NOTION CATHOLIQUE DU DOGME IÇ)I
que la vérité définie ne peut manquer d'avoir, au point de vue pratique, dans toute l'économie de la vie chrétienne.
Loin donc de regarder ses formules dogmatiques comme de purs symboles, de simples métaphores ou des notations algébriques, elle estime, au contraire, qu'elles répondent à une réalité vivante, sinon dans sa totalité, du moins à l'un de ses aspects, et que, si elles ne l'expriment pas adéquatement, c'est sans doute à cause de la transcendance de cette réalité, qui nous reste par ailleurs inconnue et insaisissable dans une large mesure, et aussi à cause de la nature limitée de notre esprit et de l'insuffisance native des moyens dont il dispose. Mais, à moins de réserver, comme on le fait trop souvent dans certains milieux scientifiques, le mot de connaissance à la seule connaissance d'un objet dont on fait complètement le tour, qu'on pénètre à fond, ou dont on finit par acquérir une notion compréhensive et adéquate, propre et directe, il est juste de reconnaître qu'on peut avoir aussi d'un objet une connaissance partielle, qui n'est ni moins réelle, ni moins positive, bien qu'indirecte et purement analogique.
Le symbole n'est que conventionnel ; il ne fait que remplacer un objet, sans en révéler la nature. L'analogie, au contraire, part d'une réalité positive, découvre une certaine ressemblance entre l'objet et notre concept, représente par suite cet objet sous un rapport déterminé ; et, bien qu'elle ne nous le manifeste pas intégralement, elle nous en apprend du moins quelque chose de positif et de vrai. Or c'est là justement l'espèce de connaissance que nous procure la formule dogmatique : elle n'épuise pas l'objet révélé, mais elle en fait connaître quelque «hose, et ce qu'elle nous en manifeste est vrai, d'une
vérité absolue, définitivement acquise, irréformable et immuable.
Sans nul doute, la vérité ainsi proposée avec toutes les garanties dont elle est susceptible, ressemble à un joug; mais c'est le joug divin qui honore la créature raisonnable sans compromettre en rien sa dignité ou son autonomie, ainsi que nous l'expliquerons plus au long en répondant à l'objection, aujourd'hui si répandue, que le dogme apparaît comme un asservissement, comme une limite aux droits delà pensée, comme une menace de tyrannie intellectuelle, comme une entrave et une restriction imposées du dehors à la liberté de la recherche, toutes choses, dit-on, radicalement contraires à la \ie même de l'esprit, à son besoin d'autonomie et de sincérité.
Cette notion du dogme est loin de rallier aujourd'hui tous les suffrages. Méconnue par quelques uns, travestie par d'autres, elle est résolument rejetée par certains. Sous prétexte qu'elle est absolument incompatible avec l'état actuel des esprits, qu'elle crée une airtinomie irréductible dans l'âme entre les conquêtes toujours progressives de la science et les affirmations du Credo, les uns la vident de son sens catholique et traditionnel et lui substituent une signification qu'ils jugent plus en harmonie avec le progrès scientifique, plus acceptable pour la pensée contemporaine, mais qui est la négation radicale du dogme. D'autres, sans aller aussi loin, se montrent tout disposés à ne plus lui reconnaître le moindre caractère intellectuel pour n'y voir qu'une direction morale d'ordre pratique.
Sans parler de M. Harnack, professeur à l'université de Berlin, dont la thèse bien connue consiste à prouver que les dogmes, dans leur conception et leur structure, sont l'œuvre de l'esprit humain et
NOTION CATHOLIQUE DU DOGME igo
non le pur exposé de l'Evangile, une espèce d'esca*motage (i) ; et pour ne nous en tenir qu'à des auteurs français, n'est-ce pas M. A. Sabatier, mort depuis peu doyen de la faculté de théologie protestante de Paris, qui réduit le dogme à n'être que la manifestation extérieure d'une expérience religieuse subjective, individuelle, avec toutes les conséquences qui en découlent (2) ?
N'est-ce-pas M. Loisy, écho à peine voilé, sur un très grand nombre de points, de M. Harnack et de M. Sabatier, qui estime que la vérité est quelque chose de « nécessairement conditionné, relatif, toujours perfectible, » a évoluant avec l'homme, en l'homme et par l'homme ; » que la révélation c'est « la conscience acquise par l'homme de son rapport avec Dieu, » « Dieu agissant dans l'homme, Dieu connu par l'homme ; » et que le dogme est la formule de « l'expérience religieuse, » conditionné lui aussi par le développement de la science, par suite relatif, variable, perfectible tout comme* la vérité elle-même (3) ?
Et n'est-ce pas M. Le Roy qui, devant l'impuissance de la pensée catholique à se faire entendre de nos contemporains, et constatant qu'on ne discute pas si telle ou telle proposition est un dogme, mais que c'est l'idée du dogme elle-même qui répugne, s'est demandé et a demandé si la vraie solution aux difficultés d'ordre divers qu'on fait valoir, ne serait
1. A. Harnack, Dogmengeschichte, Fribourg-en-Brisgaii, 189^-1897 ; Précis de l'histoire des dogmes, trad. franc., Paris, i853 ; Das Wesen des Christentums, Leipzig, 1900; trad. franc., Paris, 1902. — 2. A. Sabatier, Esquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychologie et l'histoire, Paris, 1897 ; La religion d'autorité et la religion de l'esprit, Paris, 190/i. — 3. Loisy, l'Evangile et l'Eglise, Paris, 1903 ; Autour d'un petit' livre, Paris, 1903.
l.p ta • TH'SME. T. I. J3
pas d'établir que la notion de dogme, condamnée et réprouvée par la pensée moderne, n'est pas la notion catholique, et s'il n'y a pas lieu dès lors de la changer, en déterminant la modalité du jugement dogmatique et la qualification qui lui convient (i) ?
Sous la plume de ces auteurs se trouvent les principales objections qu'on oppose à la notion catholique du dogme, et aussi les essais de théories, les solutions proposées pour rendre le dogme acceptable. Que valent ces objections ? Que penser de ces théories ? C'est ce qu'il importe de savoir.
IL Théorie de M. A. Sabatier
La théorie de M. A. Sabatier est intéressante à* connaître à plus d'un titre. Elle ne représente pas seulement ce que le protestantisme libéral conserva de préjugés contre le dogme catholique, les griefs qu'il fait valoir contre lui et la condamnation qu'il en porte ; mais elle se donne encore comme un essai, comme « l'esquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychologie et l'histoire, » pour faire cesser toute antinomie entre le sentiment religieux et l'esprit moderne, pour écarter toute cause de conflit entre la foi et la science.
La tâche, assurément, est assez malaisée ; mais, grâce à une méconnaissance radicale du grand fait de la révélation divine et de la notion du dogme catholique, grâce à une interprétation de l'histoire, tendancieuse et systématique, dont on s'autorise après M. Harnack pour déclarer que l'enseignement
i. Le Roy, Qu'est-ce qu'an dogme ? dans la Quinzaine, 16 avril 1905.
THÉORIE DE M. A. SABATIER igS
chrétien n'est qu'une adaptation religieuse de la philosophie grecque ou scolastique, grâce surtout à l'influence décisive du subjectivisme de Kant, qu'on, revendique hautement comme la seule solution possible et rationnelle de toutes les difficultés du problème religieux, on en est arrivé, en France comme en Allemagne, à vider de leur sens traditionnel les concepts de révélation et de dogme et à réduire la religion à une affaire d'ordre privé, à un subjectivisme absolu. Mais ce n'est pas seulement la négation du catholicisme qui est au bout de tels efforts, c'est encore l'idée religieuse elle-même qui sombre pour ne plus laisser place qu'à un vague sentimentalisme. De telle sorte que cette critique destructive et cette tentative de systématisation, loin d'être justifiées en soi, ouvrent la porte aux conséquences les plus fâcheuses (i).
1° Objections de M. Sabatier
M. Sabatier reconnaît que la « notion d'un dogme immuable ne se trouve rigoureuse et achevée que dans le catholicisme, » qu'elle dérive du principe
i. L'apparition de l'Esquisse fut saluée comme « un événement théologique » par un collègue de M. Sabatier, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris, M. Ménégoz, dans la Revue chrétienne, 1897, n. 2 ; cet article est reproduit dans le Fidéisme, Paris, 1900, p. 227-238, du même auteur. Mais tous les coreligionnaires de M. Sabatier sont loin de partager ses idées. M. H. Bois, en particulier, professeur à la faculté de théologie protestante de Montauban, a vivement et fortement critiqué la plupart des points de la théorie du doyen de Paris ; son livre de la Connaissance religieuse, Paris» 1894, contenait la réfutation de la plupart des vues de M. Sabatier, déjà connues par des publications précédentes et insérées dans l'Esquisse sans un mot de réponse.
même du catholicisme. « Dans une institution extérieure, dans une Eglise infaillible, dit-il, le dogme ne peut que prendre la forme d'une loi absolue (i). » Mais il se refuse à accepter une telle notion, et cela pour plusieurs motifs.
i. Il trouve d'abord que la doctrine catholique est étrangère au christianisme : c'est la thèse de M. Harnack.
Parlant, en effet, de la doctrine des conciles et des Pères, il dit : « Qui ne voit que cette étoffe est grecque de forme, de couleur et par tous les fils de son tissu? D'où viennentces termes et ces notions... que l'hébraïsme n'a pas connus, ces concepts abstraits de substance ou d'hypostase, de nature et de personne, d'essence et d'accident, de matière et de forme? D'où provient la science des Pères de l'Eglise, leur exégèse, leur histoire, leur logique, leur psychologie et cette haute métaphysique qui a si complètement transformé le ciel des prophètes en un ciel platonicien ? Tout cela dérive d'Athènes, d'Ephèse, de Samos, de Milet, en passant par Alexandrie et Rome. Les Justin et les Athénagore, les Clément et les Basile, Athanase plus encore qu'Arius, Jérôme comme Augustin ont été nourris, dès leur enfance, aux lettres grecques et latines. Ils ont lu Platon, Heraclite, Zenon, Philon, et, plus tard, Cicéron, Possidonius et Sénèque, autant et plus peutêtre que l'Ancien Testament. Quoi d'étonnant dès lors que leur théologie suive pas à pas celle du néoplatonisme, au point que celui-ci deviendra, pour Augustin, la véritable introduction à l'Evangile et qu'au moyen âge les noms de Platon et d'Aristote ne seront pas revêtus d'une autorité moin-
i. Esquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychO' logie et Vhistoiref Paris, 1897, p. 277, a8i«
dre que ceux d'Esaïe, de saint Paul et de saint Jean (r) ? »
Dans un autre passage, il demande : « Comment expliquer cette formation étonnante des grands dogmes catholiques, autrement que par l'aliiage du principe de l'Evangile avec la pensée hellénique ? Examinez de plus près la construction de ce christianisme doctrinal. Avec quels matériaux l'édifice a-t-il été bâti ? De quelles carrières viennent les moellons employés ? Quel architecte en a tracé le dessin ? A quel style convient-il de le rapporter ? L'Eglise affirme que tout cela vient de la Bible. C'est une grande illusion... La substructure philosophique des dogmes est restée grecque, de même que la langue dans laquelle ils furent tout d'abord rédigés (2) ».
Il y a dans cette objection des assertions gratuites, de regrettables confusions, des erreurs. M. Sabatier confond trop à son aise la philosophie des Pères avec leur théologie, et la théologie en général avec le dogme strictement dit. Les Pères, sans doute, ont pu embrasser tel ou tel système de philosophie ; mais leur philosophie particulière n'engage pas la théologie ; et la théologie elle-même, œuvre humaine, effort intellectuel de l'homme pour expliquer ou exposer scientifiquement le dogme, n'est pas le dogme et n'a pas, comme lui, l'autorité d'un credo. Nous n'insisterons pas davantage, ayant déjà dit ce qu'il convient de penser soit de l'autorité des philosophes, soit de l'influence de la philosophie ; celle-ci, en tant que système particulier, reste à la porte, à raison même de son hétérogénéité ; en tant que possédant des notions d'ordre général et qui appartiennent par là