hl. Augustin, Dingolfing, 1880 ; Gobi, Geschichte der Katechese, Kemptem, 1880 ; Probst, Geschichte der katolischen Katechese, Bresiau, 1884 ; dom Cabrol, Les églises de Jérusalem, la discipline et la liturgie au IVe siècle, Paris, 1895 ; Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, 2e édit., Paris, 1898; Hézard, Histoire du catéchisme, Paris, 1900 ; Kirchenlexicon, 2e édit., Fribourgen-Brisgau, 1891, t. vu, col. 238 208 ; A. Seeberg, Der Kalechismus der Urchristenheil, Leipzig, 1903 ; U. Chevalier. Répertoire. Topo-bibliographie, t. 1, col. Gi5 ; G. Bareille, article Catéchèse dans le Dictionnaire de théologie, t. 11, col. 1877-1895, X. AcL, 11, 22-3G. — 2, Ibid. — 3. AcL, vi-vn.
puis la foi en Dieu, la doctrine du baptême, de l'imposition des mains, de la résurrection des morts et du jugement éternel (i).
Tout autre devait être la catéchèse adressée aux Gentils; car ceux-ci n'étaient pas préparés comme les juifs ; leur paganisme offrait un premier obstacle à vaincre. Il importait donc de renverser cet obstacle. D'après le discours de saint Paul à l'aréopage d'Athènes (2), on voit que l'existence d'un seul Dieu, créateur du ciel, de la terre et del'humanité, estaffirmée, quele paganisme est condamné, qu'il faut faire pénitence en vue du jugement futur, auquel présidera celui qui est déjà ressuscité d'entre les morts. Ce discours, interrompu par les Athéniens, laisse entrevoir la conclusion qui était de croire en Jésus-Christ et de recevoir le baptême pour être sauvé. Le cadre s'est donc élargi ; un élément nouveau et nécessaire, la condamnation du paganisme, s'introduit dans la catéchèse et n'en disparaîtra plus.
M. A. Seeberg a essayé, de nos jours (3), de reconstituer la catéchèse qui servait, au temps des apôtres, à l'instruction des catéchumènes. Mais ses conclusions reposent en partie sur des considérations qui ne sont pas fondées, telles que, par exemple, la non-authenticité de la formule baptismale, et supposent des combinaisons de textes, qui sont fragiles et branlantes (4).
2° La Didaché. — Ce petit livre est un témoin de l'âge qui fait suite immédiatement à celui des Apôtres. Il nous offre, dans sa première partie, un modèle de catéchèse adressé à des catéchumènes avant la collation du baptême, sous la forme d'une très courte instruction morale — on dirait un manuel — sur les Deux voies, la voie de la vie et la voie de la mort. La voie de la vie est celle qu'il faut suivre en pratiquant le double précepte évangélique, l'amour de Dieu et du prochain, et ce principe d'ordre général : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'il
1. Hébr., y, 12 ; vi, 1, 2. — 2. Act., xvn, 24-3i. — 3. Der Kateckismus der Urchristenheit, Leipzig, 1903. — 4- Diction, de Théologie, t. 11, col. 1879- 1880.
te fasse ». La voie de la mort est celle qu'il faut éviter en ne commettant pas les péchés, qui sont énumérés (i). Cette catéchèse, il est vrai, ne renferme explicitement rien de ce qu'il faut croire ; elle ne s'en tient exclusivement qu'aux préceptes de la vie morale. Mais il va de soi que ceux à qui elle est adressée ne sont pas sans avoir manifesté le désir de renoncer à la vie païenne pour faire profession de vie chrétienne, d'après une connaissance, rudimentaire, si l'on veut, mais suffisante et déjà acquise de l'erreur du paganisme et de la vérité du christianisme. Et c'est pourquoi on ne leur indique que ce qu'ils ont à pratiquer pour recevoir le baptême, en y ajoutant les œuvres, soit de pénitence, telles que le jeûne, soit de prière, telles, en particulier, que l'action de grâce sur le woTTJpiov et le xXàsixa et surtout la prière par excellence ou oraison dominicale.
3° C'est là tout ce qui reste comme catéchèse durant les deux premiers siècles. Il existe cependant d'autres œuvres qui, manifestement, reflètent la méthode et l'objet de l'enseignement donné aux païens à cette époque, et, par exemple, la. première Apologie de saint Justin, à Rome, et Y Exhortation aux Grecs de Clément, à Alexandrie. D'une part, en effet, malgré son défaut d'ordre, l'apologie de saint Justin permet de distinguer ces points principaux de cet enseignement : condamnation de l'idolâtrie ou du paganisme : proclamation de l'unité de Dieu, de l'existence du Père, du Fils et du Saint-Esprit, du dogme de la création ; preuve de la divinité de Jésus- Christ, Verbe de Dieu, fils unique de Dieu, incarné pour sauver tous les hommes, crucifié, ressuscité et juge futur du genre humain : récompense éternelle des bons, châtiment éternel des méchants. On dirait déjà une notification du symbole apostolique. Et cette exposition dogmatique, si différente de la catéchèse des Deux voies, insiste, même auprès des gentils, sur la divinité de Jésus-Christ, prouvée par l'existence et la réalisation des prophéties.
i. Funk, Doctrina duodecim aposlolorum, Tubingue, 1887, p. 3-2i ; Diction, de Théologie, t. 1. col. i;S83-i684.
D'antre part, le Protreptique de Clément d'Alexandrie est une invitation pressante adressée aux païens pour leur faire abandonner leurs erreurs et prêter l'oreille à l'enseignement salutaire du Verbe. Pourquoi l'abandon du paganisme? A raison de son absurdité et de ses ignominies. Pourquoi l'adhésion à l'enseignement du Christ ? Parce que le Christ est le Verbe qui a eu pitié de nous dès le commencement et est venu nous délivrer ; parce qu'il est ïe Dieu fait homme qui nous a envoyé le Paraclet pour nous exhorter à la connaissance de la vérité; parce qu'il est la voie, la vérité, la vie, le salut. Conclusion : Expiez vos péchés par une sincère pénitence, lavez-les dans les eaux du baptême, attachez-vous à Jésus-Christ, embrassez sa doctrine, obéissez à ses lois, pour avoir part à son héritage ; sinon, redoutez les châtiments qui ne doivent pas finir.
C'était là également la méthode de Théophile d'Antioche dans ses trois livres à Autolycus.
En résumé, examen du paganisme pour le flétrir et le condamner, appel à l'histoire pour y montrer l'intervention miséricordieuse de Dieu à l'égard de l'homme, évocation •des souvenirs évangéliques pour signaler le rôle du Christ sauveur, considérations morales et enseignement dogmatique pour faire embrasser la foi et les pratiques chrétiennes, seul moyen de se sauver, c'est-à-dire d'obtenir la récompense ou d'éviter le châtiment de la vie future, tels sont les points principaux qui forment la trame de la catéchèse primitive.
IL La Catéchèse
du commencement du IIIe siècle
à la fin du Ve
Dès que le catéchuménat commence à fonctionner comme une institution régulière, la catéchèse, tout en continuant à poursuivre, par l'enseignement, l'instruction religieuse et l'éducation morale des auditeurs, sa proportionne à leurs besoins, à leur degré d'avancement.
Ceux-ci, en effet, appartiennent à diverses catégories, ne se trouvent pas au même point de préparation ; les uns ne sont que de simples postulants, les autres des catéchemènes proprement dits, d'autres encore des compétents ou des néophytes. Dès lors le catéchiste tient un langage plus ou moins explicite, d'après la situation, et selon les besoins immédiats de ses élèves. Il va de soi que celui qui vient d'être à peine initié par le baptême sera autrement instruit que le compétent, que le compétent sera traité autrement que le catéchumène et le catéchumène autrement que le simple postulant, qui frappe à la porte de l'Eglise pour la première ibis. De là, dans les catéchèses de cette période, qui s'étend du me siècle à la fin du v°, diverses nuances qu'il convient de caractériser d'un mot rapide.
1° Admission au Catôchumat. — Une catéchèse spéciale précédait l'admission d'un postulant au catéchumenat. Bien qu'aucun modèle de ce genre ne nous ait été conservé par les documents d'alors, le fait de son existence ne saurait être révoqué en doute.
Le but de la catéchèse étant de conduire à la foi, selon le mot de Clément d'Alexandrie (i), le but particulier de la catéchèse d'admission était de préparer les voies, de tracer la marche à suivre ainsi que la conduite à tenir, soit en indiquant les obstacles qu'il fallait écarter, soit en notifiant dans leur ensemble et d'une façon sommaire les principales vérités à croire et les devoirs à pratiquer.
Saint Ambroise nous donne un renseignement précieux à ce sujet. Il écrit, en effet, qu'il faut agir à l'égard des; païens comme saint Paul avait agi envers les membres de l'aréopage. De plus, il donne le programme à remplir :' c'est d'abord d'enseigner qu'il n'y a qu'un seul Dieu, que ce Dieu est le maître de tout et que le devoir de l'homme est de l'aimer; c'est ensuite de condamner l'idolâtrie; c'est enfin de montrer que Jésus-Christ a apporté le salut, par suite qu'il faut croire en lui, parce que l'histoire seule de ce qu'il a fait sur la terre jusqu'à sa résurrection est
i. Pédagogue, i, 6 ; Pair, gr., t. vin, col. 235.
une preuve de sa divinité (i). Si la réponse qu'il fit in modum catechismi à Frigitil, reine des Marcomans, qui lui avait demandé ut scripiis ipslas qualller credere deberet, nous était parvenue, nul doute que nous n'eussions là un exemple de ce genre de catéchèse (2).
En revanche nous pouvons tirer des renseignements non moins précieux soit de la Grande Catéchèse de saint Grégoire de Nysse (3), soit du De catechizandls rudibus de saint Augustin (4).
Il est vrai que l'évêque de Nysse, malgré le titre de son discours, ne nous donne pas une catéchèse proprement dite ou une allocution à des païens ; c'est plutôt une leçon à l'usage des catéchistes sur la manière de faire la catéchèse, et plus spécialement de prouver par le raisonnement les mystères de la foi à ceux qui ne défèrent pas à l'autorité de l'Eglise. En conséquence, il avertit les maîtres chrétiens de varier leurs procédés suivant les besoins de leurs catéchisés, de se mettre toujours au point de vue particulier de l'adversaire, de le suivre pas à pas et de profiter de ses concessions pour entraîner et décider son adhésion. C'est de manière différente, en effet, qu'on doit procéder selon qu'on parle à un païen qui nie l'unité de Dieu, ou à un Juif qui ne croit pas en Jésus-Christ, ou à |un hérétique, qui, en attaquant la divinité de Notre-Sei- 1 gneur, erre sur la trinité. La tactique indiquée est celle |d'un controversiste ou d'un apologiste en face des difficultés qu'on oppose aux dogmes chrétiens, beaucoup plus jque celle d'un catéchiste ; sans doute parce que les habilitants de Nysse devaient avoir l'esprit raisonneur des Grecs et non la simplicité des hommes de bonne volonté. Quoi qu'il en soit, le ton a beau différer, l'objet de la catéchèse i reste le même, c'est de signaler les principaux dogmes, tels que celui de la trinité, de l'incarnation et de la" rédemption, les deux sacrements du baptême et de l'eucharistie, ainsi que la double sanction de la vie éternelle ;
1. In Lac, vi, io4-io5 ; Pair, lai., t. xv, col. 1096-1097. — a. Vila Ambrosii, 36 ; Pair, lai., t. xiv, col. 39. — 3. Pair, gr., t. xlv, col. 9 sq. — 4- Pair, lai., t. xl, col. 309 sq.
et le but est identique, celui d'amener à la foi les infidèles (i).
Combien plus explicite est saint Augustin ! Grâce à lui, nous connaissons la méthode et l'objet de la catéchèse dont nous parlons. Attitude à avoir, plan à suivre, matière à traiter, c'est toute une théorie de ce genre de catéchèse qu'il adresse à Deogratias, diacre de Carthage, avec deux exemples ou modèles à l'appui, l'un plus long, l'autre plus court, selon le temps dont on dispose.
S'agit-il d'un illettré, d'un radis et indoctus ? Il faut lui montrer tout d'abord, par un rapide exposé de l'histoire du monde, que tout ce que Dieu a fait il l'a fait par amour, afin de porter cet illettré à répondre à ces avances divines par l'amour d'un cœur pur, d'une conscience droite, d'une foi non feinte ; car là est la fin du précepte et la plénitude de la loi : tel est le but à atteindre. Et pour mieux provoquer cet amour, parler de la sévérité de Dieu, car la crainte est toujours salutaire pour toucher le cœur des mortels. Mais avant d'entrer en matière, il faut bien connaître l'état d'âme de ce postulant et procéder en connaissance de cause. Faire voir ensuite l'intervention de Dieu dans l'histoire à travers les six âges du monde, l'Ancien Testament n'étant que la préparation et l'annonce du Nouveau, et le Nouveau n'étant que la réalisation ou la révélation de l'Ancien. Finalement insister sur la résurrection future, sur le jugement dernier et sur la sanction éternelle du bien et du mal ; mettre en garde cet illettré contre les scandales du dehors et du dedans ; lui rappeler brièvement et convenablement les préceptes de la vie chrétienne. Et si alors il accepte d'entrer dans la voie du salut, qu'il n'en rapporte qu'à Dieu tout le mérite, qu'il aime Dieu et son prochain à cause de Dieu, car Dieu qui l'a aimé ennemi le justifiera ami.
S'agit-il d'un homme possédant déjà quelques notions de la Sainte-Ecriture et des lettres chrétiennes ? N'avoir
i. Cf. H. Strawley, The catechical oralion oj Gregory of Nyssa, Cambridge, 1903.
pas l'air d'apprendre à cet homme ce qu'il sait déjà, mais énumérer, comme s'il le savait, tout ce qu'on dit en pareil cas à l'illettré, car cela fournit l'occasion de lui apprendre ce qu'il ignore. Il n'est certes pas inutile de l'interroger, lui aussi, pour savoir à quels livres, à quels traités, il attribue son désir de conversion. Si on les connaît, les louer ; mais s'ils sont l'œuvre d'hérétiques, leur opposer l'autorité de l'Eglise universelle, en faisant remarquer que même les bons peuvent parfois se tromper ou donner lieu, quand ils sont mal compris, à ce que d'autres se trompent. Par là lui éviter toute présomption. Quant au reste, c'est-à-dire pour ce qui regarde les conclusions pratiques, en parler comme aux ignorants.
S'agit-il enfin d'esprits cultivés au point de vue littéraire, mais ignorants au point de vue de la foi ! A ceux-là, plus encore qu'aux illettrés, recommander la retenue ou l'humilité pour les empêcher de mépriser ceux qui évitent plus facilement les fautes de conduite que l'incorrection du langage ; leur apprendre surtout à s'instruire dans les Ecritures, à ne pas les considérer à un point de vue humain, et comme des livres ordinaires, à adhérer plus au sens qu'aux termes, à l'esprit qu'à la lettre, à l'âme qu'au corps ; à en écouter les explications vraies plus que celles qui sont directes, sans s'arrêter au langage incorrect ou barbare de celui qui les interprète ; car, à l'église, on n'est pas au barreau. Quant au sacrement à recevoir, il suffit aux plus entendus de comprendre ce qu'il signifie ; vis-à-vis des plus lents, user d'explications et de comparaisons pour qu'ils ne méprisent pas ce qu'ils voient.
A cette théorie saint Augustin ajoute deux modèles. Qu'il suffise d'en retenir la conclusion : Croire fermement sans se laisser déconcerter ; se tenir en garde contre les démons et leurs suppôts, qu'ils soient païens, juifs ou chrétiens ; s'attacher de préférence aux bons, sans mettre son espoir en eux, car il ne faut le mettre qu'en Dieu ; et, ce faisant, persévérer dans la foi, en dépit des tribulations ; conserver l'humilité, car Dieu ne permet pas qu'on soit tenté au-dessus de ses forces.
Ce qu'il y a de remarquable dans ce modèle de caté-
chèse, ce n'est pas seulement la manière dont l'evêque d'Hippone envisage la suite des âges comme une sorte de philosophie de l'histoire, où éclatent, dans une série ininterrompue, les attentions de Dieu à l'égard de l'homme, et fait de la personne du Christ le point central de l'histoire du monde, c'est encore l'habileté avec laquelle il y enseigne les articles du symbole, sans révéler qu'ils fassent partie de la formule de foi, et y rattache toute la morale chrétienne ; c'est surtout le but très précis qu'il poursuit d'inspirer la foi* l'espérance et la charité. Aussi n'hésite-t-il pas à revenir à plusieurs reprises soit sur les récompenses promises aux fidèles, soit sur les châtiments réservés aux impies et aux mauvais chrétiens ; moyen excellent d'inspirer par la crainte un commencement d'amour de Dieu. Et c'est bien là le genre de la catéchèse, adressée pendant la période patristique à ceux qui demandaient à entrer dans le catéchuménat, en vue de la future initiation chrétienne.
2° La Catéchèse des Catéchumènes. — Dès qu'il était admis au rang des catéchumènes, et tant que durait le premier stage de sa probation, le futoir baptisé devait apprendre à mieux connaître la doctrine et la pratiquechrétiennes.Gr l'homélie ordinaireourinstruc!;nîiqui, au commencement du service divin, servait à expliquer et à commenter le passage de l'Ecriture dont on venait de faire la lecture, était insuffisante, à raison delà réserve et de la discrétion qui étaient inspirées parla loi du secret depuis l'institution du catéchuménat. Certains sujets, en effet, étaient de parti pris passés sous silence. Dans cet enseignement public on ne traitait que des questions générales de foi ou de morale, ou bien on se bornait à de simples allusions, à des explications sommaires, que saisissaient fort bien les initiés, mais qui restaient de pures énigmes pour les non-initiés. Les catéchumènes avait donc besoin d'un supplément d'information.
D'autre part, s'ils lisaient les livres de l'Ancien Testament, même les deutéro-canoniques ou certains ouvrages tels que la Didaché eu le Pasteur d'Hermas, ils étaient loin d'en saisir la portée ou d'en comprendre la
doctrine : de là encore la nécessité d'an enseignement supplémentaire et spécial.
Mais cet enseignement lui-même, confié à des didascales, docteurs ou catéchistes, clercs ou laïques, prêtres ou diacres, devait naturellement se proportionner aux besoins actuels des catéchumènes. Et comme ceux-ci n'étaient initiés que peu à peu, progressivement, selon le degré de leur probatlon, il s'ensuit que l'enseignement approprié qu'ils recevaient était forcément lui-même renfermé dans certaines limites. Son objet ne pouvait guère consister que dans un développement plus détaillé, plus accentué et plus complet de la première catéchèse, telle que nous l'a fait connaître saint Augustin, ou de l'homélie telle qu'elle se pratiquait alors.
Or rien n'était plus propre à y aider que Y Ecriture. Le dogme, depuis celui de la création et de la chute jusqu'à celui de la résurrection et du jugement général, y avait sa place avec une mise en relief de la bonté et de la justice de Dieu, de l'incarnation et de la rédemption; mais surtout la morale avec l'explication des divers préceptes de décalogue ou du double commandement de l'amour. Mais si la catéchèse, adressée aux cathéchumènes, était une instruction de nature à provoquer une adhésion plus ferme de l'esprit à la foi et à fixer la confiance en Dieu, elle était aussi une thérapeutique pour guérir les âmes de la folie du paganisme et des atteintes du péché, elle était essentiellement une formation morale de la volonté, un entraînement du cœur dans la pratique du bien, c'est-àdire une éducation. Et à ce ptfint de vue, par exemple pour faire mépriserl'iclolâtrieou la superstition, pourinspirerle dégoût d'une morale facile et corrompue ou l'amour d'une morale saine et austère, rien de mieux approprié que la lecture et l'explication du livre la Sagesse. Celui de Y Ecclésiastique n'a-t-il pas pour but, selon la remarque de la préface, d'apprendre à bien régler ses œuvres et à mettre sa vie en harmonie avec la loi de Dieu ? Et où trouver, pour des âmes à peine détachées du paganisme ou en train de s'en détacher, des leçons plus touchantes et mieux appropriées de foi, de confiance en Dieu, de
INTRODUCTION l3
vertus morales, que celles qui se dégagent des livres de Tobie ou cVEsther? On comprend ce que la Bible et l'Evangile offraient de ressources pour une telle éducation. 11 n'y aurait plus qu'à citer un exemple d'un tel genre de catéchèse : il nous fait défaut ; d'où l'impossibilité d'en dessiner le cadre ou d'en montrer la trame, et la nécessité de recourir à l'hypothèse. Il est certain que cette catéchèse existait. Les Constitutions apostoliques y font clairement allusion (i), et aussi saint Augustin quand il dit qu'il faut enseigner avec plus de diligence et d'insistance aux compétents ce qu'on leur a déjà inculqué auparavant (2). Et que leur a-t-on inculqué si ce n'est ce qu'on leur enseignait dans cette catéchèse ?
3° La Catéchèse des Compétents. — Lorsque approchait, pendant l'année, l'époque de la collation solennelle du baptême, le catéchumène devait se faire inscrire au nombre des compétents pour se préparer d'une manière immédiate au sacrement de la régénération. Pendant ce dernier temps de probation, il recevait un complément d'instruction religieuse, et l'enseignement qu'on lui donnait s'entourait d'une certaine solennité.
La catéchèse traitait alors, d'après les Constitutions apostoliques (3), de la création, de la providence, de la trinité,des lois de l'Eglise, du jugement, des fins dernières, et, d'après la Peregrinatio Silviœ (4), un témoin des usages de Jérusalem à la fin du ive siècle, de la loi, de la foi et de la résurrection de la chair. C'était le même objet que celui de la catéchèse des catéchumènes, celui d'indiquer aux compétents quelles doivent être la foi et la vie du chrétien, sauf, comme le remarque saint Augustin, qu'on
1. Const. apost., vin, 32 ; Patr. gr., t. 1, col. n32. — 2. De fide et oper,, vi, 9 ; Patr. lat., t. xl, col. 2o3, Cf. Grùhcr, Des hl. Augustin Théorie der Katechetik, llatisbonnc, 1870 ; Schôbcrl, Die narratio de hl. Augustin und die Katecheliker der Neuzeit, Dingolfmg, 1880. — 3. Const. apost. vu, 39 ; Patr. gr.t t. 1, col. io4o. — 4. Peregr., 40, édit. Geyer. Vienne, 1898, P- 97-
l4 LE CATÉCHISME ROMAIN
y insistait davantage. Par suite la synthèse fait place à l'analyse, l'enseignement se fait plus précis et plus explicite. Notamment la règle de foi ou symbole y occupe une place à part,. C'est alors, en effet, que le symbole est notifié pour la première fois comme la règle imprescriptible et la formule sacrée de ce qu'il faut croire. Son texte est révélé ; chacun des articles qui le composent est successivement détaillé et expliqué, de manière à être facilement compris et retenu. Le symbole ne s'écrivant pas, le compétent devait l'apprendre par cœur à ce moment pour le réciter ensuite d'une manière solennelle devant l'assemblée des fidèles, avant le baptême, et pour le répéter tout le reste de la vie dans sa prière privée. C'était là, comme nous le verrons en parlant du baptême, la traciitio et la redditio symboli.
. La tradition du Paier se fait aussi solennellement. De plus le Décalogue, dont l'ensemble a fourni jusque là matière à l'enseignement homélétique et catéchétique, est détaillé et donné dans sa forme scripturaire comme l'expression de la volonté de Dieu et la règle immuable de la conduite des fidèles. Enfin les trois sacrements qui font partie de l'initiation chrétienne sont à leur tour l'objet d'une explication appropriée : leur nature, leur rôle, leurs effets, ainsi que le symbolisme des cérémonies qui les encadrent sont passés en revue.
Vu l'importance de cet enseignement donné aux compétents, ce n'est plus un simple didascale ou un membre du clergé inférieur qui en est chargé, mais bien l'évêque en personne ou un prêtre de choix. Toutes les catéchèses prononcées in tradillone symbole, qui nous sont parvenues, ont été faites, en effet, par des évêques ou des prêtres spécialement délégués. C'est ainsi, par exemple, que saint Cyrille à Jérusalem, saint Chrysoslome à Antiochc. et saint Augustin à Hippone furent chargés, avant leur épiscopat. de l'instruction des compétents.
Hien ne saurait donner une idée plus précise et plus détaillée de ce genre d'instruction, de leur méthode, de leur sujet cl de leur importance que le recueil célèbre des catéchèses faites à Jérusalem, en 'ô!\§, par saint Cyrille,
au nom de l'évêque Maxime. Ce recueil se compose d'une procatéchèse ou préface, de dix-huit'catéchèses, adressées aux compétents pendant le carême, et de cinq autres dites mystagogiques, adressées aux nouveaux baptisés, la semaine après Pâques. La méthode est simple, claire, vivante et pressante, aussi appropriée que possible aux besoins intellectuels et moraux des auditeurs, très pratique et très objective. Elle vise, en effet, à détacher d'abord les compétents du péché par le repentir et la pénitence, à les bien préparer par l'ascèse à cette purification ou illumination par excellence qu'est le baptême, à les mettre en garde contre les erreurs ambiantes des païens, juifs ou hérétiques, à leur formuler avec toute la précision désirable les vérités dogmatiques renfermées dans le symbole en les appuyant de preuves empruntées à la raison ou tirées de l'Ecriture, à leur expliquer enfin le saisissant symbolisme des diverses pratiques préparatoires au baptême (i).
4° La Catéchèse des Néophytes. — La collation du baptême ne mettait pas un terme à l'enseignement catéchétique. Initiés à la vie chrétienne par la réception du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie, les néophytes restaient encore pendant huit jours sous la direction de leurs catéchistes avant d'être définitivement associés à la vie ordinaire des fidèles, et continuaient à recevoir quelques instructions particulières. A Jérusalem, les catéchèses mystagogiques de saint Cyrille traitent des cérémonies du baptême, de l'onction chrismale et de la liturgie eucharistique. Elles représentent, au point de vue de l'instruction spéciale réservée à ceux qui viennent d'être initiés à la vie chrétienne, la catéchèse des néophytes au lendemain de leur baptême jusqu'à la veille du dimanche de Quasimodo, in aibls depositis, où ils se confondaient désormais avec le reste des fidèles (2).
Semblable pratique avait lieu en Occident. C'est ainsi
1. Pair, gr., t. xxxiii ; Cf. Dictionnaire de Théologie, t. n, col. 1887, pour le détail. — 2. Peregr,, loc. cit., p. 99 ; Duchesne, Origines du culte, p. 5oo.
l6 LE CATÉCHISME ROMAIN
qu'à Milan, saint Ambroise renvoyait après Pâques l'explication des mystères, parce que l'impression directe produite par la vue même de ces mystères semblait une leçon préférable à celle d'une explication préparatoire (i). Cela ne l'empêchait pas de donner dans la suite une explication détaillée des divers rites. Le De mysleriis est, en effet, composé en partie d"instructions adressées, comme à Jérusalem, à de nouveaux baptisés et relatives au baptême, à la confirmation et à l'eucharistie.
En Afrique, au contraire, et particulièrement à Hippone, la plupart de ces explications précédaient la collation du baptême ; mais la semaine après Pâques n'en était pas moins réservée à certaines instructions dites ad infantes, ad neophytos, soit pour suppléer à l'insuiïisance des enseignements donnés sur la messe et la communion, soit surtout pour engager à la persévérance les nouveaux baptisés (2)»