VI. Première moitié du XVIe siècle
Ce n'est pas, assurément, au moment où éclate la Réforme, que le mouvement en faveur de l'enseignement catéchétique de l'enfance va se ralentir ou s'arrêter ; bien au contraire, il ne fera que se renforcer et s'étendre dans l'Eglise. Les ouvrages du 'siècle précédent, surtout ceux de Gerson, sont très répandus. Mais d'autres vont paraître sur le même sujet, avec des procédés et une méthode identique pour la plupart, quelques-uns avec une méthode nouvelle. La forme des leçons par demandes et par réponses ^ déjà inaugurée au ix° siècle par la Disputatio puerorum, mais généralement abandonnée, reprise en passant par YElticidarius d'Honoré d'Autun, succède à peu près exclusivement à l'ancienne méthode de simple énumération ou de brève exposition.* Et naturellement l'accent des nouvelles compositions porte sur les vérités attaquées par la Réforme. Du reste les catéchismes de Luther et de Calvin sont faits pour provoquer l'émulation des catholiques.
1° L'œuvre de Luther. — On a voulu faire à Luther
1. Methodus catechismi catholici, Epist. nuncupaloria, Lyon, 1579. — 2. Liber de eruditione Christi Jidelium, Liber discipuli, Discipidus, etc. ; Hain, ReperL, n. 85i6-85aa.
Un mérite exceptionnel d'avoir eu le premier l'idée du catéchisme et de l'avoir réalisée. Ce qui précède montre suffisamment le mal fondé d'une telle prétention. Le Kirchenlexicon a. souligné avec raison cette erreur historique. Même parmi les réformés, en effet, le catéchisme en langue vulgaire de l'ancien moine augustin n'a pas été le premier ; il ne parut qu'en 1629. Et il avait été précédé de catéchismes, chez les vaudois et les frères bohèmes, ainsi que de nombreux essais dans l'Eglise évangélique. Un grand nombre de ces essais est reproduit par les soins de Cohrs, dans les Monumenta Germanise pœclagogica (1).
Du reste, Luther ne prétend pas innover ; il ne fait que suivre le courant. A l'exemple de l'Eglise, il pourvoit ses adhérents d'un manuel catéché tique qui renferme les points principaux de sa doctrine. Il rédige donc un catéchisme, dans le but sans doute ut esset institutio puerorum alque simplicium, mais surtout pour préciser les innovations qu'il cr©it devoir introduire dans l'enseignement chrétien. Commandements, symbole apostolique et oraison dominicale sont conservés dans leur teneur et suivis d'explications appropriées. Mais il réduit les sacrements au baptême et à la cène. C'est une exposition simple, où intervient de temps en temps le dialogue, mais beaucoup trop longue pour des enfants et des ignorants ; car elle remplit dans l'édition de Wittemberg (2) quatre vingt huit pages in folio. Aussi dut-il en faire un résumé, où le texte du décalogue, du symbole et du Pater est accompagné, sur chaque point, d'un commentaire d'à peine deux ou trois lignes, avec un peu plus de détails et en forme de dialogue sur le baptême et la cène (3). Il avait mis en tableaux ce qui avait fait l'objet de sa prédication populaire, les dix commandements d'abord, puis ce qui regarde la
1. Berlin, 1 900-1 903, t. xx-xxm, sous ce titre : Die evangelischc Katechismus versuche vor Luther' s Enchiridion ; complété par Knoke, Der evangelische Katechismus litteratur bis i525, dans Halte was du hast de Sachsse, t. xxv, p. 5o6-5i8. — '2. i582, t. v, p. Goi-645. — 3. Ibid., p. 646-653.
confession, le baptême et l'eucharistie : le tout, rédigé en bas allemand, forma la première édition de son Petit catéchisme, en 1629, qui reparut dans la même année avec le titre d'Enchiridion. Son Grand catéchisme parut également la même année. Il est à remarquer que la pratique de la confession et de l'absolution est conservée. « Devant Dieu, y est-il dit, nous devons nous tenir coupables de nos péchés cachés ; mais, à l'égard du ministre, il faut seulement confesser ceux qui nous sont connus et que nous sentons dans notre cœur. » « Ne croyez-vous pas que ma rémission est celle de Dieu, demande le ministre ? — Oui, répond le pénitent. — Et moi, reprend le ministre, par l'ordre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je vous remets vos péchés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (1).
2° L'œuvre de Calvin. — Calvin, à son tour, compose son catéchisme en français, en i536, et le traduit en latin, deux ans après. C'est « le formulaire d'instruire les enfans en la chrestienté, fait en manière de dialogue où le ministre interroge et l'enfant répond ». Calvin n'y fait pas difficulté de reconnaître que « c'a esté une chose que toujours l'Eglise a eue en singulière recommandation d'instruire les petits enfans en la doctrine Chrestienne. Et, pour ce faire, non seulement on avait anciennement les écoles... mais aussi l'ordre publique estoit par les temples d'examiner les petits enfans sur les poincts qui doivent estre communs entre tous les chrestiens. Et affin de procéder par ordre on usoit d'un formulaire qu'on nommoit catéchisme » (2). Ce catéchisme, beaucoup mieux composé que celui de Luther, était partagé en cinquante cinq leçons dominicales fort courtes. Mais, tirant logiquement les conséquences des faux principes posés par Luther, Calvin glisse dans son œuvre les trois points principaux de son enseignement sur la certitude du salut, l'inamissibilité de la justice (3), et
1. Cf. Bossuet, Histoire des variations, III ; Paris, i836, t. v, p. 566. — 2. Recueil des opuscules, Genève, i566, p. 200. — 3. Dim. 18, 19, 56.
la justification des petits enfants indépendamment du baptême (i) ; car, à ses yeux, le baptême ne remet pas les péchés, il n'est que le sceau ou la marque de leur rémission (2). ' Relativement à l'eucharistie, il cherche à concilier la doctrine de Luther avec celle de Zwingle, et il admet qu'à la cène on ne reçoit pas seulement un signe, ni même un signe efficace, ni la vertu et le mérite de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ lui-même, « réellement et en effet par une vraie et substantielle unité » (3).
3° Les travaux des catholiques, — En face de la propagande protestante, les catholiques ne demeurèrent pas inactifs. En France, l'évêque de Sentis, Guillaume Parvi, fit paraître, en i538, deux opuscules, dont le titre indique l'objet et la méthode ; ce sont : La formation de l'homme et son excellence et ce qu'il doit accomplir pour avoir paradis, avec plusieurs bonnes doctrines et enseignemens chrétiens ; et le Viat de salut où, est comprins l'exposition du symbole, des dix commandements, du Pater et de Lave Maria, instructions pour soy confesser, avec oraisons et autres dévotes chansons (4).
Mais déjà en i533, Erasme avait publié à Fribourg-en- Brisgau son Explicalio in symbolum et decalogum, sous forme de dialogue entre le catéchumène et le catéchiste. Catéchumène est ici pris dans un sens large, car il s'agit d'un adulte, baptisé dès sa naissance, qui, ayant conscience de son état, veut libérer la responsabilité de ses parrains et prendre lui-même auprès de quelqu'un d'autorisé connaissance de ses devoirs de chrétien. En conséquence il prie son catéchiste d'en user envers lui comme avec un plane rudis ; et il pose des questions sur les articles du symbole, les commandements de Dieu et le Pater. L'ensemble forme six leçons d'étendue inégale, beaucoup trop longues et de plus complètement muettes sur des points importants, tels que la grâce et les sacrements, pour pouvoir servir de manuel catéché tique
1. Dim., 5o. — 2. Cf. Bossuet, Hist. des variations, ix ; loc. cit., p. 655-6GG. — 3. Dim., 5i, 52, 53. — k- Brunct, Manuel, t. 111, p. G4i.
commode et d'usage courant. Dans les œuvres complètes d'Erasme, cet opuscule porte le titre de Dilucida et pia explanatio symboll apostolorum (i).
Les années qui précédèrent et suivirent immédiatement la convocation du concile de Trente virent paraître un grand nombre de catéchismes.
En Allemagne, particulièrement, Witzel (Wicelius) employa la méthode dialoguée, où l'enfant interroge et le catéchiste répond. Très au courant des prétentions et des discussions de la Reforme, dans laquelle il s'était égaré un moment, Witzel prit à cœur l'instruction catéchétique des enfants : de là ses nombreux opuscules. En i535, paraît son Catechismus ecclesise ; en i53q, à Berlin, ses quœstiones catechistiese ; en i54ï, à Mayence, un Catechisticum examen christiani pueri ad pedes catholici prœsulis ; en i542, encore à Mayence, un Catechismus, instructio puerorum ecclesise. Questions de théorie et de pratique, il traite tout avec soin et habileté ; ses œuvres sont bien dans le courant traditionnel et s'adaptent aux besoins de l'époque. Sous sa direction, l'enfant sait vite les vérités à croire et les devoirs à remplir ; connaît la manière de se confesser et de mener une vie chrétienne. Beaucoup plus tard cni5Go, il revint une dernière fois sur cet important sujet et publia en allemand un bon petit catéchisme, la Newer and kurtzer Catechismus, christiiche und gewisse Unterric/itung des iungen Christen.
Witzel eut des émules parmi ses compatriotes. Inutile de les énumérer tous. Qu'il suffise de citer les noms du dominicain Jean de Dietenberg (f i534) (2), de Jean évêque de Meissen (3), et de Helding. Celui-ci, après avoir fait paraître sa Brevis intitutio ad christianam pietatem, publie, conformément aux décisions prises au concile de Mayence de 1649, YInstitutio ad pietatem christianam secundum doctrinam catholicam, complectens explication nem symboli apostolici, orationis dominicœ, angelicœ salutationis, decalogi et septem sacramentorum. A Augs-
1. Opéra, Leyde, 170^, t. v, p. n3A sq. — 2. Evangelischer Bericht und christiiche Unterweisung, Mayence, 1537. — 3. Ein christiiche Lere, Mayence, i54i.
6o LE CATÉCHISME ROMAIN
bourg, c'est le dominicain Pierre de Soto qui, en i549, extrait de son ouvrage Inslitaiiones christianœ, paru l'année précédente, un Khurtzer Begrijf calholischer Lehr ; c'est un 'autre dominicain, Jean Fabre, dit Fabri, qui donne un catéchisme dialogué, Ain christenlicher, rainer Catechismus. A Cologne, paraissent, en i542, le chris tlicher Bericht, de Cremers ; en i543, le Catechismus catholicas, de Nausea de Weissenfeld, mort évêque de Vienne ; en i546, le Schatz der christlichen Lehre, du franciscain' Titelmann ; en i549, le Christianœ institutionis liber, complectens tractatam septem sacramentorum expositionem symboli apostolici, orationis dominicœ et decem mandatorum Dei, editus in concilio provinciali Treverensi a. J.-C. 15Ù9.
Le reste de l'Europe prend également part à ce mouvement d'œuvres catéchétiques en faveur de l'enfance chrétienne, mais dans une mesure plus restreinte. En Italie, paraissent le Catéchisme du cardinal Gontarini (f 1542) ; El catecumeno 0 cristiano instruido et la Dottrina cris tiana per modo de dialogo, de Perez, en i55a ; le Catechismus de Léonard de Port-Maurice, à Mantoue, en i555. En Espagne, le De docirina chris tiana, de Flores, à Tolède, en i552, et la Luz de la aima chris tiana, de Meneses, à Salamanque, en i556. En France, le Catéchisme de Reims, dû au cardinal Charles de Lorraine, etc. Bref, on sent qu'on touche à une heure décisive dans l'histoire du catéchisme et qu'avec le concile de Trente, et grâce à lui, l'Eglise va intervenir solennellement.
INTRODUCTION 6l
pendant et après
le Concile de Trente
L L'œuvre du bienheureux Canisius. — II. Le Catéchisme romain. — III. Projet d'un petit Catéchisme universel, — IV. Préface du Catéchisme romain.